RALE
qui abandonne son père accablé de vieillesse pour aller dans un temps de paix , ou dans une guerre éloignée, porter les armes pour la patrie, fait un acte d'impiété, et la loi qui l'y oblige est impie elle-même. Mais dans un moment où le danger de la patrie est pressant, où il y va réellement du sort de la chose publique , tout citoyen devient soldat ; et celui qui se laisse retenir, désarmer, ou par une mère timide, ou par une épouse tremblante , est un pusillanime et lâche déserteur. Ce sont les guerres de conquête dont Horace a eu raison de dire :
Bella matribus detestata.
Mais dans celles où il s'agit véritablement du salut de la patrie, grande et magnanime est la femme qui a le courage de dire à son fils, en lui donnant un bouclier : ic Rapportez -le , ou qu'il « vous rapporte. »
Hors de ce cas extrême, il n'est pas vrai de dire que l'homme appartienne à l'état. Car l'homme libre n'appartient qu'à lui-même.
Au reste , il y a une grande différence des devoirs de l'homme public , aux devoirs de l'homme privé.
L'homme public est celui qui, appelé par la patrie à des fonctions d'où dépendent l'ordre, la sûreté , la défense , le salut de la chose publique, s'y engage volontairement. Son premier devoir, avant de s'y engager, est de se consulter sérieu-
sèment soi-même, pour savoir s'il en a la force, les talents, les lumières et les vertus. Les plus dangereux ennemis de ce devoir sont l'orgueil, la vanité, l'ambition et l'avarice .l'orgueil , qui enfle la bonne opinion qu'on a de soi : la vanité, qui se complaît dans des distinctions honorables, et qui les fait briguer d'autant plus ardemment qu'on les mérite moins: l'ambition, qui, comme la flamme, tente sans cesse de s'élever et de s'étendre à travers des ruines : l'avarice, qui, dans les places et les emplois, ne calcule que les moyens d'acquérir et d'accumuler; et plus souvent une autre espèce de cupidité, non moins vorace , la convoitise, qui, pour nourrir un luxe dévorant, ou pour alimenter une faction mercenaire, cherche tous les moyens possibles de suffire aux profusions d'un avide dissipateur (i). Vous sentez, mes enfants, qu'avec une seule de ces passions on ne consulte guère ce qu'exige le bien public. La modestie est rare, et mille fois plus rare encore est le désintéressement.
Ce qu'il y a de moins à redouter dans l'homme en place , c'est la présomption et l'incapacité , parce que les faits la trahissent, et l'humiliation la punit. Ce qui au contraire est le plus à craindre, c'est l'habileté malhonnête; car, sous des
(i) Existant in republicd plerumque largîtores et factiosi ; ut opes quàrn maximas consequantur, et sint vi poti/is siiperiores ^ quàm justitiâ pares . (Cic. de Off. )
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dehors imposants, elle dissimule ou décore l'iniquité, la mauvaise foi, la rapine, l'intérêt personnel, source de tous les vices. Ne prenez donc pas, mes enfants, ce que je vais vous dire pour une vaine déclamation : l'homme public ne doit sans doute à la patrie rien d'injuste, rien d'inhuiliain, rien de honteux, rien de perfide ; mais il lui doit ce qu'il lui a promis d'impartialité , de droiture , de courage et de fermeté ; et si , en entrant en place , il ne dépouille pas toutes les passions personnelles , contraires au bien général, il s'annonce pour être un mauvais citoyen.
