LIVRE XV 1 I 1, JC)J
dem.mde des juges pour mon père. C'était le fils du malheureux Berthier, Je le conduisis sur-lechamp chez le président de l'assemblée. Le malheur voulut qu'il n'y eût point de séance dans la matinée. Le soir, il n'y avait plus rien à faire pour cet infortuné. Le beau -père et le gendre avaient été mis en pièces.
«On croit bien, poursuit Tolendal, qu'à la première séance je me hâtai de fixer l'attention générale sur cet horrible événement. Je parlai au nom d'un fils dont le père venait d'être massacré ; et un fils qui était en deuil du sien ( c'était Barnave) osa me reprocher de sentir, lorsqu'il ne fallait que penser. Il ajouta ce que je ne veux pas même répéter ( le sang quon a versé était-il donc si précieux ?)Qt chaque fois qu'il élevait les bras au milieu de ses déclamations sanguinaires, il montrait à tous les regards les marques lugubres de son m^Ahenv récent [les pleureuses), e\. les témoins incontestables de son insensibilité barbare. »
Mais telle était parmi les factieux la dépravation des esprits , qu'une cruauté froide y passait pour vertu, et l'humanité pour faiblesse. Trente-six châteaux démolis ou brûlés dans une seule province ; en Languedoc , un M. de Barras coupé par morceaux devant sa femme enceinte et prête d'accoucher; en Normandie, un vieillard paralytique jeté sur un bûcher ardent, et tant d'autres excèscommis étaient ou passés sous silence dans l'as-
semblée, ou traités d'épisodes, si quelqu'un les y dénonçait.
Il était de la politique des factieux de ne laisser au peuple faire aucun retour sur lui-même. Refroidi un moment, il aurait pu sentir qu'on Tégarait , qu'on le trompait; que ces ambitieux ne faisaient de lui leur complice que pour en faire leur esclave, et que, de crime en crime, ils voulaient le réduire au point de ne plus voir pour lui de salut qu'en exécutant tous ceux qu'ils lui commanderaient. Aussi la proclamation proposée par Tolendal ne passa- t-elle enfin que lorsqu'on en eut retranché ce qui pouvait modérer le peuple. Encore, de peur de donner trop d'authenticité à cette proclamation pacifique, toute affaiblie qu'elle était, ne voulul-on pas qu'elle fût envoyée par le roi dans les provinces du royaume, et lue en chaire dans les églises, mais seulement qu'on s'en remît aux députés du soin de la faire passer, chacun d'eux, à leurs commettants.
J^e 3i juillet fut un jour remarquable par le retour de Necker , et par l'espèce de triomphe qu'il obtint à l'Hôtel-de- Ville.
En revenant de Baie, où il avait reçu les deux lettres de son rappel, l'une du roi, l'autre de l'assemblée nationale, Necker avait sur sa route vu les excès auquels les peuples se livraient ; il avait tâché de les calmer, de répandre sur son passage des sentiments plus doux, et d'inspirer par-tout l'horreur de l'injustice et de la violence.