‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 9 sur 13 · C. XVIII · texte numérisé non relu

C. XVIII

(2) Deus meus, Deus meus! ut quid dereliquisîi me? !^ Matth. c. xxvii. )

sublimes vertus, et dont toute la loi se renferme dans deux préceptes; le premier, d'aimer Dieu de tout son cœur, et de toutes les forces de son esprit et de son ame ; le second , d'aimer ses semblables comme soi-même (i).

Quoi de plus désirable qu'une religion qui promet le bonheur céleste à l'homme dont l'esprit reconnaît humblement sa faiblesse et son indigence , à l'homme qui éprouve les amertumes et les afflictions de la vie , à celui qui aura faim et soif de la justice , à l'homme doux et pacifique , à l'homme miséricordieux , à celui dont le cœur est pur, à celui qui, pour la justice, souffre la persécution (2) : ce sont là les amis et les frères de Jésus-Christ , c'est pour eux qu'il ouvre le ciel et le royaume de son père.

Quoi de plus désirable qu'une religion qui met les œuvres de miséricorde à la place des sacrifices (3), et qui, écartant, comme intolérables,

(1) Diliges Dominum Deum tuum ex toto corde tuo, et in totd anima tua , et in totd mente tua. Hoc est maximum et primum mandatum, Secundum autem simile est huic : diliges proximum tuum sicut te ipsum. In his duobus mandatis universa lex pendet et prophetœ. (Matth. c. xxii.)

(2) Beati pauperes spiritu... heati mites... beati qui lugent... beati qui es uiiunt et siliunt justitiam.... beati miséricordes... beati mundo corde... beati pacifici... beati qui per~ secutionem patiuntur propter justitiam. (Matth. c. v.)

(3) Misericordiam volo et non sacrificiuin. (Matth. c. ix.)

les pratiques austères dont les pharisiens chargeaient la rehgfion du peuple, réduit tous les devoirs de Ihomme en œuvres de justice et de charité (i).

Quoi de plus désirable enfin qu'une religion qui fait voir à Thomme auprès de son Dieu , dans son Dieu, son rédempteur, son sauveur, son ami, son frère, toujours plein de bonté, de douceur, de clémence et d'amour pour le genre humain; en faveur duquel il renouvelle encore tous les jours, sur la terre, l'olfrande de son sacrifice.

Ne croyez-vous pas voir, mes enfants, le réconciliateur de l'homme avec son Dieu , en se faisant homme lui-même, remplir, pour ainsi dire, de sa médiation, 1 intervalle infini qui sépare ces deux natures?

Considérez combien l'homme doit être reconnaissant et glorieux de cette sublime alHance! combien il doit se sentir élevé au-dessus de luimême ! et ce n'est point ici dans l'homme un mouvement d'orgueil ; car il doit bien savoir qu'il ne serait rien que misère et que fragilité, livré

(a) AUigant enim onera gravia et importahilia , et importun t in hurneros hominurn. (Matth. c. xxiii. )

Venite ad me omnes qui lahoratis et onerati estis ^ et ego reficiam vos. Tollite jugum meum super vos ; et discite à me, quia rnitis sum et humilis corde; et invenietis requiem animabus vestris : Jugum enim meum suave est , et onus meum levé. ( Matth. c. xi. )

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à sa propre faiblesse ; et , malgré tous les dons qu'il a reçus de la nature , tout l'avertit encore assez du néant d'où il est sorti. Mais du fond même de son humilité , avec quel transport d'admiration et d'amour son ame ne doit -elle pas s'élancer vers ce Dieu qui a tant fait pour lui ! avec quel abandon ne doit-il pas le suivre , et embrasser la croix sur laquelle il est mort pour lui mériter à lui-même une heureuse immortalité? Ne nous étonnons pas si la foi en un Dieu fait homme, a fait tant de martyrs; si les plus humbles des mortels conservaient, dans les fers, au milieu des supplices , la dignité de leur baptême , la fermeté de leur croyance. De toutes les religions, celle, sans contredit, qui doit inspirer le plus de ce magnanime enthousiasme , c'est le christianisme; et quel nouveau charme y ajoute encore la sainteté de son modèle et la pureté de sa loi ! Mais les mystères ! . . . Les mystères sont l'objet de la foi ; et que l'homme à qui elle manque , se dispose à la recevoir par des vertus humaines et par ses bonnes œuvres ; il l'obtiendra, s'il la désire. C'est ainsi que l'ont obtenue les esprits les plus éminents, parmi les anciens, les Ambroises, les Augustins , les Chrysostômes, etc., parmi nous les Pascals, le Newtons, les Bossuets , les Fénélons, etc. C'est dans cette disposition d'esprit, de cœur et d'ame , que je veux , mes enfants , que vous soyez toute la vie. Le moindre avantage qui puisse en résulter pour vous, sera de vivre en gens de bien.

A-présent, quelle différence peut -il y avoir entre la morale du vrai clirétien , et celle du déiste, du stoïcien, par exemple? Aucune dans le fonds ni dans le principe ; car la loi naturelle est leur source commime, et leur principe universel. Mais la morale de TEvangile a des rapports et des motifs dont nulle autre n'est susceptible ; elle a un exemple , un modèle , que nulle autre ne peut avoir.

L'homme (je vous l'ai dit) doit tout au Dieu qui l'a créé , reconnaissance , amour , obéissance , et le perpétuel hommage de tous les dons qu'il en a reçus. Mais, lorsque, dans le même Dieu, il trouve encore son rédempteur et son sauveur, combien les prodiges d'amour qu'il aura faits pour lui n'exalteront-ils pas tous les sentiments de son ame! Le culte du déiste est tout en adoration, en humiliation devant l'Être suprême; le culte du chrétien a quelque chose de plus affectueux, de plus sensible et de plus tendre. C'est le même Dieu qu'on adore ; mais on ose chérir en lui un ami, un intercesseur, un refuge auprès de son père : le cœur de THomme-Dieu touche de près le cœur de l'homme. Aussi dans aucun temps Dieu n'a été aimé comme chez les chrétiens. Un Fénélon , un Vincent de Paule, n'ont point d'exemple chez les déistes.

Les chrétiens ont aussi dans leur Dieu un exemple que les autres cultes n'ont pas. Les attributs de la divinité sont des modèles de bonté, de jus-

tice, de bienfaisance, de libéralité, etc.; mais combien ces modèles sont an-dessus de nous!

Combien cette magnificence de création, cette sagesse de providence, cette profondeur de conseils et de décrets sont inaccessibles , non-seulement à l'imitation, mais à l'intelligence humaine! D'ailleurs, comment trouver dans l'essence suprême l'exemple des humbles vertus qui n'appartiennent qu'à la faiblesse? Le déiste a-t-il dans son Dieu l'exemple de la modération dans les désirs , de la modestie et de la tempérance, de la frugalité, de la simplicité, de l'égalité d'ame dans l'une et dans l'autre fortune, de la patience à endurer les peines, les maux de la vie, à dévorer les amertumes de l'humiliation et de l'adversité, et d'un courage inaltérable contre la pauvreté , la douleur et la mort? C'est là pointant de la morale; et quel autre Dieu que celui des chrétiens en aura donné des leçons?

Les stoïciens s'étaient fait une idée sublime de la vertu; mais où en était le modèle? où en était la réalité? Ils avaient mis beaucoup de soin à composer, à définir cette essence métaphysique; et il faut avouer qu'en épurant la morale humaine , ils l'avaient portée à un très-haut degré de sagesse et d'élévation. Ce sont pour leur école de grands titres , que d'avoir formé des Rutilius, des Catons , des Thraséas, des Marc-Aurèles. Mais il n'est pas moins vrai que leur vertu n'avait aucun symbole, aucun modèle invariable. « Si la sa-

« gesse, (Usait Platon, se montrait à nos yeux, « de quel ardent amour elle nous remplirait pour « elle! Mais la sagesse n'est point visible (i). » Les stoïciens se proposaient pour modèle quelque homme sage et vertueux : mais ce témoin , mais ce modèle, chacun le choisissait à son gré, à son point; et vous voyez combien peu sûre était la règle que chacun pouvait se donner (2).

Le principe des stoïciens était de suivre constamment la nature, laquelle, disaient -ils , veut que Ton fasse en toutes choses ce qui est le plus honnête, jamais ce qui serait honteux (3). Mais ce principe trop dépendant de l'opinion, en rendait la vertu elle-même trop dépendante. « 'L'hon- « nête^ disait Cicéron, est ce qui est louable de

(i) Quœ si oculis cerneretui\ quàm illa ardentes amores excitaret suit Oculorum est in nobis sensus acerrimus , quitus sapientiam non cernitnus. (In PhvEdo. )

(a) Aliquis vir bonus nobis eligendus est , ac semper anlè oculos habendus ; ut sic tanquàm illo spectante vivamus , et otnnia tanquàm illo vidente facianius... Elige itaque Catonern. Si hic videtur tibi nirnis rigidus , elige remissions animi Lœlium ; elige eum , cuj'us tibi plaçait et vita et oratio. Et ipsius animum antè te ferens et vultus ^ illum semper tibi ostendeyel custodem vel exemplum. Opus est aliquo , ad queni mores nostri se ipsi exigant. Nisi ad regulam, piava non corriges. ( Seneca. )

(3) Omnes actiones totius vitœ honesti ac turpis respecta , temperantur. Nulluin aliud bonuni quàm honestum , nec aliud malum quàm turpe. ( Seneca. )

MORA.LE. 2']i

« sa nature, et sans avoir besoin d'être loué (i). » Mais qu'est-ce qui , de sa nature était louable ? C'était là le problème; et où en était la solution?

« Peut-il y avoir, nous dit le même, un plus « grand crime que d'assassiner , non-seulement un « homme, mais son ami? Et celui qui, dans un « tyran , a tué son ami, ne s'est-il pas rendu coûte pable? Le peuple romain, répond-il, ne le croit « certainement pas; puisque des actions les plus « illustres, celle-ci lui paraît la plus belle (2). » Mais Tacite, plus impartial et plus sincère, dit que , dans Rome , les opinions étaient partagées sur le meurtre de César, les uns le regardant comme une belle action , les autres comme le plus détestable des crimes (3). Ainsi, rien de plus équivoque et de plus variable , même chez les Romains, que ce principe d'honnêteté, d'où l'on faisait dépendre la vertu (4).

(i) Honestum diciinus quod etiamsi à nullo laudatur, naturâ est laudabile. ( De Off. 1. i. )

(2) Quod potest mojus esse scelus , quàm non modo hoininem , sed etiam fainiliarem occidere ? Num igitur se obstrinxit scelere, si quis tjrannum occidit quamvis faindiarem? Populo quidein rornano non videtur, qui ex omnibus prœclaris factis illud pulcherrimum e.vistimal. (^He Off. 1. 3.)