Un écueil dangereux pour la vertu, dans les âmes fortes et élevées , c'est l'amour de la gloire , passion noble et juste, lorsqu'elle dévoue au bien public celui qui aspire à une haute estime et à une renommée éclatante; mais passion trop souvent funeste, lorsque, pour exciter l'étonnement etl'admiration , elle ne considère dans les actions pénibles et périlleuses qu'elle fait entreprendre , que le caractère d'audace et d'intrépidité , de force et de grandeur qu'elles peuvent avoir (i). Ici c'est la morale de Platon que Cicéron professe. Avec les stoïciens, il définit la force d'ame une vertu qui combat pour l'équité (2). Ainsi , dit-il , avec
(i) Sed ea anitni elatio quœ cernitur in pericuUs et lahoribus , sijustitid vacat , pugnatque, non pro salute communia sed pro suis corninodis , in vitio est. (Cic. de Off. )
(2) Virtutcm pro œquitate piignantehi. (Cic. de Off.)
MORALK. 377
Platon, le courage qui affronte les dangers est fie l'audace et non de la valeur, s'il est poussé par l'ambition personnelle, non par l'utilité commune ( I ). Cest pourquoi les hommes magnanimes doivent être aussi des hommes bons et simples (2). L'antiquité en eut de grands exemples ; nous en avons eu quelques-uns, comme Turenne et Catinat.
Le mépris de la vie et de la mort est commun aux scélérats et aux héros. Ce n'est donc pas ce genre de courage qui les distingue; et, quoique le vulgaire, dans son admiration, confonde bien souvent le juste avec l'injuste, il n'en est pas moins vrai que, sans cette distinction entre un brigand déterminé et un citoyen magnanime, les flibustiers , par exemple , seraient au nombre des grands hommes. Malheureusement il est rare de voir ensemble l'ambition et l'équité. Car celui qui veut dominer souffre rarement qu'on lui oppose le droit public et la justice (3); et c'est pour
(1) Animus paratus ad periculum , si sua cupiditate , non utilitate conimuni , impellitur, audaciœ potiùs nomen habet quàm fortitudinis. (Cic. de Off. )
(a) Ttaque viros fortes et magnaniwos^ eosdern honos et simplices... esse volumus. (Cic. de Off.)
(3) Facillimè autem ad res injustas itnpelUtur ut quisque est altissimo animo et gloriœ cupidiore : qui locus est sanè lubricus. (Cic. de Off.)
la vertu le pas le plus glissant. Mais plus cela est difficile, ajoute Cicéron, plus cela est beau (1).
Ce n'est pas seulement clans le métier des armes que la grandeur d'ame se montre. La vérité, l'inflexible droiture, l'amour de la justice, le dévouement au bien public , ont aussi leurs épreuves dans des temps orageux. Il y va bien souvent pour l'homme vertueux, de son repos, de sa fortune, de sa liberté, de sa vie. Ce ne fut pas sans péril que Cicéron se déclara l'ennemi de Clodius, de Catilina et d'Antoine. Or ce courage que la patrie n'a pas droit d'exiger d'un homme privé comme Atticus, est un devoir de poste que s'impose l'homme public, en acceptant l'emploi qui lui est confié ; et peut-être cette constance froide et tranquille que rien n'ébranle , ne le cède -t- elle en mérite à aucune autre espèce de valeur et de fermeté (2).
Celui qui n'en est point capable doit se tenir chez soi dans les temps difficiles. L'obéissance aux lois, le respect dû aux bonnes mœurs, à la décence, à l'ordre et au repos public, l'attention à ne rien faire, à ne rien dire de nuisible au bien commun de la société, sont les seuls devoirs de rigueur que lui impose la patrie. Mais la vertu
(l) Sed qub difficilius hoc prœclarius. (Cic. de Off. )
(2} Non civium. ardor prava jubentiiim ,
Non vuïtiis instantis tjranni....
