‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 16 sur 162 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

me passaient toutes sous les yeux. Voici comment s'était noué le fil de ce petit roman.

Madame de Séran était fille d'un M. de Bulioud, bon gentilhomme, sans fortune, ci-devant gouverneur des pages du duc d'Orléans, Par une fatalité des plus étranges, et que je ne puis expliquer, cette jeune personne, dès l'âge de quinze ans, avait été l'objet de l'humeur violente et sombre de son père, et de l'aversion de sa mère. Belle comme l'amour, et encore plus intéressante par le charme de sa bonté et de sa naïve innocence que par l'éclat de sa beauté, elle pleurait et gémissait dans cette situation si triste et si cruelle, lorsque son père prit tout- à -coup la résolution de la marier, en lui donnant pour dot sa place de gouverneur des pages qu'il cédait à son gendre. Cet époux qu'il lui présenta était aussi un gentilhomme d'ancienne race , mais n'ayant pour tout bien qu'une petite terre en Normandie. C'était peu d'être pauvre, M. de Séran était laid, et d'une laideur rebutante; roux, mal fait, borgne, et un dragon dans l'œil; d'ailleurs, le plus honnête et le meilleur des hommes. Lorsqu'il fut présenté à notre belle Adélaïde , elle en pâlit d'effroi, et le cœur lui bondit de dégoût et de répugnance. La présence de ses parents lui fit dissimuler, tant qu'il lui fut possible , cette première impression; mais M. de Séran s'en aperçut. Il demanda qu'il lui fût permis d'être quelques moments tête à tête avec elle, et, lors-

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qu'ils furent seuls : « Mademoiselle, lui dit-il, voub lue trouvez hieii laid, et ma laideur vous épouvante; je le vois; vous pouvez l'avouer sans déloiu-. Si vous croyez que cette répugnance soit invincible, parlez-moi comme à votre ami : le secret vous sera gardé ; je prendrai sur moi la rupture; vos père et mère ne sauront rien de l'aveu que vous m'aurez fait. Cependant, s'il était possible de vous rendre supportables dans un mari ces disgrâces de la nature, et s'il ne fallait pour cela que les soins et les complaisances d'une bonne et tendre amitié , vous pourriez les attendre du cœur d'un honnête homme qui vous saurait gré toute la vie de ue l'avoir point rebuté. Consultez- vous, et répondez-moi; vous êtes parfaitement libre. »

Adélaïde était si malheureuse; elle voyait dans cet honnête homme un désir si sincère de lui procurer un sort phis doux, qu'elle espéra se donner le courage de l'accepter. « Monsieur, lui dit-elle, ce que je viens d'entendre, le caractère de bonté, de probité que ce langage annonce , me prévient en votre faveur de l'estime la plus sincère. Donnez- moi vingt-quatre heures pour faire me« réflexions, et venez me revoir demain. »

11 ne fallut pas moins que les conseils les plus pressants de la raison et du malheur pour la déterminer; mais enfin, l'estime que M. de Séran lui avait inspirée triompha de tous ses dégoûts. «Monsieur, lui dit- elle en le revoyaiit, je suis

persuadée que la laideur, ainsi que la beauté, s'oublie, et que les seules qualités dont Thabilude n'affaiblit point l'impression, et dont tous les jours, au contraire, elle fait mieux sentir le prix, ce sont les qualités de lame; je les trouve en vous, c'est assez; et je me fie à votre honnêteté du soin de mon bonheur. Je désire faire le vôtre, n

Ainsi se maria mademoiselle de Bulioud, avant ses quinze ans accomplis; et M. de Séran fut pour elle tout ce qu'il avait promis d'être. Je ne dis pas que cette union eut les charmes de l'amour; mais elle avait les douceiu^s de. la paix, de l'amitié, de la plus tendre estime. Le mari, sans inquiétude , voyait sa femme environnée d'adorateurs; et la femme, par sa conduite raisonnable et décente, honorait aux yeux du public la confiance de son mari.

Cependant , comme il était impossible de la voir, de l'entendre, sur-tout de la connaître, sans désirer pour elle un meilleur sort, ses amis s'occupèrent du soin de sa fortune; et, au mariage du duc de Chartres, ils songèrent à la placer honorablement auprès de la jeune princesse; mais pour cela il ne suffisait pas d'une noblesse ancienne et pure, il fallait encore être du nombre des femmes présentées au roi; telle était l'étiquette de la cour d'Orléans. Cet honneur était réservé à quatre cents ans de noblesse, et à ce titre, elle avait le droit d'y prétendre. Il lui fut accordé.

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Mais le roi, après avoir écouté plus attenliveuieiit l'éloge de sa beauté (jne les témoignages sur sa noblesse, mit pour condition à son consentement, qu'après sa présentation elle irait l'en remercier; article secret pour M. de Séran, et auquel sa femme elle-même ne s'était pas attendue; car, de bien bonne foi , elle n'aspirait qu'à la place qui lui était promise dans la cour du duc d'Orléans; et, lorsqu'au rendez -vous que lui donna le roi dans ses petits cabinets , il fallut aller seule le remercier tète à tète, j'ai su qu'elle en était tremblante. Cependant elle s'y rendit, et j'arrivai chez madame Filleul comme on y attendait son retour. Ce fut-là que j'appris ce que je viens de raconter; et je vis bien que pour ses amis la place à la cour d'Orléans n'avait été qu'un spécieux prétexte, et que le rendez -vous actuel était leur objet important.