(3) Cu/n occis us dictator Cœsar aliis pessimum , atiis pulcherrimum facinus videretur ( Ann. 1. i. )

(4) Cicéron lui-même en convient. Honestum factu sit an turpc , duhitant id quod in dcUherationem. cadit : in quo con-

'J.'-jl MORALE,

La patience et la résignation à la providence et à la volonté des dieux était le grand caractère de la vertu stoique. Mais quelle était cette providence , qu'ils appelaient la destinée; et quelle liberté laissait à Tliomme cette destinée inflexible, par laquelle il fallait qu'il fût conduit^ ou qu'il fut entrainé (i)? La vertu, disait-on, donnait la force, Télévation, la grandeur d'ame (2). Mais César qui ne manquait ni de force, ni d'élévation, ni de grandeur d'ame, et qui croyait son parti le plus juste, le croyait aussi le plus honnête. Quel en était l'arbitre , entre lui et Pompée , entre lui et ses assassins (3j ? On avait beau dire qu'on prendrait pour juge sa conscience (4) et non l'opinion; l'opinion en impose à la conscience, et sur ce qui est louable et sur ce qui est honteux ; n'est-ce pas plutôt l'opinion que la conscience qui décide ? Rougit - on , même à ses propres

siderando , sœpè animi in contrarias sententias trahuntur. (DeOff. 1. I.)

(i) Ducunt volentem fata , nolentem trahunt. (Carneades, ap. Senec. )

(2) Validiorem animuin excelsiorem et ampUorem faciet virtus... Vir bonus quod honestè facturuni se putaverit ^ faciet^ étiamsi laboriosum erit^ etiamsi darnnosum , eliamsi periculosum.

(3) Quis j'useius induit arma? scire nefas. ( Lucaw. )

(4) Nihil opinionis causa; omnia conscientiœ faciam ( Se-

NECA.)

yeux, ou d'une gloire injuste, ou d'un vice applaudi ?

Le triomphe du stoïcisme était la constance dans les travaux, dans les périls, dans l'exil, dans les fers , dans les épreuves les plus rudes du malheur ou de la douleur. Mais combien de méchants l'avaient aussi cette constance ? Marins et Catilina savaient tout endurer, et n'étaient pas des stoïciens.

O combien la morale de l'évangile est plus droite et plus sûre , et plus solidement fondée ! Son symbole n'est pas une idée abstraite et variable; ce n'est pas tel ou tel homme de bien, au choix et au gré de chacun; c'est le législateur lui-même qui en est l'exemple et le modèle; c'est dans sa vie qu'en est la règle. Ce qu'il a fait enseigne et prescrit ce que l'on doit faire; et c'est bien de lui qu'on peut dire que c'est en l'imitant qu'on observe sa loi (i).

Le premier devoir envers lui , c'est de croire en lui; et ce don de la foi ne peut venir que de lui-même. Le second devoir est de l'aimer; et que peut-il y avoir de plus juste et de plus facile? Le troisième est de l'imiter, d'abord dans son obéissance et son humble résignation à la volonté de son père , ensuite dans son dévouement par amour pour le genre humain; et c'est là ce

(i) Satis coluit, quisquis imitatus est. (Seneca.)

Métaph. et Morale. I ^

■JL']/^ MORALE.

qui donne un caractère religieux aux devoirs de l'homme envers Thonime.

Observez, mes enfants, que l'un des articles de notre foi est que le fils de Dieu, dans sa résurrection , n'a rien laissé , dans le tombeau , de l'humaine dépouille qu'il avait revêtue et qu'il enlevait à la mort. Le corps et l'ame qu'il avait pris dans le sein d'une vierge, sont restés à jamais unis à sa divinité, mais purs, inaltérables, dans un état de gloire et d'heureuse immortalité. Ce n'est donc pas seulement la divinité, cette sublime essence que la pensée a tant de peine à concevoir, qu'on adore dans l'homme Dieu; ce n'est pas seulement cet infini qui nous engloutit dans son immensité profonde, et au nom duquel nous nous sentons troublés et comme anéantis; c'est encore cette humanité sainte , indissolublement unie à la divinité , c'est l'Homme-Dieu qui reçoit nos adorations : et tel que ses disciples le virent sur la montagne de Thabor , entre Elie et Moïse , rayonnant de lumière , environné de gloire , nous le voyons nous -mêmes des yeux de l'imagination, ainsi que des yeux de la foi (i). Nous croyons entendre cette voix qui dit du haut du ciel (2) : « C'est là mon fils bien-aimé , en qui

(i) Et resplendiiit faciès cjus sicut sol. Vestiinenta autein ejus jacta suiit alba sicut nix : et ecce apparuerunt illis Moïses et Elias cwn eo loquentes. ( Matth. c. xvii. )

(2) Uic estfilius meus dilectus in quo inihi benè complacui; ipsum audite. ( Matth. c. xvii. )

«je me complais; écoutez -le. » Sur son visage resplendissant, nous voyons encore la douceur, la bénignité, la clémence de celui qui, du haut de la croix , demandait à son père le pardon de ses ennemis; de celui qui, pour tout reproche au disciple perfide qui le livrait , reçut son baiser, et lui dit: Mon ami y à quel dessein êtes-vous venu (i)? Mot sublime et divin, qu'un chrétien véritable doit toujours avoir dans le cœur. Enfin, nous croyons voir encore sur ce corps glorieux les marques de ses plaies , les vestiges de son supplice. Ainsi la morale chrétienne a, comme présent et visible, son objet, son modèle, et tout ce qui l'éclairé , et tout ce qui peut l'animer; avantage auquel aucune autre religion n'a rien à comparer, et qui est la faveur la plus inestimable que pouvait accorder à l'homme toute la bonté de son Dieu.

(i) Aniice ^ ad quid venisti ? ( Matth. c. xxvn. )

LEÇON CINQUIÈME

Devoirs de l'homme envers l'homme. Ordre de ces devoirs réglé par la nature y renversé par la politique , rétabli par la morale.

Jues devoirs de rhomme envers l'homme sont antérieurs à toute convention sociale. L'intention de la nature nous a fait à tous une loi d'être , les uns envers les autres, secourables et bienfaisants. Et que cette loi soit entrée dans les desseins du Créateur à l'égard de l'espèce humaine, je crois vous l'avoir démontré dans nos leçons sur la métaphysique. Je n'y ajouterai qu'une réflexion.

Il est évident que sur ce globe, et parmi les êtres vivants dont il est peuplé , la nature a voulu que l'homme eût la prédominance sur tous les autres animaux. Son intelligence , son industrie , l'étendue de sa pensée, toutes ses facultés intellectuelles en sont la preuve; et cet empire qu'il s'est fait sur la terre, n'est pas un empire usurpé. Mais, si la nature le lui destinait, comment a-telle créé si faible celui qui devait être si puissant? Quoi! le souverain de ce monde y arrive nu, débile, sans armes, sans défense; et il y est jeté au milieu d'une foule d'ennemis redoutables

MORALE. a^T

par leur force ou par leur adresse, les uns affamés de sa chair, altérés de son sang, les autres occupés à lui ravir sa nourriture. Tout le menace, et tout lui manque. Son dénuement égale sa faiblesse. Pressé encore plus par le besoin que par le danger, il est, pour comble de misère, celui des animaux qui traîne la plus longue enfance, et dont les facultés, les forces et l'instinct sont les plus lents à se développer.

Pourquoi du moins n'est-il pas né l'égal des animaux qu'il avait à combattre ou qu'il avait à subjuguer? Pourquoi la nature lui a-t-elle refusé la force du taureau , l'agilité du cheval ou du cerf, les armes du liou ou du sanglier? Est-ce parce qu'en lui l'intelligence et l'industrie devaient tout compenser, lui tenir lieu de tout? Faible ressource pour des hommes épars, incultes, encore sauvages , et qui ont à peine sur les bétes quelque avantage du côté de l'instinct. Les développements de facultés humaines, les grands progrès de la raison , de l'industrie et des lumières , le commerce, les arts, les lois, sont inconnus dans de bien vastes régions; et, quoique Buffon attribue la supériorité de l'homme au don de la parole et à l'adresse de la main, l'espèce humaine diffère peu, dans ces misérables contrées, des animaux avec lesquels elle est en guerre ou en rivalité de besoins et de subsistance.

Non, mes enfants, ce n'étaient pas ces premiers dons qui devaient suppléer dans l'homme aux

avantages qu'avaient sur lui tant d'autres animaux. Son vrai titre de royauté , son grand moyen de domination sur eux , c'est l'instinct social qu'il a reçu de la nature, et c'est par l'état de faiblesse où il est réduit en naissant, qu'elle semble s'être appliquée à fortifier cet instinct.

Si l'homme avait pu se suffire; si, après l'allaitement, si, après quelques mois de soins de la part de sa mère , de protection de la part de son père, il avait pu leur échapper; s'il avait pu, sans assistance, pourvoir à ses besoins et à sa sûreté, il serait encore dans les forêts. Les nœuds du sang auraient été trop faibles; ceux d'un hymen fortuit l'auraient peu retenu. A ces liens, qui n'auraient pas seuls formé la chaîne sociale , la sagesse éternelle a joint la force irrésistible des besoins mutuels et des offices réciproques.

D'abord , comme parmi le plus grand nombre des animaux , les premiers nés , parmi les hommes , ont eu besoin de leurs parents, leurs enfants ont eu besoin d'eux : ces familles se sont accrues , se sont alliées l'une à l'autre : de là vous voyez naître les hameaux, les cités, les républiques, les empires. Ainsi de la faiblesse et de l'indigence de l'homme ont résulté sa force et sa richesse. La misère individuelle a fondé la puissance et la prospérité communes; et cette enfance, si étonnamment prolongée au-delà de celle des bêtes, principe merveilleux d'une société durable et d'une communication continuelle entre le père,

la mère et les enfants, a non-seulement resserré les liens du sang, mais donné lieu au développement des facultés intellectuelles, à la formation des langues, à l'instruction, à l'éducation, et successivement à l'invention des arts, aux progrès de l'expérience et des connaissances transmises.

Le principe et la base de la société , et des devoirs de l'homme envers l'homme, est donc le besoin d'assistance que la nature a sagement voulu que nous eussions les uns des autres; et n'y eùt-il que deux hommes dans une vaste solitude , ils éprouveraient le besoin de se lier, de vivre ensemble, de se secourir, de s'aimer, sur-tout de ne jamais se nuire l'un à l'autre. L'homme ennemi de l'homme est un être dénaturé.

Neque hic lupis inos , necfuit leonibus :

Nunquàm , nisi in dispar ^ feris . (Horat.

C'est là ce que j'appelle l'intention delà nature; car, en voulant que les espèces se perpétuent , elle veut que les individus de chaque espèce s'épargnent réciproquement ; et je vous ai fait voir que rien ne serait plus pernicieux à l'espèce humaine que l'état de société , si l'homme , abandonné à ses passions , n'avait pas dans les lois un frein qui les réprime et qui le force d'être humain. Or, la première de ces lois et leur règle commune , est la loi naturelle.

Suivons , mes enfants , les progrès de la société

naissante. Chacun des ses degrés nous marquera le degré d'affection que Thomme doit à ses semblables, et les préférences que la nature a voulu qu'il donnât à ses devoirs les plus étroits et les plus saints (i).

