LIVRE XV
la souveraineté du peuple transmise et concentrée dans la volonté de ses représentants, avec le caractère du plus effrayant despotisme; une constitution qui ferait du royaume une démocratie armée, sous une ombre de monarchie, gouvernée en réalité par un corps aristocratique, périodiquement électif, mais toujours élu au gré du parti dominant ; tel était le projet formé par la faction républicaine. Or, on avait bien calculé qu on y trouverait des obstacles ; et dans les assauts qu'on avait à livrer, ou qu'on avait à soutenir, on prévoyait qu'on aurait besoin d'un peuple ivre de liberté , et forcené de rage.
Ce fut alors que je compris ce que m'avait prédit Chamfort du système des factieux , pour livrer le bas peuple aux furies de la discorde, et le tenir sans cesse dans des mouvements convulsifs de frayeur ou d'aveugle audace.
Au chagrin du mal-aise dans un temps de disette, à la cherté du pain, à la peur d'en manquer , à cette inquiétude que motivait assez la difficulté des convois et qu'on exagérait encore, on ajoutait, pour irriter le peuple, les plus noires suppositions de complots tramés contre lui. On l'effrayait pour le rendre terrible, et tous les jours il devenait plus ombrageux et plus farouche dr défiance et de soupçon.
Les brio^ands connus sous le nom de Marseillais , appelés à Paris pour y être les suppôts de la faction républicaine, gens de rapine et de
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carnage, et aussi altérés de sang qu'aitamés dt butin, en se iTielant parmi le peuple, lui inspiraient leur férocité.
La présence des tribunaux le contenait encore , et lui ôtait Taudace du crime ; mais on croyait à tous moments le voir franchir cette faible barrière , et la foide des vagabonds mêlés parmi les factieux et prêts à les servir, augmentait tous les jours : les ports, les quais en étaient couverts, fllôtel -de -Ville en était investi; ils sendjlaient , autour du palais, insultera l'inaction de la justice désarmée; on en tenait douze mille occupés inutilement à creuser la butte de Montmartre , et payés à vingt sols par jour. On les y avait postés comme une arrière- garde qu'on ferait marcher au besoin. La nuit, une multitude égarée et menaçante se rassemblait au Palais -Royal. Ses portiques en étaient combles, le jardin en était rempli, cent groupes s'y formaient pour entendre des délations calomnieuses et des motions incendiaires. Les plus fougueux déclamateurs y étaient les mieux écoutés. Mille noirceurs qu'imaginait et que répandait l'imposture, étaient, dans cette enceinte, l'aliment des esprits. C'était là qu'on déclamait avec fureiu' contre l'autorité royale, qu'on lui faisait un crime de la cherté du blé, et de la misère du peuple. C'était là qu'aux séditieux, enivrés de folles espérances, ou troublés de noires terreurs, on marquait les victimes que ion dévouait à la mort. JNuls hommes publics.
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non pas même les plus intègres et les plus respectables, n'étaient sûrs d'y être épargnés. C'était rle-là que partaient en foule ou des gens effrayés eux-mêmes, ou des gens soudoyés pour répandre Talarme et la sédition dans Paris.
Mais , ce qui passe la vraisemblance , c'est qu'à Versailles même, un peuple qui tenait toute son existence de la cour, se montrât le plus entêté des maximes républicaines.
On l'avait vu ce peuple, tandis qu'une partie du clergé délibérait encore sur la réunion des ordres, insulter ceux des prêtres qu'il croyait opposants, et, sur de fausses délations, attaquer le bon archevêque de Paris, et le poursuivre à coups de pierre dans son carrosse; on avait observé que les gardes-françaises, loin de contenir les mutins , les encourageaient par des signes d'intelligence ; et l'on savait que dans Paris ces soldats, accueillis, caressés au Palais -Royal , et défrayés dans les cafés, se disaient les amis du peuple. Le roi, sans avoir pour lui-même aucune inquiétude, put donc vouloir que, dans Paris et dans Versailles, le peuple fût soumis à la police accoutumée , et que , rentré dans l'ordre , il se livrât paisiblement à ses travaux.
Le roi put croire qu'une faction toujours présente et menaçante ne laissait pas aux délibérations de l'assemblée nationale la liberté qui devait en être l'essence; que la sûreté personnelle était le fondement de celte liberté; que la sûreté devait
être pour tous égalemeut iu\ iolable , et que le souverain eu était le garant. Il put penser que la salle des assemblées, ouverte connue un théâtre, ne (levait pas être un loyer de sédition. Il trouva donc à-la-fois juste et sage de faire protéger par une garde respectueuse la liberté des opinions et la sûreté des personnes. En même temps il ordonna que les soldats aux gardes-françaises, vagabonds dans Paris, fussent remis sous la discipline , et punis s'ils s'en écartaient.
Mais le peuple ni ses moteurs ne voulurent souffrir de gène. La garde qui entourait la salle fut forcée ; et l'assemblée fît vers le roi une députation pour déclarer que les états convoqués libres ne pouvaient opérer librement au milieu des troupes qui les environnaient. La garde lut levée; et il fallut laisser la salle ouverte à l'affluence du public.
Le roi sentit que le désordre ne ferait qu'aller en croissant, si on laissait le peuple exempt de toute crainte; que ce ne serait plus qu'en lui cédant qu'on pourrait l'appaiser; qu'au moins, en usant d'indulgence envers les factieux , fallaitil leur montrer qu'on pouvait user de rigueur; et que, n'étant pas sûr d'être obéi par les gardesfrançaises , il était temps de faire avancer quelques | troupes sur lesquelles on pût compter. H en fit donc venir; mais d'abord en très- petit nombre, et bien sincèrement dans l'unique intention de protéger l'ordre public et le repos des citoyens.