Mente qiiatit soUdâ. ( Horat. )
s'étend au-delà du devoir, et celle-ci consiste à diriger, chacun, ses talents, ses travaux, ses études et ses lumières au bien de la chose publique; et à concilier autant qu'il est possible , dans sa condition privée, l'utilité commune avec l'intérêt personnel. C'est ce qui distingue singulièrement les nations où domine l'esprit public et le sincère amour de la patrie. De là les grandes spéculations de l'agriculture , du commerce et de l'industrie; de là les belles entreprises, les tentatives périlleuses , les grands frais et les grands travaux hasardés pour de grands succès; les méditations du génie appliquées à de grandes choses dans tous les genres , la philosophie désabusée de ses vaines subtilités, et ramenée enfin à des objets solides; la littérature elle-même cherchant à réunir l'utile à l'agréable, et tournant au profit des moeurs les amusements de l'esprit.
Au contraire, un signe certain de la dissolution de la patrie, c'est la langueur où tombe l'émula- tion du bien public , et la contraction qu'éprouvent les intérêts particuliers, retirés chacun en lui-même. Alors deux passions occupent et partagent tous les esprits. Les uns saisis et glacés de frayeur, ne pensent qu'à leur sûreté personnelle; et, pour l'acheter, ils s'imposent une patience d'esclaves. Les autres , affamés de gain ou de rapine, tout occupés à profiter de la calamité commune, sont comme ces déprédateurs qu'on voit à travers les ruines d'une ville embrasée,
faire un riche butin des restes que les flammes ont épargnés.
Par-tout, dans tous les temps, un égoïsme solitaire a été la suite et souvent la cause du renversement des états.
LEÇON DIXIEME
Des devoirs de l'amitié.
« xIeureux celui qui, dans sa vie, peut trouver « l'ombre d'un ami! » disait, dans l'une des comédies de Ménandre, un jeune homme qui n'osait croire à la réalité d'un bien si précieux. Et, en effet, d'après l'idée qu'on se formait d'une amitié parfaite, à peine toute l'antiquité en offrait-elle cinq ou six exemples , dont encore la moitié n'était que fabuleux. Chez un peuple où l'imagination exaltée dominait la raison jusque dans les écoles de la philosophie, le beau idéal était toujours l'objet qu'on voulait concevoir, et qu'on cherchait à définir. La vertu , la sagesse , l'amitié , n'était pas celle qui se trouvait dans la nature, et dont l'homme était susceptible, mais celle dont l'esprit humain pouvait se figurer l'ensemble et la perfection. Les philosophes imaginaient un sage comme les sculpteurs et les peintres imaginaient un Apollon; et leur modèle de l'amitié était aussi fictif que leur modèle de Vénus.
J'aime à croire que l'amitié d'Epaminondas et de Pélopidas, que celle même de Scipion et de Lélius était conforme , autant qu'il est possible ,
à cette haute idée que Ton avait conçue d'une parfaite union de deux âmes. Je ne révoque point en doute ce que nous dit Montaigne , de cette heureuse sympathie, dont son ami LaBoétie et hii avaient été pris l'un pour l'autre : la vive et touchante peinture qu'il en a faite, serait seule digne de foi.
Mais, quoi qu'il en soit de ces exemples, il est vrai du moins qu'une amitié comme on la définit, une conformité parfaite des volontés , des affections, des goûts, des inclinations, des moeurs, des caractères; enfin l'union de deux âmes qui se confondent en toute égalité^ sans différence aucune, sans aucune réserve d'intérêt personnel; il est vrai , dis-je , que c'est un phénomène infiniment rare dans la nature.
Ce n'est donc pas de cette amitié que nous avons à tracer les devoirs : car ce n'est point au merveilleux que nous aspirons dans nos mœurs.
Mais en nous rapprochant de la réalité, nous trouverons , parmi les hommes , des amitiés plus ou moins ressemblantes à ce modèle intellectuel; et celle peut-être qui s'en éloigne le moins est celle qui se forme dans l'innocence du premier âge. Elle est naïve, elle est sans réserve, elle ne connaît point les inégalités des conditions et des fortunes ; elle naît de l'accord des inclinations et de la communauté habituelle des exercices, des études, des amusements, des plaisirs; elle est vive et sensible , souvent unique , intime , égale