LIVRE XVI
veaux de THôtel- de -Ville; mais comme ce dépôt n'existait point , le peuple eut beau forcer les portes, les fusils de la garde furent les seuls qu'il y trouva, et ceux-là furent enlevés.
Cependant , au bruit du tocsin c[u'on fit sonner dans toutes les églises, les districts s'assemblèrent pour aviser aux moyens de pourvoir à la sûreté de la ville au-dedans ainsi qu'au-deliors. ; car il n'était pas moins instant de la défendre des brigands dont elle était pleine, que des troupes qui l'entouraient. Dès ce moment, la bourgeoisie forma des bandes de volontaires qui , dans les places et les jardins publics, venaient se ranger d'ellesmêmes; mais on manque d'armes; on ne cesse d'en demander à l'Hôtel-de-Ville. Le prévôt des marchands, le malheureux Flesselles y est appelé, il v arrive à travers la foule ; il se dit le père du peuple, et il est applaudi dans cette même place, où demain son corps sanglant sera traîné.
Les électeurs nomment un comité permanent à l'Hôtel-de- Ville , pour y être jour et nuit accessible à ce peuple tourmenté de frayeurs. Flesselles, à la tête du comité, annonce imprudemment qu'il va lui arriver dix mille fusils de Charleville , et trente mille bientôt après. Il eut même, dit-on , la funeste légèreté de se jouer des plus impatients , en les envoyant çà et là dans des lieux où il leur lit croire qu'ils trouveraient des armes. On y courut, on se vit trompé, et l'on revint le dénoncer au peuple comme un fourbe qui, en le trahissant , l'insultait.
36o MÉMOIRES.
Le comité des électeurs, pour rassurer le peuple, décida qu'une armée parisienne serait incontinent formée au nombre de quarante-huit mille hommes. Tous les districts vinrent s'offrir pour la composer le jour même. On quitta la livrée verte, et la rouge et bleue prit la place ( le vert était la couleur d'un prince qui n'était pas républicain ).
Le peuple cependant s'était porté au Garde- Meuble , et il en avait enlevé les armes précieuses que l'on y conservait comme des raretés , soit par la beauté du travail dont elles étaient enrichies , .soit à cause de leur antiquité et par respect pour les héros dont elles rappelaient la gloire. L'épée de Henri IV fut le butin dun vagabond.
Mais, pour tant de milliers d'hommes, ce petit nombre d'armes était une faible ressource. Ils revinrent en furieux en demandera l'IIôtel-de-Ville, disant qu'il y en avait, et accusant les électeius d'être d'intelligence avec les ennemis du peuple, pour laisser Paris sans défense. Pressé par ces reproches, que les menaces accompagnaient, le comité imagina d'autoriser tous les districts à faire fabriquer des piques et autres armes de cette espèce, et le peuple fut satisfait.
Mais un meilleur expédient, que les districts prirent d'eux-mêmes, fut d'envoyer le soir aux Invalides sommer le gouverneur Sombreuil de lein- livrer les armes H^u'ils savaient être en dépot dans Ihotel. Le commandant général des troupes, qui avait un camp tout près de là, et à
qui Sombreuil les adressa , leur demanda le temps d'envoyer à Versailles pour demander l'ordre du roi, et ce temps lui fut accordé.
La terreur de la nuit suivante, plus profonde et plus réfléchie , prit un caractère lugubre ; l'enceinte de la ville fut fermée et gardée; des patrouilles déjà formées en imposaient aux vagabonds. Des feux allumés dans les rues éclairaient l'épouvante , intimidaient le crime , et faisaient voir par-tout des pelotons d'hommes du peuple errant comme des spectres. Ce silence vaste et funèbre n'était interrompu que par la voix étouffée et terrible de ces gens qui, de porte en porte criaient , des armes et du pain !
Au faubourg Saint-Laurent, la maison des religieux de Saint-Lazare fut incendiée et saccagée. On croyait y trouver un magasin de blés.
Cependant le Palais -Royal était plein de ces factieux mercenaires qu'on employait à attiser le feu de la sédition; et la nuit s'y passait en délations et en motions atroces, non-seulement contre Flesselles, mais contre le comité des électeurs, qu'on dénonçait comme traîtres à la patrie.
La veille , cinq milliers de poudre qui sortaient de Paris avaient été saisis aux barrières et déposés à l'Hôtel -de -Ville sous la salle des électeurs. Au milieu de la nuit, le petit nombre de surveillants qui étaient restés dans cette salle, est averti que, du coté du faubourg Saint- Antoine quinze mille hommes, la milice affidée des moteurs du
Palais -Royal , viennent forcer l'Hôtel -do -Ville. Parmi les surveillants était un citoyen, le Grand de Saint-Kené, honinie d'une coniplexion fiiible et valétudinaire, mais d un lort et ferme courage. i( Qu'ils viennent nous attaquer, dit-il, n(nis sauterons ensemble. » Aussitôt il ordonna aux gardes <le l'hôtel d'apporter six barils de poudre dans le salon voisin. Sa résolution fut connue. Le premier baril apporté fit pâlir les plus intrépides, et le peuple se retira. Ainsi par un seul homme l'Hôtel -de -Ville fut gardé. Le royaume eût de même été sauvé, si, à la tète des conseils et des camps, le roi avait eu de tels hommes; mais luimême il recommandait qu'on épargnât le peuple, et contre lui jamais il ne put consentir à aucun acte de vigueur; faiblesse vertueuse qui a fait tomber sa tète sous la hache de ses bourreaux. Durant cette nuit effrayante , la bourgeoisie se tenait enfermée, chacun tremblant chez soi, pour soi et pour les siens; mais le t4, au matin, ces frayeurs personnelles cédant à l'alarme publique, la ville entière ne fut qu'un seul et même, peuple; Paris eut une armée; cette armée, spontanément assemblée à la hâte, connaissait mal encore les règles de la discipline, mais l'esprit public lui en tint lieu. Seul il ordonna tout comme une puissance invisible. Ce qui donnait ce grand caractère a. l'esprit public, c'était l'adresse qu'on avait eue de fasciner l'opinion. Les meilleurs citoyens ne voyaient dans les troupes qui venaient