Je dois ici vous prévenir que les conventions politiques tendent à renverser cet ordre naturel, et que les sociétés factices ont souvent usurpé les droits de la société primitive. On a voulu , dans ces grandes associations, fortifier l'esprit public, donner au caractère national le plus haut degré d'énergie, et, pour cela, on a cru devoir mettre la patrie avant la famille. « Nos premiers « devoirs, dit Cicéron, regardent les dieux im- « mortels, les seconds, la patrie, les troisièmes, « nos pères et mères, ainsi de suite et par de- (c grés (2). »

Ce système de morale publique est imposant; il a pour lui de grands exemples et de grandes autorités ; il offre de grands avantages. Quoi de plus respectable en effet que de voir les hommes ,

(1) Prima societas in ipso conjugio est : proxima in liberis: deindè una domus , communia omnia. Id autem est principium urbis , et quasi seminarium reipuhlicœ. Sequuntur fratrurn conjunctiones. (Cic. de Off. 1. i.)

(2) In ipsâ communitate sont gradus officiorum , ex quitus quid cuique prœstet intelligi possit. Ut prima diis immortalibus ^ secunda patriœ , tertia parentibus ^ deinceps gradatim reliquis debeantur. (De Off. 1. i . )

MORALE. iSl

en se donnant une patrie , se dévouer à son service, et se faire de sa défense, de son repos, de son bonheur, de sa puissance et de sa gloire, le plus cher de leurs intérêts et le premier de leurs devoirs ? C'est à ce dévouement que Sparte , durant six cents ans, dut sa force, sa liberté, sa sûreté, son existence; c'est aussi à ce dévouement que Borne dut son accroissement, sa grandeur, l'empire du monde. Mais observez d'abord que ces deux exemples ne se ressemblent pas, et la différence que j'y vois jette sur la question une grande lumière.

Qu'une petite ville de la Grèce, environnée d'ennemis plus puissants qu'elle , et prête à succomber , cherche à se donner une force morale qui supplée à ce qui lui manque de force réelle et physique, et qu'il s'élève un homme qui lui dise: « Vous n'avez qu'un moyen de vous rendre in- « vincible dans vos foyers; c'est de réunir tous « vos "hitéréts en un seul, le salut public; de con- V centrer toutes vos affections en une seule , l'a- « mour de la patrie; d'éloigner de vous tout ce « qui divise les hommes, les corrompt et les avilit, « l'or, le luxe, les arts, la mollesse et l'oisiveté; « de ne former qu'une famille , et qu'une famille « guerrière, où tout citoyen soit soldat, où vos « enfants soient élevés ensemble dans la sévérité « d'une vie sobre et frugale , n'ayant d'autre école « que l'arène, et d'autre passion que la gloire; « rendus patients et dociles aux rigueurs de la

a discipline, exercés dans leurs jeux, et familia- « risés avec l'image des combats ; endurcis et « pourvus de courage contre la faim, la soif , les « veilles, les travaux, contre la douleur même; « instruits à prodiguer leur vie et à marcher gaiece ment à la victoire ou à la mort ; alors je vous « réponds que Sparte sera redoutée. « A ce langage de Lycurgue, il n'est pas étonnant de voir un peuple naturellement brave et à demi-féroce, lui demander des lois et se soumettre à celle de la nécessité. Il y allait du salut commun; et, lorsque ce grand intérêt se fait entendre, tous les autres se taisent. On se récrie sur la constance de cette république à garder les lois de Lycurgue ; il fallait bien qu'elle les gardât; ces lois faisaient sa sûreté, et ses dangers étant les mêmes, ses mœurs ne devaient pas changer. Elle se corrompit dès que ses alliances, en augmentant ses forces , lui rendirent moins nécessaire l'austérité de ses vertus, et enfin s'accomplit ce qfie lui avait prédit l'oracle d'Apollon , qu'elle ne périrait que d'avarice (i).

Il en fut de même dans Rome , tant qu'elle eut autour d'elle tous les peuples de l'Italie à redouter et à combattre ; lorsque Pyrrhus ou Annibal vint la menacer dans ses murs, sans doute alors, pro aris etfocis^ les devoirs envers la pa-

(i) Spartam nullâre aliâ, nisi avaritid perituram. (Cic. de Off. 1. 2.)

trie y furent les premiers devoirs (t). Mais lorsque le sénat de Rome, soit orgueil, soit prudence, et pour occuper au - deliors la valeur d'un peuple aguerri, dont il craignait l'inquiétude, se fût mis dans la tête de subjuguer le monde , fallait - il que, pour le plaisir de voir mener au Capitole les rois de l'Orient enchaînés au char d'un consul, fallait -il que tout citoyen fût l'instrument et la victime de l'ambition du sénat? Cicéron lui-même convient que , de son temps , il n'y avait plus de république (2); et , dans son sens , patrie et république sont synonymes.

Sparte fut donc pour les siens , tant qu'elle subsista , inie véritable patrie , parce que l'intérêt commun, la volonté publique, les lois furent toujours les mêmes. Mais Rome, qui, dans tous les temps, s'appelait aussi la patrie, eut-elle constamment cette communauté d'intérêts, cette volonté unanime, cette conformité de lois? Que devint la patrie après la mort des Graccpies? Que devintelle après la prise de Numance et la destruction de Carthage ? Que devint-elle après les conquêtes d'Asie? La patrie était le sénat et la classe des patriciens; c'était pour elle qu'on transportait à

(i) Suscipienda hella sunt ob eam causain , ut sine injuria in pace vivat ur {^Cic. de Off. 1. i.)

(2) Si mihi esset ohtemperaturn ; si non optimum , ut aliquam rempublicam ^ quœ nulla est, haheremus . (Cic. de Off- 1. I.)

:â84 31 OR A LE.

Rome les richesses de l'Orient ; c'était pour elle qu'autour de Rome les champs autrefois labourés par la charrue de Camille , par la bêche de Curius , se réunissaient pour former de vastes et riches domaines.

Tune longos jungere fines

AgroruTU , et quondam duro sulcata Camilli Vomere j et antiques Curionem passa ligones ^ Longa sub ignotis extendere rura colonis. (Lucan. )

Et c'est une telle patrie que Cicéron plaçait immédiatement au-dessous des dieux, et au-dessus de la société domestique! mais la société domestique n'est - elle pas aussi une patrie ; et la première ; et celle à qui nous tenons de plus près ; et la seule dont la nature ait formé les sacrés liens?

C'était à César et à Brutus que Cicéron pensait , lorsqu'il a dit qu'il fallait que le fils assassinât le père , ou l'ami son ami , pour sauver la patrie ( i ). Non, mes enfants, jamais, et pour aucun intérêt public, l'homme ne doit trahir les saints devoirs de la nature , ni ceux de l'hospitalité, ni ceux de l'amitié, ni ceux de la foi mutuelle. Le sophisme de Cicéron est de confondre

(i) Quid si tyrannidem occupare , si patriam perdere conabitur pâte?-; silebit nefilius? Irno verb obsecrabit patrem ne id faciat. Si nihil proficiet , accusabil , ininabitur etiam : ad extremum ^ si ad pemiciem res spectat , patriœ salutem anteponet saluti patris. (De Off. 1. 3.)

la société politique avec la société naturelle. Les lois (le celle-ci sont humaines, justes et simples: celui qui les enfreint, trahit la nature elle-même. Faire tout le bien que l'on peut, ne faire de mal à personne, c'est l'abrégé de ces lois (f); Cicéron lui-même en convient ; il reconnaît qu'il y a des choses que l'homme de bien ne doit pas faire , quand même il s'agirait du salut de la patrie (2): il reconnaît que la plus grande ennemie de la nature humaine, c'est la cruauté (3). Or, y a-t-il rien de plus cruel et qui répugne plus à l'homme de bien, que d'accuser son père, et de le traîner au supplice , que de l'égorger de sa main ? la politique peut le vouloir, et c'est un de ses crimes. Mais la nature le défend.

J'entends nos frénétiques déclamateurs me reprocher de vouloir énerver les mœurs patriotiques , et refroidir ce noble enthousiasme dont on ne peut trop exalter et entretenir la chaleur.

Je leur réponds que l'enthousiasme n'est souvent que le délire des passions; qu'il a ses erreurs et ses crimes ; et que tout fanatisme est à craindre, même celui de la vertu.

(i) Fir bonus est qui prodest quibus potest ; nocet nemini. (DeOff. 1. 3.)

(2) Quœ ne conservandœ quidem patriœ causa sapiens facturus est. (De Off- 1. i. )

(3) Hominum naturœ, quam sequi dehenius , maxime inimica crudelitas. (De Off. 1. 3. )

Je définirai la patrie : je dirai combien l'homme qui a le bonheur d'en avoir une, lui doit de reconnaissance, de fidélité, d'amour, d'obéissance, de soumission à ses lois; mais je commence par observer que ces devoirs ont leurs degrés, leurs restrictions , leurs limites ; que tout ne lui est pas dû; que tout n'est pas permis pour elle; et que , si l'on demande en son nom des traîtres , des brigands, des incendiaires, des assassins, de sanguinaires dévastateurs, des délateurs , des parricides, on n'a pas droit d'être obéi.

C'est sur-tout dans la bouche des oppresseurs des peuples, et des tyrans ambitieux, que retentit le nom de patrie ; et pour eux un vrai citoyen est celui qui leur dit comme le centurion Lélius à César : Je dois pouvoir tout ce que tu commandes.

Pectore sifratris gladium , juguloque parentis Condere me juheas , plenœque in viscera partu Conjugis , invita peragam tainen onuiia dextrâ.

( LucAN. )

C'était ainsi que , du temps de Marius et de Sylla, du temps des triumvirs, du temps de Tibère et de Domitien , on était citoyen dans Rome. C'est ainsi que , dans tous les temps de factions et de discorde, chaque parti s'appelle la patrie ; et que le devoir envers elle oblige un père à dénoncer son fils; un fils à trahir, à livrer, à accuser son père ; un ami , son ami ; ou une mère , ses enfants ; ou une épouse, son époux : mous-

trueux renversement des lois de la nature , où mènerait cependant cette priorité , cette prédominance des devoirs envers la patrie, sur nos devoirs envers nos pères , nos enfants , etc. !

Les institutions politiques sont faites pour étendre la société naturelle, la défendre, la conserver, et non pour la dissoudre. C'est là le fondement du pacte social. Que faire donc, si le pacte est rompu, ou injustement violé? faire ce qu'avait fait Socrate, se renfermer dans les devoirs d'homme privé, et plus étroitement qu'il n'avait fait lui-même. « Ne vous fâchez point, je a vous prie, disait- il à ses juges, si je ne vous c( déguise rien , et si je vous parle avec liberté fc et vérité. Tout homme qui veut s'opposer gé- <f néreusement à un peuple entier , soit à vous , « soit à d'autres, et qui se mettra en tête d'em- « pêcher qu'on ne viole les lois, qu'on ne com- « mette des iniquités dans la ville , ne le fera ja- « mais impunément. Il faut, de toute nécessité, « que celui qui veut combattre pour la justice, « pour peu qu'il veuille vivre , demeure simple « particulier , et ne soit pas homme public. » (Platoiv. Apolog. de Soc. )

Ainsi pensaient Tacite et son beau-père Agricola, sous le farouche Domitien, et de même tout homme sage dans des temps de dépravation. Il se retire au sein de sa patrie naturelle , occupé en silence de ses devoirs de père , de fils , d'époux, d'ami, etc. , gémissant du malheur public.

et toujours disposé à rendre à la cité , lorsqu'il en sera temps, un fidèle et bon citoyen.