J'eus le plaisir de voir les châteaux en Espagne de l'ambition s'élever; la jeune comtesse toutepuissante, le roi et la cour à ses pieds, tous ses amis comblés de grâces, de faveurs; moi-même honoré de la confiance de la maîtresse, et par elle inspirant et faisant faire au roi tout le bien que j'aurais voulu; il n'y avait rien de si beau. On atlendail la jeune souveraine, on comptait les jiiiiuitt's, on niourait d'impatience de la voir arriver; et cependant on était bien aise qu'elle n'arrivât point encore.

Elle arrive enfin, et nous raconte son vovat>e.

Un garroii de la chambre l'attendait à la grille de la chapelle ; il était nuit close ; elle était montée par un escalier dérobé dans les petits appartements. Le roi ne s'était pas fait attendre. Il l'avait abordée d'un air aimable, lui avait pris les mains, les lui avait baisées respectueusement , et , la voyant craintive, il l'avait rassurée par de douces paroles et un regard plein de bonté. Ensuite il l'avait fait asseoir vis-à-vis de lui, l'avait félicitée sur le succès de sa présentation, en lui disant que rien de si beau n'avait paru dans sa cour, et que tout le monde en était d'accord. « Il est donc bien vrai. Sire, lui ai-je répondu, nous ditelle, que le bonheur nous embellit, et, si cela est, je dois être encore plus belle dans ce moment. — Aussi l'étes-vous, m'a-t-il dit en me prenant les mains et en les serrant doucement dans les siennes qui étaient tremblantes. Après un moment de silence où ses regards seuls me parlaient, il m'a demandé quelle serait la place que j'ambitionnerais à sa cour. Je lui ai répondu : la place de la princesse d'Armagnac ( c'était une vieille amie du roi qui venait de mourir ). — Ah! vous êtes bien jeune, m'a-t-il dit, pour remplacer une amie qui m'a vu naître, qui m'a tenu sur ses genoux, et que j'ai chérie dès le berceau. Il faut du temps, madame, pour obtenir ma confiance : j'ai tant de fois été trompé! — Oh! je ne vous tromperai pas, lui ai-je dit; et, pour mériter le beau titre de votre amie, s'il ne faut que

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du temps, j'en ai à vous doiiner. — Ce langage, avec mes vingt ans, Ta surpris, mais ne lui a pas déplu. En changeant de propos, il m'a demandé si je trouvais ses petits appartements meublés d'assez bon goût. — Non, lui ai-je dit, je les voudrais en bleu. — Comme le bleu est sa couleur, cette réponse l'a flatté. J'ai ajouté qu'à cela près je les trouvais charmants. — Si vous vous y plaisez, m'a-t-il dit, j'espère que vous voudrez bien y venir quelquefois, par exemple, tous les dimanches, à la même heure qu'aujourd'hui. — Je l'ai assuré que je .saisirais tous les moments de lui faire ma cour. Sur quoi il m'a quittée pour aller souper avec ses enfants. Il m'a donné rendez-vous à la huitaine, à la même heure. Je vous annonce donc à tous que je serai l'amie du roi, et que je ne serai rien de plus. »

Comme cette résolution était non -seulement dans sa tète, mais dans son cœur, elle y tint, et j'en eus la preuve. Au second rendez -vous, elle trouva le salon meublé en bleu comme elle l'avait désiré, attention assez délicate. Elle .s'y rendait tous les dimanches, et par Janel, l'intendant des postes, elle recevait fréquemment, dans l'intervalle des rendez-vous, des lettres de la main du roi; mais, dans ces lettres que j'ai vues, il ne sortait jamais des bornes d'une galanterie respectueuse, et les réponses qu'elle y faisait, pleines d'esprit, de grâce et de délicatesse, flattaient son amour -propre sans jamais flatter son amour.

Madame de Séran avait infiniment de cet esprit naturel et facile, dont Tagrément naïf et simple enchante ceux qui en ont le plus, et plaît à ceux qui en ont le moins. La vanité du roi, difficile à apprivoiser, avait été bientôt à son aise avec elle. Dès leur second rendez -vous, les moments qui précédaient le souper du roi au grand couvert lui avaient paru si courts, qu'il la pria de vouloir bien l'attendre, et d'agréer qu'on lui servît à elle un petit souper, promettant d'abréger le sien autant qu'il lui serait possible, afin d'être avec elle quelques moments de plus. Comme il avait dans ses cabinets une petite bibliothèque, un soir elle lui demanda quelque livre agréable pour s'occuper en son absence; et le roi lui en laissant le choix, elle eut pour moi l'attention et la bonté de nommer Bélisa'œe. « Je ne l'ai point, répondit le roi; c'est le seul de ses ouvrages que Marmontel ne m'ait point donné. — Choisissez donc vous-même. Sire, lui dit-elle, un livre qui m'amuse ou qui m'intéresse. — J'espère, lui ditil, que celui-ci vous intéressera; » et il lui donna un recueil de vers faits au sujet de sa convalescence. Ce fut pour elle, après le souper, un ample et riche fonds d'éloges d'autant plus flatteurs, que l'esprit y laissait parler le sentiment.

Si le roi avait été jeune, et animé de ce feu qui donne de l'audace et qui la fait pardonner, je n'aurais pas juré que la jeune et sage comtesse eût toujours passé sans péril le pas glissant

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