LIVRE VIT r
abusa de cette prompte convalescence , en ne voulant plus observer le doux régime qui lui était prescrit ; encore , malgré son intempérance , eûtelle été sauvée, sans la fatale imprudence qu'elle commit , à notre insu , au terme de sa guérison.
M. de Marigny, dont la sœur était morte, et qui , voulant se marier à son gré et pour son bonheur, avait épousé la fille aînée de madame Filleul, notre idole à tous , la belle, la spirituelle, la charmante Julie, cédant au désir qu'avait sa femme de venir voir sa mère, nous l'amena, et, tout d'un temps, fit, avec le célèbre dessinateur Cochin, un voyage en Hollande et dans le Brabant, pour y voir les tableaux des deux écoles hollandaise et flamande.
Je vous ai peint le caractère de cet homme estimable , intéressant et malheureux. Tout ce qu'on peut désirer de charmes dans une jeune personne, soit du côté de la figure , soit du côté de l'esprit et du caractère , douceur , ingénuité , bonté , gaîté ingénieuse, raison même, et raison très-saine , tout cela cultivé avec le plus grand soin, se trouvait réuni dans sa jeune femme. Mais , tourmenté comme il l'était par un amour - propre ombrageux , à peine l'eut - il épousée , qu'il s'avisa d'être jaloux de la tendresse qu'elle avait pour sa mère, et de l'amitié dont elle était liée dès l'enfance avec madame de Séran. Il fut témoin de leur sensibilité mutuelle en se revoyant ; mais il dissimula le dépit qu'il en ressentait, et le peu de
temps qu'il passa avec nous ne fut obscurci par aucun nuafie. Il témoiirna même à madame Filleul des sentiments assez affectueux. « Je vous laisse, lui dit -il, notre chère Julie. Il est bien juste qu'elle donne des soins à la santé de sa mère. Dans quelque temps je viendrai la reprendre, et j'espère trouver alors parfaitement rétablie cette santé qui nous est si précieuse à tous. » II dit aussi des choses aimables à la comtesse de Séran , et il nous laissa tous persuadés qu'il s'en allait tranquille; mais en lui le plus petit grain dhumeur était comme un levain qui fermentait bien vite, et dont Taigreur se communiquait à toute la masse de ses pensées. Dès qu'il lut seul et livré à luimême, il se représenta sa femme l'oubliant auprès de sa mère, et plus en hberté, se réjouissant avec nous de son éloignement. « El/e ne l'aimait point, elle ne vivait point pour lui , et il s'en fallait bien qu'il fût ce quelle avait de plus cher au monde. » Telles étaient les réflexions qu'il roulait dans sa malheureuse tète. Il m'en avait fait plus d'une fois la triste confidence. Ses lettres cependant furent assez aimables durant tout son voyage , et jusqu'à son retour, nous n'aperçûmes rien de ce qui se passait en lui. Laissons-le voyager , et parlons un peu de la vie qu'on menait à Aix-la- Chapelle.
Quoique madame Filleul, naturellement vive, Yolontaire et gourmande, fit, malgré nous, tout ce qu'il fallait pour relarder sa guéiison , la vertu