Au restC;, quel que soit l'état de la chose publique, jamais le dévouement pour elle ne peut être que personnel; et c'est par là sur-tout que l'héroisme patriotique se distingue du fanatisme. On peut disposer de soi - même , et s'immoler pour son pays. Cela est beau ; cela peut même être doux pour de certaines âmes. Mais , lorsqu'il s'agit d'envoyer son fils à la mort, comme Junius Brutus; d'assassiner son frère, comme Timoléon ; ou de plonger le poignard dans le coeur de son ami , de son père , comme Marcus Brutus ; plus de devoir qui le commande. La patrie aurait beau le demander, le cri de la nature s'élève contre la patrie. Et si une barbare politique y attache de la gloire, cette gloire est mêlée d'horreur et tourmentée de remords. Voyez Timoléon, après le meurtre de son frère, sombre, solitaire, odieux à lui-même comme à sa mère. Voyez Marcus Brutus, après le meurtre de César, se croyant poursuivi par un fantôme menaçant jusque dans les champs de Philippe. Voila deux hommes que les vertus, d'ailleurs, les plus douces, les plus aimables, n'ont pu laver, ni rendre intéressants aux yeux de la postérité!

Quelle comparaison de cette héroïsme farouche avec le vertueux et magnanime dévouement d'Attilius Régulus ; même avec la résolution ferme et calme de Caton d'Utique!

L'un, après avoir dissuadé le sénat de racheter des prisonniers flétris , se refuse aux embrasse ments de sa femme et de ses enfants , comme étant dégradé lui-même, résiste aux instances du peuple, aux prières de ses amis, et, fidèle à sa parole , s'en retourne à Carthage , mourir au milieu des supplices qui l'attendent (i). C'est là de la vertu , et de la plus pure, et de la plus haute : il n'y en a point au-delà.

L'autre, Caton d'Utique, inébranlable au milieu des ruines de sa patrie (2) , préfère la mort à la honte de devoir la vie à César.

Mais , cette résolution , qu'il croit seule digne

(r) Fertur pudicœ conjugis oscuhim.

Pan'osqne natos , ut capilis minor , A se reinovtsse , et virilein

Torvits humi postasse vultum :

Donec labantes consilio patres Finnaret auctor nunquàm aliàs data ; Interque mocrentes amicos Egregiiis properaret exsul.

Atqui sciebat qiicc sibi barbarus Tortor pararet : non aliter tamen Dimovtt obstantes piopinquos , Et popidum reditus morantem , Qiiàm si clientûm longa negotia Dijudicatâ lite relinqueret , Tendens ■venafranos in agros jiut Lacedœmonitun Tarentiim.

(HoR. Carm. 1. 3. od. 5.)

(2) Cuncta terrannn sitbacta ,

Prceter atrocem animitm Catonis.

(HoR. Carm. 1. 2. od. i.)

'Métapli, et Morale. *-\)

de lui , Catoii n'en fait un devoir à personne , non pas même à son fils : il trouve bon que ses soldats aillent se rendre à César , et implorer leur grâce ; il aide à composer leur supplication ; il prend soin d'assurer la fuite de ceux des sénateurs qui sont auprès de lui ; il recommande ses amis et son fils à Lucius César, parent du vainqueur. Seulement il refuse toute intercession pour lui-même. «Quant à son fils, nous dit Plutarque, « il ne lui suada point de s'en aller, ni n'estima « point qu'il le dût presser d'abandonner son père. « Mais il lui dissuada de s'entremettre jamais du « gouvernement de la chose publique : pour ce « que le faire ainsi qu'il appartiendrait à la di- « gnité d'un fils de Caton , la qualité du temps « et des affaires ne le permettait pas; et de le faire « autrement , il ne serait pas honnête. »

Ainsi, non -seulement le devoir envers la patrie ne prend rien sur le devoir envers les parents. L'héroïsme , la vertu même la plus haute, la plus sublime, le dévouement des Fabius, celui des trois cents Spartiates aux Thermopyles , laissent aux droits du sang leur inviolable sainteté. « Passant , va dire à Sparte qu'ici trois cents de « ses citoyens sont morts pour obéir à ses saintes i< lois. » Rien de plus simple et rien de plus beau que ce dévouement de soi-même.

L'homme de bien n'a pas besoin de maximes outrées pour soutenir son caractère. Il sait ce qu'il doit à la société, dont les lois le protègent , et

MORALE. MJl

dont les forces le défendent : il tient par sentiment antant ([ue par principe aux lienx qui Tout vu naître; et, tant que les devoirs de citoyen n'exigeront pas le sacrifice des devoirs naturels qui rattachent à ses parents, il ne né^lii^era ni les uns, ni les autres. Il souliaitera même qu'ils ne soient jamais opposés et en concurrence. Mais, dans l'allerriative, (jui lieureusement est fort rare, ou de manquer à la nature, ou de manquera la patrie, il n'y aurait pas à balancer. Les liens politiques sont l'ouvrage des hommes; les liens naturels sont l'ouvrage d'un Dieu.

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LEÇON SIXIEME

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Devoirs des pères et des mères envers leurs enfants.

J^ ous avons déjà vu que la première des sociétés est la société conjugale : mais on n'est époux que pour être père et mère : c'est la fin de cette union. Ainsi , quoique la cause en doive précéder l'effet, comme c'est à l'effet que doit se conformer la cause, c'est, dans l'ordre de nos idées, par l'effet qu'il faut commencer. La famille est d'institution naturelle; d'abord parle besoin indispensable que les enfants ont de leurs père et mère; et dans la suite , par le besoin que le père et la mère auront eux-mêmes de leurs enfants. Mais ce serait faire injure à l'amour des pères et des mères pour leurs enfants , de ne l'attribuer qu'à une prévoyance intéressée. Dans les bétes , c'est un instinct involontaire, inné, égal au moins à l'amour de la vie. Dans l'homme , c'est un sentiment invincible , et divinement inspiré.

Une fausse philosophie, en voulant n'y voir qu'un effet de l'économie animale , ou que le froid calcul d'une utilité personnelle, méconnaît et dégrade cette vénérable affection.

La mère , dit-on , a besoin de son enfant pour

la soulager de son lait. Quoi! c'est ainsi que l'on explique la joie sensible et soudaine que ressent une mère , au premier cri de l'enfant qu'elle a mis au jour! c'est ainsi qu'on explique l'émotion délicieuse qu'elle éprouve en le recevant dans ses bras , et la tendresse inexprimable qu'elle conçoit pour lui dès le moment de sa naissance , et ce premier sourire de la nature qui est le signal divin de la maternité (i)!

Dans son enfant, dit-on encore, le père voit son sang et l'espérance de sa vieillesse. Enfin , l'un et l'autre chérissent le fruit de leurs amours et l'émanation de leur être, flattés de se voir reproduire et renaître dans leurs enfants.

Ces motifs ont sans doute une grande influence sur les sentiments naturels , dans des esprits où l'imagination et la réflexion dominent. Mais , sans compter les peuplades incultes , où l'on ne pense à rien de tout cela, où cependant un père se consume, une mère s'épuise pour nourrir ses enfants , voyons ce qui se passe parmi les animaux : c'est là que la nature parle et qu'elle agit sans équivoque.

L'oiseau n'espère et n'attend rien de ses petits. Il ne les a point vus : les œufs qui les renferment sont encore au sein de la mère. Voyezla cependant, elle et le père, travailler sans relâche à leur façonner un berceau, le plus com-

(i) Incipe , parve puer , risu cogTioscere matrem. ( Virg. ecl. 4-)

mode, le plus doux, le plus sûr qu'il leur est possible. Voyez lorsque les oeufs sont pondus dans le nid, la mère les couver, le père se mettre à sa place, lorsque le besoin d'aller prendre un peu de nourriture l'oblige à les quitter. Approchez du nid , et voyez le plus timide des animaux y rester immobile, et vous regarder d'un œil fixe, comme en vous disant : Prenez ma vie, ou laissez-moi échauffer dans mon sein ces embryons à qui je dois donner le jour. Ecoutez dans ce moment même les cris du mâle qui voltige autour du nid, avec l'inquiétude de l'amour paternel. Et, lorsque les petits sont éclos, avec quelle ardeur et le père et la mère leur donnent la pâture ! quelle désolation pour eux , quelle douleur, lorsque vous êtes assez cruels pour les leur enlever!

Qualis populeâ mœrens Philomela sub umbrây Àmissos queritur fœtus , quos duras arator Observons , nldo implumes detraxit : at illa Flet noctem , ramoque sedens , miserahile carmen Intégrât, et mœstis latè loca questibus implet.

(ViRG. Georg. 1. 4-)

Ah! du moins suspendez aux rameaux de quelque arbre voisin cette cage qui les renferme. Vous verrez le père et la mère ou se laisser prendre avec eux, ou passer leur bec à travers les bâtons de la cage, pour donner la pâture à ces tendres captifs.

Après cet exemple, il serait inutile de vous

MORALE. 2q5

citer celui du tigre, du lion, et de tant d'autres animaux. Tous obéissent au même instinct; et, dans le soin qu'ils prennent de leur progéniture, nul intérêt, nul amour -propre, nul retour sur eux-mêmes: il est inné, il est involontaire, il est universel, il est donc le même dans l'homme, tant que l'homme n'est pas absolument dénaturé. Les institutions sociales, l'opinion, la coutume, les mœurs, ont pu modifier de diverses manières ce sentiment d'amour des pères et des mères pour leurs enfants, y mêler des motifs de vanité, d'ambition, de bienséance, l'altérer même et l'affaiblir. Mais tel qu'il est donné par la nature, il est de tous nos sentiments le plus vrai, le plus ingénu, et le plus désintéressé.

Non, mes enfants, ce ne sont point les espérances, les appuis, les consolations de ma vieillesse, que j'aime en vous; j'aime en vous mes enfants. Mes jouissances seront plus douces et mes soins mieux récompensés, si vos talents, vos vertus, vos lumières, honorent votre éducation, font chérir et bénir les parents qui vous l'ont donnée , et répandent un doux éclat au bord du couchant de ma vie. Mais , quand vous auriez eu le malheur de rendre mes soins inutiles et de tromper mes espérances, je vous aurais aimés encore, et j'aurais dit, comme le vieil Euphémon :

Je pleure , hélas ! leur vie et leur naissance. J'avouerai cependant, d'après l'exemple que j'en

ai SOUS les yeux , et quelques autres dont le monde et Tétude m'ont donné connaissance, que le cœur d'un père n'égale pas, en sensibilité et en amour pour ses enfants, le cœur d'une excellente mère.

