‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 13 sur 162 · LIVRE V I I I · texte numérisé non relu

LIVRE V I I I

des eaux et des bains ne laissait pas de chasser encore les nouveaux principes d'acrimonie qu'elle faisait passer tous les jours dans son sang , avec des jus très-épicés et des ragoûts dont l'assaisonnement était un vrai poison pour elle. Comme elle se vantait d'être guérie, sans en être aussi persuadés qu'elle, nous le croyions assez pour nous en réjouir. Ainsi nos dames se donnaient tous les amusements des eaux. Je les partageais avec elles. L'après-dîner c'étaient des promenades , le soir c'était la danse à l'assemblée du Ridotto , où l'on jouait gros jeu; mais aucun de nous ne jouait. Les danses étaient toutes anglaises, et très-jolies et très-bien dansées. C'était pour moi un curieux spectacle que ces chaînes d'hommes et de femmes de toutes les nations du nord, Russes, Polonais, Allemands, Anglais sur-tout , réunis et mêlés par l'attrait commun du plaisir. Je n'ai pas besoin de vous dire que deux Françaises , d'une rare beauté , dont la plus vieille avait vingt ans, n'eurent qu'à se montrer pour s'attirer des soins et des hommages. Lors donc que le matin , à la promenade des eaux , ou quelquefois chez elles, on leur faisait la cour, j'avais des heures solitaires; je les employais au travail; je faisais les Incas.

Dans ce temps-là, deux de nos évê<jues français vinrent aux eaux , et se trouvèrent logés dans notre voisinage. J7un, Broglie, évêque de Noyon, était malade; l'autre l'accompagnait ; c'é-

tait Marbcuf, évèque (rAiitiin , qui depuis a étt'; ministre de la feuille. L'auteur du livre que la Sorbonne censurait dans ce monîeut-l;i lut j)()ur eux un objet de curiosité. Tis vinrent me voir, et m'invitèrent à faire ensemble des promenaues. Je compris bien que ces prélats voulaient peloter avec moi; et comme le jeu me ])laisait assez, je fis volontiers leur partie.

Ils commencèrent, comme vous pensez bien, par me parler de Bélisaire. Ils s'attendaient à me trouver fort effrayé du décret que la Sorbonne allait fulminer contre moi, et ils furent assez surpris de me voir si tranquille sous l'anatbème. «Bélisaire, leur dis -je, est un vieux militaire, honnête homme et chrétien dans lame, aimant sa religion de bon cœur et de bonne foi ; il en croit tout ce qui lui en est enseigné dans l'Evangile, et ne rejette que ce qui n'en est pas. C'est aux noirs fantômes de la superstition, c'est aux monstrueuses horreurs du fanatisme que Bélisaire refuse sa crovance. J'ai proposé à la Sorbonne de rendre cette distinction évidente dans des notes explicatives que j'ajouterais à mon livre. Elle a refusé ce moyen de conciliation; elle a voulu que le quinzième chapitre fût retranché d'un livre dont quarante mille exemplaires sont déjà répandus : demande puérile; car l'édition tronquée et mise au rebut n'aurait fait que me ruiner. Enfin elle s'est obstinée à vouloir que je reconnusse le dogme de l'intolérance civile, le droit du glaive.

10 droit des proscriptions, des exils, des cachots, des poignards, des tortures et des bûchers, pour forcer à croire à la religion de Tagneau ; et dans l'agneau de l'Evangile, je n'ai pas voulu reconnaître le tigre de l'inquisition. Je m'en suis tenu à la doctrine de Lactance , de Tertullien , de saint Paul et à l'esprit de l'Evangile. Voilà pourquoi la Sorbonne est actuellement occupée à fabriquer une censure, où elle foudroiera Bélisaire, Lactance, Tertullien, saint Paul et quiconque pense comme eux. Prenez garde à vous, messeigneurs, car vous pourriez bien être du nombre. »

— « Mais de quoi se mêlent les philosophes , me dit l'évèque d'Autun, de parler de théologie? — De quoi se mêlent les théologiens, lui répliquai-je , de tyranniser les esprits , et d'exciter les princes à employer la force pour violenter la croyance? Les princes sont -ils juges sur l'article de la doctrine et sur les objets de la foi ? — ^Non, certes, me dit -il, les princes n'en sont pas les juges. — Et vous en faites les bourreaux ! — Je ne sais pas, reprit-il, pourquoi on accuse aujourd'hui les théologiens d'un genre de persécution qui ne s'exerce plus. Jamais l'Eglise n'a mis tant de modération dans l'usage de sa puissance. —

11 est vrai, monseigneur, lui dis-je , qu'elle en use plus sobrement; et, pour la conser\er, elle l'a tempérée. — Pourquoi donc prendre, insistat-il , ce temps-là même pour l'attaquer? — Parce qu'on n'écrit pas seulement, répondis -je, pour

le iiioiiuiit OU lOii ccril ; (|ii'ii est à craindre (jiie l'avenir ne ressemble an passé, et qu'on prend le moment où les eaux sont basses pour traN ailler aux diejnes. — Ali! les digues! ce sont, dit -il, les prétendus philosophes qui les renversent ; et ils ne tendent pas à moins qu'à détruire la religion. — Qu'on lui laisse son caractère, à cette religion charita})le, bienfaisante et paisible, j ose assurer, lui répliquai -je , que l'incrédule même n'osera l'attaquer, et que l'impie Se taira devant elle. Ce ne sont ni ses dogmes purs , ni sa morale , ni même ses mystères , qui lui suscitent des ennemis. Ce sont les opinions violentes et fanatiques dont une théologie attrabilaire a mêlé sa doctrine , c'est-là ce qui soulève une foule de bons esprits. Qu'on la dégage de ce mélange , qu'on l'épure , qu'on la ramène à sa .sainteté primitive ; alors ceux qui l'atlaqucront seront les ennemis publics des malheureux qu'elle console, des opprimés qu'elle relève, et des faibles qu'elle soutient. »

« Vous avez beau dire, reprit Tévèque , sa doctrine est constante , l'édifice en est cimenté , et nous ne souffrirons jamais qu'une seule pierre en soit détachée. » Je lui hs observer « que l'art tles mines était porté fort loin ; qu'avec un ])eu de poudre on renversait de fond en comble des tours bien hautes , bien solides , et que l'on brisait même les rochers les plus durs. Me préserve le Ciel, ajoutai- je, de souhaiter que ce présage

Page 1