‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 15 sur 162 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

n'y avait plus rien à espérer de moiç ainsi leur zèle découragé, ou plutôt leur curiosité satisfaite, me laissa disposer d'un temps que nous perdions ensemble , eux à vouloir faire de moi un philosophe théologien , et moi à vouloir faire d'eux des théologiens philosophes.

Le travail que demandait encore mon livre des Incas fut interrompu quelque temps, pour faire place à celui d'un mémoire où j'ai plaidé la cause des paysans du Nord, et qui est imprimé dans la collection de mes œuvres.

Je venais de lire dans les gazettes, qu'à la société économique de Pétersbour^, un anonyme proposait un prix de mille ducats pour le meilleur ouvrage sur cette question : JE st- il avantageux pour un Etat que le paysan possède en propre du terrain , ou quil ait seulement des biens - meubles ? et jus qu où le droit du paysan sur cette propriété devrait -il s'étendre pour l'avantage de l'État?

Je*ne doutai pas que l'anonyme ne fut l'impératrice de Russie elle-même; et, puisque sur ce grand objet elle voulait que la vérité fut connue dans ses Etats, je résolus de la montrer tout entière. L'un des ministres de Russie, M. de Saldern, était venu prendre les eaux d'Aix-la-Chapelle. Je le voyais souvent, et il me parlait des affaires du Nord avec autant d'ouverture de cœur qu'il est permis à im ministre sage. Ce fut par lui que mon mémoire parvint à sa destination.

Il n'obtint pas le prix, et je l'avais prévu; mais il lit son impression, et j'en rerus des témoignages.

Ainsi mes heures solitaires étaient remplies et utilement occupées. Mais un objet non moins intéressant pour moi que mon travail, et, à vrai dire, plus attrayant encore, c'était la conversation de mes trois femmes, toutes les trois de caractères différents, mais si analogues que leurs couleurs se mariaient et se fondaient ensemble comme celles de l'arc-en-ciel. Or, c'est de ce mélange harmonieux de sentiments et de pensées que résulte le charme de la conversation. Un assentiment unanime commence par être agréaljle et finit par être ennuyeux. Aussi madame Filleul disait-elle qu'elle aimait la contrariété; qu'il n'y avait que cela de naturel et de sincère; que la nature n'avait rien fait de pareil, ni deux œufs, ni deux feuilles d'arbres, ni deux esprits et deux caractères, et que, par-tout où l'on croyait voir une ressemblance constante de sentiments e* d'opinions, il y avait dissimulation et comjflaisance de part ou d'autre, souvent même des deux côtés. L'une des trois, madame de Séran , m'avait mis dans sa confidence, et cette confidence était de nature à donner lieu à d'intéressants tète-àtète. H s'agissait pour elle de succéder, si elle l'avait voulu, à madame de Pompadour. Elle était en relation continuelle avec le roi; il lui écrivait par tous les courriers; et ces lettres et les réponses

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