J'aime à me rappeler la réponse de celle qui, ayant perdu son fils unique, s'abandonnait à sa douleur, et à qui, pour obtenir d'elle d'en faire à Dieu le sacrifice, son directeur citait l'exemple d'Abraham. « Comme vous, il n'avait qu'un fils, « lui disait-il; et Dieu lui ayant commandé de le rt lui immoler, il allait obéir. » « Ah! monsieur, c( lui répondit - elle , Dieu n'aurait jamais comte mandé ce sacrifice à une mère. » Ce mot sublime fait sentir la différence que la nature a mise entre l'amour paternel et la tendresse maternelle. L'un a quelque chose de sérieux, d'austère et de viril. L'autre est plus vive, plus délicate, plus inquiète et plus craintive, sans en être moins courageuse pour la défense de son enfant, si elle le Aboyait menacé. On l'a dit avant moi, et je le répète pour l'avoir éprouvé, comme vous l'éprouvez vous - mêmes : le cœur d'une mère dans toute sa bonté, est le chef-d'œuvre de la nature.

Plus d'une cause y peut contribuer : la différence des organes plus déliés et plus flexibles dans l'un des sexes que dans l'autre , les douleurs de l'enfantement, les fatigues qui le précèdent, et les dangers qui raccompagnent, l'allaitement.

l'assiduité des soins et des peines qu'il cause; enfin, le charme qui nous attache à nos propres bienfaits; tout cela s'accorde à remplir l'intention de la nature. Mais une raison primordiale et universelle de cette différence, est que celui des deux époux dont les soins étaient le plus essentiellement nécessaires à leurs enfants, était aussi celui dont l'amour pour eux devait être le plus actif et le plus tendre.

Parmi les animaux cela est ainsi sans autre cause, et uniquement par instinct. Dans la poule il n'y a point la raison de l'allaitement, et l'incubation est aveugle. Dans la laie et dans la panthère il n'y a point- la raison de la délicatesse et de la sensibilité. Même parmi le plus grand nombre des espèces, le mâle n'est compté pour rien : dès que la mère a conçu, elle est abandonnée; et tout le soin de ses petits lui étant confié, son amour y suffit.

Il y a donc, mes enfants, dans la nature entière, un instinct de maternité. Celui de la paternité l'a secondé par-tout où il a été nécessaire ; et, à l'égard de l'espèce humaine, ils ont été, l'un comme l'autre, de première nécessité. Ce n'est pas seulement comme parmi les animaux un être vivant et sensible que la mère et le père ont à nourrir, à défendre et à protéger. Les nouveaux nés, parmi les animaux, n'apprennent rien de leurs pères et mères. Par instinct ils seront instruits de tout ce qu'ils doivent savoir. L'homme

en naissant ne sait rien que pleurer , comme Tont dit Lucrèce et Pline ; et son instinct développé serait encore loin de suffire à l'instruction dont il a besoin pour remplir sa destination. C'est donc au père et à la mère que la nature a confié l'éducation de leurs enfants. Et cette éducation commune, mais différente comme les sexes, exige, pour remplir l'intention de la nature , un partage de fonctions relatives à leur objet. Ainsi, tandis que l'éducation virile d'un fds occupera le père, l'amour de la mère aura droit de réclamer la priorité des devoirs et des soins dans l'éducation de sa fille. L'assiduité, la vigilance, l'intimité des leçons, des conseils, des exemples sur-tout dont ce sexe a besoin , touchent la mère de plus près, et lui conviennent beaucoup mieux. Mais, entre les parents, aucun de ces devoirs n'est exclusif; plus d'un fils reçoit de sa mère des leçons de courage, de loyauté, de grandeur d'ame ; plus d'une fille a reçu de son père des instructions de bienséance, de modestie et de pudeur.

En un mot, l'éducation domestique est un sanctuaire où les fonctions des parents sont comme un sacerdoce d'institution divine, dont ils ont été revêtus. Et c'est là ce qui donne à leur autorité un caractère religieux.

Dans l'état de faiblesse et de dénuement de l'enfance, les animaux ainsi que l'homme reçoivent de leur père et de leur mère une assistance proportionnée à leurs besoins physiques ; et c'est

ainsi que la nature a pourvu à leur subsistance et à leur conservation. L'homme seul a besoin d'une autre espèce de secours : une raison saine, un cœur droit, des qualités sociales, des lumières, des mœurs, de bonnes habitudes , des goûts sages, des inclinations vertueuses; et contre les dangers qui environnent son innocence , contre les passions et les vices dont en naissant il a le germe dans son sein, des préservatifs, des remèdes; ce sont là dans l'homme les besoins de l'être moral. Dans les bois, parmi les sauvages, l'instruction de l'homme ne s'étend guère au-delà des besoins physiques. Ses devoirs de société sont simples, et bornés comme ses rapports : et ils lui sont dictés par la loi naturelle. L'équité, la sincérité, la droiture, la bonne foi; un vif ressentiment du mal qu'on lui a fait, mais aussi pour le bien une vive reconnaissance ; une fidélité à toute épreuve aux offices de l'amitié; l'honneur attaché au coiirage, à la patience, au mépris de la vie , de la douleur et de la mort; l'ambition de gagner l'estime de ses pareils dans les combats, leur confiance dans les conseils ; tel est au bord des lacs de l'Amérique le résultat de l'éducation de celui qu'on appelle l'homme de la nature. Et combien cela même ne se ressent-il pas de la tradition domestique , de la coutume , de l'exemple , de l'opinion transmise des pères aux enfants ! même à l'égard de l'industrie, pour se bâtir une cabane, pour allumer du feu, pour y cuire ses

3oO MORALE.

aliments, pour se défendre soi et les siens de la rigueur des éléments, des insultes de l'homme et de celles des bétes ! quelle suite de tentatives n'a-t-il pas fallu faire , avant d'obtenir le succès ! la seule invention de l'arc et de la flèche , la construction de la pirogue à voile, a demandé peutêtre autant de siècles , que l'invention de la boussole, ou que celle du télescope. Les idiomes des sauvages , quelle qu'en soit la pauvreté , ne laissent pas de supposer une longue cohabitation. Leur éloquence si brute encore, mais si vraie, si énergique dans ses figures et dans ses mouvements, n'atteste pas moins l'exercice d'une vieille société. L'homme abandonné et solitaire dans les bois, serait autant inférieur à l'Algonquin et à l'Iroquois, que ceux-ci le sont aux nations civilisées.

Cependant quelle différence de cette éducation avec celle qu'exigent les grandes sociétés , où tant d'intérêts se combinent et se combattent ; où tant de passions fermentent ; où tant de concurrences et de rivalités se disputent la préférence des devoirs; où les usages, les bienséances, les lois, les mœurs, Topinion, les relations sociales et les affections domestiques sont bien souvent comme autant d'ennemis qu'il faut savoir concilier !

L'homme social, à former sous tant de rapports, ne pouvait être abandonné à l'instruction casuelle et tardive du temps et de l'expérience : ce n'é-

MORALE. 3oi

tait pas même assez qu'il fût mis sous la garde et sous la tutelle des lois.

La société a fait des lois répressives contre le crime; mais les passions et les vices dont le crime est la suite , la loi ne les réprime pas ; elle n'atteint que l'action; les inclinations lui échappent; et riîomme est déjà corrompu avant d'avoir été répréhensible devant elle.

Les lois divines sont les seules qui, jusqu'au fond du cœur de l'homme , attaquent le mal dans sa source ; et ces lois sur la terre n'ont point de force coactive : on les publie, on les annonce, on attaque les mœurs dont la licence les enfreint; mais cette censure [)ublique n'est jamais personnelle. Ce n'est qu'au tribunal des pères et mères que sont repris les vices , les erreurs , les faiblesses de leurs enfants; c'est là que leurs égarements sont annoncés par de premiers écarts, dont on peut de bonne heure corriger l'imprudence; c'est là qu'ils trouvent dans leurs premières chiites une force qui les relève; c'est là que leur faiblesse aura des refuges et des appuis.

Mais, sans leur ôter cette crainte, qui, quelquefois du moins peut les empêcher de faillir, ni cette pudeur ingénue qui les fait rougir de leurs fautes, il faut les préserver d'une lâche et mauvaise honte qui aggraverait, par le mensonge ou par la dissimulation , ce qu'un aveu sincère ou rendrait excusable, ou ferait pardonner.

La vertu la plus naturelle aux enfants c'est la candeur; mais cette candeur est timide. A la peur du reproche et du châtiment, il faut savoir opposer l'indulgence et l'amour de la vérité. Être vrai dans tous ses discours, est le caractère d'un homme libre; mentir, est celui d'un esclave. Il y a donc autant de bassesse à trahir sa pensée, que de noblesse à l'énoncer sagement et modestement. C'est un principe qui, dès l'enfance, doit être gravé dans le cœur. Mais, si mentir à ses semblables est une action servile et basse , mentir à ses parents, aux vivantes images du Dieu qui nous a donné l'être, serait non - seulement une bassesse, mais une impiété; et, quand même on les tromperait , tromperait-on ce Dieu de vérité qui lit dans la pensée et qui voit jusqu'au fond des cœurs?

Et ce n'est pas une menace vaine et puérile que la présence de la Divinité à tout ce qui se passe en nous ; c'est un principe reconnu par les sages même du paganisme , que cette présence immédiate d'un Dieu à qui rien n'est caché, et qui nous environne et nous pénètre de ses regards.

Mais un autre témoin qu'un père et une mère doivent donner à leurs enfants, c'est une conscience intègre, incorruptible, et à qui nulle passion, nul intérêt, nul artifice de l'amour-propre n'en impose. Que ce soit là pour eux une compagne assidue et fidèle qui jamais ne les abandonne, et qui ne les trompe jamais.

MORALE. 3o3

Au reste, il ne faut pas se dissimuler que Téducation domestique , dans sa perfection , est le chef-d'œuvre de la prudence humaine. Et la difficulté n'en est pas dans la méthode que l'on doit suivre. Cette méthode est simple et tracée par la nature, au moins pour la première enfance. x\vec lâge, les dispositions naturelles, en s'annonçant , décideront des convenances de l'instruction particidière et propre à chacun des enfants. Mais il s'agit d'abord de leur éducation commune; et celle-ci consiste à disposer l'enfant à ce que l'on veut que soit l'homme, c'est-àdire, à lui faire aimer, estimer ce qu'on veut qu'il aime, qu'il estime toujours, et de même à lui faire mépriser et haïr ce qu'on veut qu'il haïsse et méprise toute sa vie. Or, ces premières inclinations seront l'effet de l'habitude, et l'habitude ne peut être que l'effet de l'assiduité.

Faut-il donc avoir à toute heure auprès de soi ses enfants? A toute heure, non pas; mais à toutes les heures où l'on peut disposer de soi. Le secret de cette éducation habituelle est de la rendre désirable aux enfants, en l'accommodant à leur âge. Les caresses, l'amusement, les jeux mêlés parmi les occupations utiles; l'aménité d'une humeur égale et doucement sévère; l'air de la liberté, de l'enjouement, s'il est possible; l'aisance et la facilité de ces entretiens familiers où le caractère se développe, et dont les impressions se gravent comme sur la cire dans l'ame tendre des

3o4 MORALE.

enfants, leçons qui n'auront ni la gène ni l'ennui de l'enseignement; ce sont là, je crois, les attraits que peut avoir pour les enfants la société d'un père et d'une mère qui veulent bien sincèrement les voir s'élever sous leurs yeux. Mais cette volonté sincère n'est pas commune dans le monde.

En cela, les enfants du peuple des campagnes me semblent plus heureux. Au sortir du berceau, leur éducation commence. Il ne se fait rien, il ne se dit rien autour d'eux qui ne les instruise de ce qu'ils doivent être. Près de leur père et de leur mère , ils n'ont devant les yeux que les images et les exemples d'une vie laborieuse, frugale et simple. L'activité, la diligence, la sobriété, l'économie. Tordre et la suite dans le travail, leur sont enseignés en action. La chaumière, la grange, la bergerie, sont leurs écoles. Leur père et leur mère en sont les premiers professeurs; et dans les champs , les laboureurs , les moissonneurs leur donnent aussi des leçons. A mesure que l'âge et l'exercice augmentent leurs forces, elles sont employées à l'usage qui leur convient. Familiers avec les troupeaux et avec les chiens qui les gardent, ils apprennent de ces régents la vigilance et la prudence. En maniant les instruments de la culture , ils se naturalisent dans l'état de cultivateurs. L'exemple, l'habitude, l'instinct imitatif , leur en font aimer les fatigues. Témoins des malheurs qu'on y éprouve , ils apprennent

MORAL E. 3o5

à les souffrir; et, lorsque l'orage ou la grêle détruit en uu moment l'espérance de la récolte, le fruit des travaux de leur père, sa patience leur enseigne cette résignation aux accidents de la nature, dont les stoïciens faisaient la première de leurs vertus.

Voilà l'éducation que je donnerais pour modèle à tous les états de la vie. Ne faire entendre et voir, chez soi, à ses enfants, que ce qu'ils doivent apprendre ; et pour leçons, dans sa propre conduite, leur montrer ce qu'on leur enseigne; telle est , à leur égard , la tâche des pères et mères. Mais cette tâche n'est pas facile à remplir constamment.

Je ne parle point des pères et des mères dont les dérèglements seraient pour leurs enfants iiii scandale perpétuel. Ceux-là font bien , sans doute, de se dérober à leur vue; les éloigner, c'est les préserver d'un air contagieux; ils seront mieux par-tout ailleurs. Mais, pour les plus honnêtes et les plus gens de bien, c'est encore une situation pénible que d'être habituellement en présence de leurs enfants; car ils ont eux -mêmes leurs défauts, leur humeur, leurs inégalités, leurs saillies de caractère, et quelquefois des mouvements passionnés qu'ils ne modèrent pas assez. Ils savent qu'ils ne sont exempts ni de faiblesses, ni d'erreurs; qu'ils ne sont infaillibles ni dans leurs opinions, ni dans leurs sentiments; qu'involontairement leur langage est imbu des vices

Mvtayh. et Morale. 20

3o6 MORALE.

de leur siècle, et que souvent un mot échappe devant leurs enfants peut être comme une goutte de poison qu'ils laissent tomber dans leur ame. Ils savent, comme Tout dit les sages, qu'on doit un respect religieux à cet âge de l'innocence. Que faire donc? car qui peut se flatter d'être soimême irréprochable dans l'intimité domestique? et les enfants sont de bonne heuve des observateurs pénétrants. Que faire? S'observer soi-même devant eux le plus sévèrement qu'il est possible; et puis, lorsqu'on se sent répréhensible d'imprudence , d'impatience , de quelque mouvement fougueux et déréglé dans l'humeur, dans le caractère, en faire ingénuement l'aveu et la censure. Ce sera leur donner un exemple, une leçon de modestie et de sincérité, leur faire voir qu'en s'accusant soi-même on est impartial et juste, et leur prouver qu'on l'est de même envers eux, lorsqu'on les reprend. Enfin, ce sera donner lieu à d'utiles réflexions sur la faute où l'on est tombé, et sur l'attention continuelle dont on a besoin à tout âge, pour en éviter de pareilles. Il n'y a que les vices du cœur, les sentiments pervers, les inclinations basses, les habitudes vicieuses et les goûts dépravés dont il ne soit jamais permis de faire à ses enfants la dangereuse confidence. Et ni les mères, ni les pères dignes d'élever leur famille n'ont de tels secrets à garder.

Le choix d'un état pour les enfants a toujours

MORALE. 3o7

quelque latitude; et, sur de spécieux indices, il est facile de s\ tromper. Ne pas légèrement ajouter foi à ces présages, ne rien donner à sa vanité, à son ambition, à son goût personnel et à son amour-propre; laisser le naturel se prononcer lui-même, le talent s'annoncer, et, en attendant, s'appliquer à former Thomme qui appartient à tous les états, l'homme vrai, l'homme juste, l'homme honnête, l'homme de bien; bons parents, c'est là votre tâche. La nature aura donné à votre enfant le courage et l'ardeur propre au métier des armes, le calme et la réflexion qui convient au jurisconsulte, etc. ; mais vous lui aurez appris à connaître ce qui, dans toutes les professions, est honnête, juste et louable; vous lui aurez appris à être modeste, sincère, équitable, compatissant, à n'attacher aux maux de la vie que le degré de crainte et d'aversion qu'ils méritent, à n'attacher aux biens d'opinion que leur véritable valeur.

Les deux écueils de l'éducation domestique sont, du coté d'une bonne mère, un excès de faiblesse, de complaisance et d'indulgence; du côté d'un bon père , un excès de sévérité. Ils doivent savoir l'un et l'autre que le naturel n'est jamais assez bon pour être livré à lui-même, ni assez mauvais pour ne pouvoir être dompté sans violence et sans rigueur. Redressez l'arbrisseau, mais ne le brisez pas. On a dit avec raison que, dans quelques enfants, le naturel a besoin de

3o8 MORALE.

l'éperon pour l'exciter, et que, dans d'autres, il a besoin du mors pour le conduire et pour le retenir; mais il ne faut ni que le mors le blesse, ni que l'éperon le déchire.

On a dit aussi mille fois, et toujours inutilement , qu'il ne fallait jamais châtier les enfants dans un mouvement de colère. Le moyen de s'en préserver serait de n'y jamais employer que des privations : tout autre châtiment me semble trop servile, sur-tout pour un enfant qui touche à l'âge de raison. Rien ne serait plus dangereux que de l'habituer à la honte. J'en ai vu que des peines humiliantes et souvent répétées ont réellement avilis.

Heureux les pères et les mères qui, pour faire sentir à leurs enfants un vif regret de la faute qu'ils ont commise, n'ont qu'à laisser apercevoir la tristesse qu'elle leur cause : ceux - là peuvent bien se promettre d'avoir des enfants vertueux; mais qu'ils s'accordent , et que jamais l'un des deux n'autorise ce que l'autre blâme et reprend. Une excuse légère et douce en faveur de l'enfant est quelquefois permise à l'indulgence d'une mère pour fléchir un père irrité ; mais, si l'enfant se sent protégé d'un côté , tandis qu'il est repris de l'autre , l'éducation n'a plus aucune force , et tout le fruit en est perdu.

Il nous reste à répondre à deux grandes ob-' jections , l'une, du côté de la mère sur l'impossibilité d'allaiter ses enfants j et l'autre, du côté

MORALE. 3o9

du père sur l'impossibilité tle vaquer lui - même au soin de leur éducation. Ces objections sont particulièrement celles des gens du monde, et je ne prétends pas qu'elles ne soient jamais fondées; mais le plus souvent elles n ont pour raison que la mollesse, l'indolence, l'aversion pour la gène, le goût de la dissipation, c'est-à-dire que les vices, enfants du luxe.

Une femme demandait au prédicateur Bourdaloue si elle faisait mal d'aller au spectacle. — Madame , lui répondit cet homme sage et modéré, c'est à vous-même à me l'apprendre.

Je répondrai comme lui à la mère qui doute si elle est obligée d'allaiter ses enfants, et au père qui doute s'il doit les élever lui-même.

Qu'une femme soit d'une faible ou mauvaise complexion, que sa santé soit chancelante, qu'il y ait pour elle à craindre quelque altération dans les organes de la vie, assurément aucun moraliste n'aura la cruauté de lui faire un devoir d'allaiter son enfant; mais si, dans la fleur de la jeunesse et de la santé , elle le livre à une étrangère, quel est le moraliste qui excusera cet abandon? A peine pardonnera-t-il à cette étrangère infortunée d'écarter de son sein son propre nourrisson : celle-ci cependant ne vend son lait que pour du pain ; c'est la ressource la plus cruelle de la dure nécessité.

Mais quelle est l'excuse de l'autre ?

Qu'un père ait eu lui-même le malheur d'être

mal instruit de ce que son fils doit savoir, ou que les fonctions de son état l'occupent tellement qu'il n'aurait à donner à son élève que des moments échappés et sans suite, il se ferait un devoir bien mal entendu de le garder auprès de lui, sans se doruier pour suppléant un instituteur plus habile ou plus assidu que lui-même.

Mais si, en l'abandonnant aux soins d'un étranger, il ne peut, ainsi que la mère, alléguer pour excuse que sa liberté, son repos, sa dissipation, ses amusements , ses plaisirs , il doit sentir luimême qu'il est impardonnable. Je m'en tiens donc au mot de Bourdaloue. En dire plus, serait une vaine déclamation ; en dire moins , serait une lâche condescendance.

Quoi! nous réplique-t-on, sommes-nous condamnés à l'ennui d'instruire nous - mêmes et de corriger nos enfants?

Ces mots , condamnés à V ennui , ne sont pas du langage de la nature. C'est donc une occupation bien triste , un soin bien importun , bien fatigant, que de semer, de voir éclore, de cultiver soi-même dans l'esprit et dans lame de ses enfants les premières idées, les premiers sentiments du juste et de l'honnête, les premiers germes des vertus , et que d'en extirper les semences du vice? Ai-je rien qui soit plus à moi dans la nature et qui me touche de plus près que la raison , le caractère, les mœurs de ces enfants que le ciel me donne à former , comme il me les donne à nourrir?

Y a-t-il rien pour moi-même de plus intéressant? Ne sais-je pas que de leur avenir dépend le mien ? Ne sais-je pas qu'il y va de mon repos , de mon bonheur et de ma gloire, et que des habitudes , bonnes ou mauvaises, qu'ils auront prises dès leur enfance, découleront ou les douceurs, ou les amertumes de ma vie? Et si je ne suis pas ou le plus insensé, ou le plus frivole des esprits, y a-t-il encore pour moi rien de plus curieux et de plus amusant que d'observer dans ces jeunes âmes les phénomènes de la culture, et que d'en suivre les progrès depuis la naissance des fleurs jusqu'à la formation des fruits et jusqu'à leur maturité; de les voir insensiblement croître , se colorer des teintes de l'instruction, comme aux rayons d'un doux soleil? Combien de pères, combien de mères, seraient embarrassés de dire à quoi se passe plus agréablement le temps qu'ils dérobent à ces devoirs ? C'est dans la pénible futilité des dissipations de leur vie, qu'ils trouvent bien réellement du vide et de l'ennui.

Mais ne voyez-vous pas, nous dira-t-on, que vous nous renvoyez nous - mêmes à l'école ? car enfin pouvons-nous apprendre à nos enfants ce que nous savons mal, ce que nous n'avons point appris? Non; ce ne sont ni les sciences, ni les arts, ni expressément les belles-lettres, que vous avez à leur enseigner; il y a pour tout cela des écoles , des maîtres ; mais ce qui vous regarde et ce qui vous est réservé auprès de vos enfants ,

c'est de les appliquer à rétiide d'eux-mêmes, de leurs rapports, de leurs devoirs; et cette étude que vous avez dû faire , que vous ferez encore pour eux , n'a rien d'humiliant pout- vous. La vertu, la sagesse, l'art d'être bon pour être heureux, ont des disciples de tout âge.

Tout autre genre d'enseignement aura ses heures; celui-ci sera continu. Les jeux, la table, la promenade, les spectacles, la conversation, la lecture, les événements journaliers , les exemples bons ou mauvais, tout contribue à l'instruction morale. Comme un ruisseau , elle suivra la pente que l'occasion lui donnera. Il ne sera pas nécessaire d'inventer, comme on fait dans des romans d'éducation , et d'ajuster des scènes de théâtre , pour donner lieu à la leçon ; la nature , le monde , les choses de la vie, et jusqu'aux incidents de la société domestique, y fournissent abondamment ; mais il faut tout mettre à profit , et , pour cela , vivre avec ses enfants.

Je sais qu'il y a des positions où cela est irapraticable ; et , pour de bons parents, rien ne sera plus douloureux que la déchirante nécessité de se séparer de leurs enfants. Alors ce qui leur reste à faire, c'est ce que fait une bonne mère lorsqu'elle ne peut elle - même allaiter le sien ; elle choisit pour lui la meilleure nourrice, la plus saine, la plus soigneuse, et la surveille assiduement. Ainsi doivent être choisis et surveillés les suppléants indispensables de l'éducation domestique.

MORALE. 3t3

Un point sur lequel il me semble que ne s'ob* servent pas assez les pères et les mères, c'est Tinégalité tie leurs inclinations personnelles pour leurs enfants. Le sentiment religieux de la paternité , de la maternité, doit être un fonds inaltérable, et, dans les soins de la nature, aucune distinction n'est permise à de bons parents; mais, dans les affections intimes, il y a des degrés, des nuances, souvent des prédilections gratuites et involontaires; et tout ce que peut faire la vertu des parents, c'est de les bien dissimuler. Tant qu'elles n'ont aucun effet marqué, je les crois innocentes; mais elles sont cruelles , si elles nous rendent injustes; elles sont au moins dangereuses, si elles se font apercevoir; car elles blessent plus qu'on ne saurait croire le cœur délicat des enfants : on en a vu sécher, périr de jalousie; d'autres en sont devenus farouches et dénaturés. C'est l'origine des Gains.

Mais, en témoignant à ses enfants une même inclination à les aimer et un même désir de les trouver aimables , il est bon , il est salutaire de faire craindre à chacun d'eux également , de voir diminuer pour lui, et par sa faute, la part que la nature lui donne à cet amour d'un père et d'une mère , et cette crainte est sans danger pour eux; car ils ont dans le cœur un fonds d'équité naturelle , et sentent bien que le plus sage , le plus docile et le plus tendre, en un mot, le meilleur d'entre eux méritera d'être le plus chéri. Il

3 I Zf MORALE.

leur suffira de savoir que cet amour est pour eux tous également comme une source intarissable , et que c'est la faute de ceux qui ne veulent pas y puiser.

Ce grand moyen qu'ont les parents d'exercer leur empire sur les moeurs de l'enfance, leur fut aussi donné par les lois sociales , pour être respectés par leurs enfants jusqu'au tombeau. Les lois romaines avaient passé les bornes du droit naturel, en attribuant à un père, sur ses enfants, jusqu'au droit de vie et de mort. Cela prouve la haute idée que les législateurs avaient de la justice paternelle , et l'importance qu'ils attachaient à l'autorité des parents; mais, en évitant cet excès, par-tout les lois ont dû tenir les enfants, à l'égard des pères , dans une étroite dépendance. Cette autorité patriarchale fut, de tout temps, la tutrice des bonnes moeurs.

Sans doute , malheur aux familles où une basse et vile considération d'intérêt sera nécessaire au maintien de l'ordre institué par la nature ! Mais , à la honte de l'humanité , il n'est que trop vrai que, dans une vieillesse dépouillée de tous ses droits et de tous ses pouvoirs , l'auguste caractère de la paternité semble presque effacé aux yeux d'une jeunesse ingrate et corrompue.

Montaigne nous a fait , de la vieillesse d'un père et des moeurs domestiques de son temps, un tableau qui dégoûterait de vieillir. ( Essais , 1. 2, c. 8. ) Le seul remède qu'il y trouve est de

MORALE. 3t5

contracter avec nos enfants , lorsqu'ils sont en âge , une douce familiarité , et Texcmple qu'il donne d'une réserve trop austère est une frappante leçon.

Il est vrai cependant que la pure et simple amitié demande une égalité, une liberté mutuelle, dont n'est pas susceptible la communication même la plus intime des pères et des mères avec leurs enfants; mais combien l'inégalité que la nature a mise entre eux n'est - elle pas adoucie par les effusions de tendresse et de confiance d'un père avec son fils , et d'une mère avec sa fille ! L'amitié même la plus égale et la plus libre n'a certainement rien de plus affectueux.

Il y a de mauvais pères, il y en a d'irascibles, et qu'un mouvement de colère peut rendre injustes et cruels. Aussi nos sages lois, dans un testateur irrité , ne reconnaissent-elles plus la sainteté des volontés dernières. Lors même que, d'un esprit calme , un père disposait de ses biens en mourant , chacun de ses enfants y avait une part assurée ; mais lui - même il en avait une dont il faisait un libre usage. Ainsi, du moins, nos lois humaines étaient un supplément à la loi naturelle, pour conserver aux pères les respects des enfants.

Le moment fatal est venu où tous les liens domestiques étant relâchés ou rompus , un vieux père n'a plus été qu'im importun fardeau, et sa famille, qu'un amas de cohéritiers attentifs aux

3l6 MORALE.

approches de son dernier moment, et impatients de Ini fermer les yeux.

Dans cette horrible dissolution de mœurs , il resterait peut-être encore au père de famille un moyen de rendre inviolable le respect qui lui est dû; ce serait de s'environner par ses vertus, durant sa vie , d'une considération si haute , que , de peur d'attirer sur soi l'indignation universelle, aucun de ses enfants , même le plus pervers, n'osât manquer à son devoir. Mais , quand ils auraient tous perdu toute pudeur, et qu'au dernier degré de la dépravation , ils auraient étouffé et la crainte du blâme, et le sentiment de la honte, le plus cuisant regret d'un père serait encore d'avoir contribué lui-même à dénaturer ses enfants, et sa dernière consolation sera d'avoir fait son possible pour les sauver des vices de leur siècle, et les rendre, par son exemple , aussi bons, aussi vertueux, qu'ils sont corrompus et méchants.

LEÇON SEPTIEME

Des devoirs des enfants envers leurs pères et leurs mères. Principe de ces devoirs. Qu'ils sont d'institution divine y absolus et indispensables. Des devoirs fraternels.

JLJans les hommes , comme dans les plantes , et comme dans les animaux , la génération est un prodige absolument divin : nulle cause physique ne peut l'accomplir d'elle-même. Dieu n'a pas voulu l'opérer sans nous ; mais nous ne l'opérons qu'avec lui; et soit fortuitement, soit volontairement, nous n'en sommes jamais que les causes secondes. C'est ce que dit la mère des Machabées à ses enfants, lorsqu'elle les exhorte à mourir pour le Dieu qui les a formés dans son sein (i).

Il est donc bien aisé à un mauvais sophiste d'instruire des enfants ingrats à méconnaître , dans le don de la vie et de la naissance , un bien-

(i) Nescio qualiter in utero rneo apparuistis ., neque enim ego spiritum et animam donuK'i vobis et vitarn ; et singulorum tnemhra non ego ipsa coinpegl : sed enim mundi creator, ^ Machab. 1. 2, c. 7.)

fait personnel de l'homme et de la femme qui les ont mis au jour.

Mais peuvent-ils y méconnaître un don de celui dont les lois ont perpétué dans la nature la reproduction des espèces vivantes ? Peuvent - ils méconnaître les moyens qu'il a pris pour les perpétuer? Et si leurs pères et leurs mères avaient , comme eux , pensé que le hasard de la naissance n'établissait entre eux aucune obligation réelle, après les avoir mis au monde, ne les auraientils pas laissés sans assistance et sans appui?

Les pères et les mères n'auront fait qu'accomplir l'intention de la nature à l'égard des enfants. Mais la nature n'a - 1 - elle rien prescrit aux enfants à l'égard des pères et des mères ? Et , en les unissant par les liens du sang, son intention n'a-t-elle été obligatoire que d'un côté ?

Ne cessons, mes enfants, de remonter à ce principe universel , V intention de la nature. C'est la cause des causes , c'est la règle de l'univers. Je ne cesse de vous la faire voir , invariablement d'accord avec elle-même, mesurer ses moyens à la fin qu'elle se propose, et graduellement pourvoir aux besoins des êtres vivants.

L'intention de la nature a été que la plante , pour se nourrir et pour se reproduire, n'eût pas besoin de ses semblables. La terre , l'air et l'eau lui ont été donnés pour aliments; dans ses racines et dans ses feuilles elle a eu des organes pour aspirer les sucs qui devaient l'abreuver ; et ,

MORALE. jiq

féconde par elJe-méme, elle a eu dans ses rejetons, dans ses fruits, dans ses graines, un ou plusieurs moyens de se régénérer.

L'intention de la nature a été que les animaux n'eussent besoin de leurs semblables que quelques mois, quelques jours, quelques heures, quelques moments, selon les espèces; elle a mesuré juste, à la durée de ce besoin , l'instinct de l'amour d'un côté, et de l'autre l'instinct de la reconnaissance; et le besoin cessant, ils se sont méconnus, quittés, réciproquement oubliés.

Je vous ai déjà dit que, pour ceux mêmes des animaux dont l'union est lapins longue, la nourriture et la défense sont tous les besoins des petits. Les pères et les mères ne leur enseignent rien. L'instinct leur tient lieu d'instruction , d'expérience et d'habitude. Nos petits chats n'ont jamais vu leur père ni leur mère guetter et prendre les souris. Les canetons que la poule a couvés, en apercevant l'eau, s'y jettent et nagent sans crainte, tandis que , sur le bord , leur mère adoptive s'agite et s'épouvante du danger qu'ils semblent courir. L'aiglon, en s'élancant de son nid, a naturellement l'ardeur et le courage de son père, mais n'a point reçu son exemple; ce sont les vents qui lui enseignent à se balancer dans les airs.

Olim juventus , et patrius vigor Niclo lahorum propulit inscium ; Vernique , jam nimbis reinotis ,

Insolitos docuére nisus Venti paventem. ( Hor. )

Enfin l'intention de la nature , à l'égard de l'homme , a été que sa longue enfance et sa longue imbécillité le rendît long -temps dépendant du père et de la mère qui lui ont donné le jour: et pourquoi? parce qu'il était perfectible, et qu'en lui l'industrie, l'intelligence, le sentiment , l'instinct moral , étaient susceptibles de développement, d'accroissement, d'instruction; parce qu'il était destiné à être libre, juste et bon ; parce que la raison et la vertu étaient son privilège et sa prérogative, et que ces avantages devaient être le fruit d'une longue éducation. Ce ne sont point ici de vaines conjectures, ce sont des faits incontestables. L'ordre de la nature y est si marqué, qu'il est impossible d'y méconnaître son dessein.

Ce qui, dans cet ordre admirable, devait le plus contribuer à donner à l'espèce humaine la supériorité qui lui est assignée sur tous les animaux , et à l'élever au degré de dignité et de prédominance convenable à sa destinée , le soin des pères et des mères pour leurs enfants, le retour de tendresse et de reconnaissance des enfants pour leur père et leur mère , ont donc été dans la loi naturelle les plus saints , comme les premiers des devoirs de l'humanité.

Ce fut sans doute pour exprimer combien, du côté des enfants, ce sentiment d'amour et de re-

connaissance devait être religieux , que les anr ciens y attachèrent le nom de piété filiale. En effet, quoi de plus approchant du culte que l'on doit à Dieu , que les sentiments que Ton doit à ceux dont il a fait lui - même , envers nous , les ministres de sa bonté , les dispensateurs de ses grâces? Cette mère qui m'a conçu, ce père dont le sang m'anime, ne sont -ils pas pour moi les coopérateurs du Dieu qui m'a donné la vie? Et, sans compter ce premier don , sans compter , après ma naissance , le soin dont il les a chargés de me nourrir, de me défendre, ne leur a-t-il pas confié le soin d'observer, de conduire, d'éclairer les progrès de mon entendement ? ne les a-t-il pas donnés pour guides et pour conseils à ma raison naissante? n'est-ce pas à leur vigilance qu'il a recommandé la direction de mes premiers penchants ? Préposés pour régir mes sentiments et mes pensées, ne les a-t-il pas institués gardiens de mon innocence? n'a-t-il pas remis dans leurs mains les rênes de ma volonté ? Chargés de ces fonctions divines , n'ont - ils pas été pour mon ame de seconds créateurs ? Dieu même, en les associant aux desseins de sa providence paternelle, ne leur a-t-il rien communiqué de ce caractère divin?

Non, mes enfants, ou rien n'est vénérable et sacré dans le monde, ou un père et une mère le sont pour leurs enfants; et si les sentiments de tendresse et d'amour ne sont pas tout-à-fait

Nétaph. et Morale. 21

OA2 MORALJ.

bannis du cœur humain , c'est pour les pères et les mères que les dernières étinceyes en doivent vivre encore dans le cœur des enfants.

A Dieu ne plaise que je veuille calomnier l'espèce humaine. Quoique vieilli dans un temps où les mœurs sont corrompues et dépravées à ini excès bien déplorable , comme j'y vois encore de bons pères, de bonnes mères, je crois y voir des enfants bien nés; et c'est pour ceux-là que j'écris en écrivant pour vous.

En supposant donc dans les cœurs ce sentiment religieux et tendre, qu'une farouche dureté de caractère peut seule repousser et vouloir méconnaître, je n'ai plus qu'à examiner quelle est la véritable piété filiale, et en quoi ses devoirs diffèrent de ceux de l'amour paternel.

En général , je crois qu'on a pu dire que l'affection des enfants pour leur père et leur mère est moins grande que l'affection des pères et des mères pour leurs enfants. Mais la raison qu'on en donne manque de convenance dans son application.

« Celui qui fait du bien à quelqu'un, dit-on, « l'aime mieux qu'il n'en est aimé; celui à qui il « est dû, aime mieux que celui qui doit; celui « qui fait du bien exerce une action belle et hon- « néte; celui qui le reçoit, l'exerce utile seulece ment; et l'utile est beaucoup moins aimable ic que l'honnête. » ( Montaigne. )

Que tout cela soit naturel au cœur humain,

je veux le croire; mais ces distinctions de l'/ionnéte et de V utile, de ce qui est du, de ce qui ne l'est pas, de ce qu'on donne et de ce qu'on revoit, sont-elles bien réelles entre nn père et son fils? Quoi! n'y a-t-il pas de l'un à l'autre un échange de bons offices? N'est-ce pas un tribut qui leur est imposé également par la nature? Nourrir, élever son enfant, est-ce moins un devoir, est-ce un bienfait plus libre et plus gratuit que d'aider, de servir , de soulager son père ? Et si le père a l'avantage de s'en acquitter le premier, le fils n'aura-t-il pas son tour? S'il est bien né, ne s'élève-t-il pas dans cette digne ambition et dans cette douce espérance? Si donc, pour l'un, il est honnête de donner, et si, pour l'autre, il est utile de recevoir, cela n'est-il pas réciproque? Le père a eu pour lui la longue enfance de son fils; le fils aura pour lui la vieillesse non moins prolongée de ce bon père. Ainsi les deux extrémités de la vie semblent se réunir pour former ensemble le cercle des devoirs domestiques , et le lien d'un mutuel amour.

Au reste, quelque différence d'affection que l'on ait observée entre les pères et les enfants , ces inégalités que produit l'amour -propre dans des âmes communes, ne se font plus apercevoir entre des âmes généreuses, dans l'émulation réciproque du devoir et de la vertu : le père est pour le fils, comme le fils est pour le père, ce qu'il y a de plus cher au monde; et s'il y a des

pères et des mères qui donneraient leur vie pour sauver leurs enliints, il y a des enfants, et en aussi grand nombre, qui donneraient leur vie pour sauver leur père ou leur mère.

Leur condition respective n'est pourtant pas la même : le père commande et le fils obéit. Or, on sait bien qu'en général l'autorité flatte l'orgueil, et que l'obéissance le fatigue et le gène; mais un privilège bien remarquable des sentiments de la nature , est d'élever l'ame au-dessus des petitesses de la vanité. Quel est le père assez frivole pour s'enorgueillir de la soumission et du respect de ses enfants? quel est le fils assez hautain pour être humilié du respect qu'il doit à son père? Dans la société même, toute vaine qu'elle est , rien n'est plus estimé , plus honoré que ce respect religieux; et le jeune homme qui serait méprisé, si, devant tel autre que son père, il paraissait obséquieux, humble et craintif, est cité pour modèle et comblé de louanges lorsqu'il fait remarquer dans l'amour filial cette révérence timide. J'ai vu le brave, l'intrépide Gisors, le jeune militaire le plus accompli de son siècle, dans l'âge même où sa valeur allait se signaler aux dépens de sa vie, je l'ai vu aborder le maréchal de Belle-Isle son père, avec cet air humble et soumis dont on approche des autels.

Et c'est là ce que le Dieu de la nature, le père universel a spécialement recommandé à Thomme, pour devoir, envers ceux qui lui auraient donné

3IORALE. 323

la naissance, honore ton père et ta mère. Il lui est prescrit d'aimer ses semblables comme luimême; mais un amour accompagné d'un saint respect, Dieu ne le lui a commandé qu'envers ses vivantes images.

Et remarquez bien, mes enfants, quel cbarme, quel attrait, quelle douceur inexprimable ce Dieu a pris soin d'attacher aux sentiments pieux des enfants pour leurs père et mère. Y a-t-il quelques délices comparables à celles d'un fils qui procure à ses parents un doux repos , une vie exempte de travail et d'inquiétudes, lorsque, sur le déclin des ans , ils ont besoin de son appui ? Y a-t-il pour lui de jouissance comparable à celle des beaux jours qu'il leur fait passer et des consolations qu'il verse dans leur ame ? On ne lit point sans attendrissement dans la vie d'Epaminondas, du meilleur, du plus vertueux des héros de l'antiquité , qu'il mettait au-dessus de toutes les faveurs des dieux le bonheur d'avoir gagné la bataille de Leuctre du vivant de ses père et mère. Heureux le fils qui, comme lui, par quelque belle ou bonne action, fait couler des larmes de joie des yeux d'une sensible mère , ou qui se sent pressé dans les bras d'un père attendri! plus heureux encore si, tous les jours, il les entend bénir le jour de sa naissance et en rendre grâces au ciel ! Que l'on me dise alors si l'amour paternel, si l'amour ma* ternel lui-même a, dans ses jouissances, des plaisirs plus touchants que ceux de l'amour filial.

'^l6 jWORALK.

Je sais bien que, pour excuser les altérations qu'il éprouve dans des cœurs où domine l'intérêt personnel, on ne manque pas de raisons; et la plus commune est cette dureté des pères dont Montaigne a fait la censure, et que Plante, Molière, tous les comiques, ont attaquée. En effet, je conviens avec eux et avec Horace qu'il y a eu dans tous les temps des vieillards incommodes , avares , difficiles, querelleurs et chagrins.

Multa senem circumveniunt incommoda : jiel quàd Quœrit , et inventis w.iser abstinet , ac timet uti ; Vel qubd res omnes timide gelidèque m.inistrat , Dilater, spc lentus y iners , pavidusque futuri ; Difficilis , querulus , laudator temporis octi Se pucro , censor castigatorque minorum. (HoR.)

En est-ce assez? ajouterai-je qu'ils sont méfiants, soupçonneux , jaloux des jouissances , des plaisirs qu'ils n'ont plus? eh bien! quand même un père aurait tous ces défauts, ce ne serait point une excuse pour les torts d'un fils envers lui. Car la conduite de celui-ci a été invariablement tracée et prescrite par la nature; et c'est sur-tout dans la vieillesse qu'un père, quel qu'il soit, est un objet sacré pour ses enfants. Dieu ne leur a pas dit, Honorez votre père et votre mère s'ils sont justes, s'ils sont exempts des erreurs, des faiblesses, des vices de leur âge; il a rendu le devoir filial absolu et inviolable. Il est gravé de main divine, et, sans un sacrilège, rien ne peut l'effacer.

C'est 1111 très- grand malheur sans cloute que d'avoir à chérir, à respecter un père dans un homme d'un naturel qui repousse ces sentiments. Mais c'est alors qu'il est beau d'endurer , de dissimuler, d'adoucir, d'excuser dans un père ce qui est susceptible d'excuse , et de jeter le voile du respect sur le reste, pour tacher de ne voir dans l'homme que celui que le ciel m'ordonne de respecter et de chérir.

Racine a bien couru la sainteté de ce devoir, lorsqu'il en a fait le trait le plus touchant du caractère d'Iphigénie. Elle vient d'apprendre que son p.ère Agamemnon la livre au couteau de Calchas. Achille s'exhale en reproches et en menaces contre cet inhumain, qui abusait de son nom pour mener sa fille à l'autel. Ecoutez la réponse de cette fille intéressante :

Helas ! si vous m'aimez, si , pour grâce dernière ,

Vous daignez d'une amante écouter la prière ,

C'est maintenant, seigneur, qu'il faut me le prouver.

Car enfin, ce cruel que vous allez braver.

Cet ennemi barbare, injuste, sanguinaire,

Songez, quoi qu'il ait fait, songez qu'il est mon père.

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