LIVRE VI II
je fus obligé de lui marquer le désir d'en voir moi-même l'ouverture, et j'eus l'honneur de l'y accompagner.
Comme ils devaient partir le lendemain , la princesse eut la bonté de m'inviter à aller passer la soirée avec eux au Ridotto. Elle dansait dans le moment que j'y arrivai ; et aussitôt elle quitta la danse , qu'elle aimait passionnément , pour venir causer avec moi. Jusqu'à une heure après minuit, elle, sa dame de compagnie ( mademoiselle Stuart ) et moi , nous nous thimes dans nptre coin à nous entretenir de tout ce que voulut savoir de moi cette aimable princesse. Il est possible que sa bonté me fît illusion ; mais , dans son naturel, je lui trouvai beaucoup d'esprit et d'agrément. «Comment donc, lui disais -je, vous a-t-on élevée pour avoir dans le caractère cette adorable simplicité ! que vous ressemblez peu à ce que j'ai pu voir de personnes de votre rang! — C'est , me répondit mademoiselle Stuart , qu'à votre cour on enseigne aux princes à dominer , et qu'à la nôtre on leur enseigne à plaire, w
La princesse, avant de me quitter, eut la bonté de vouloir que je lui promisse de faire un voyage en Angleterre , lorsqu'elle y serait elle même « Je vous en ferai les honneurs, me dit-elle ( ce sont ses termes ) , et ce sera moi qui vous présenterai au roi mon frère, j) Je lui promis qu'à moins de quelque obstacle insurmontable , j'irais lui faire ma cour à Londres ; et je pris congé d'elle
et de son cligne époux, véritablement pénétré des marques de bonté que j'en avais reçues. Je n'en fus pas plus fier; mais , dans le cercle du Ridotto , je crus m'apercevoir que jetais plus considéré. 11 semble, mes enfants, qu'il y ait de la vanité à vous raconter ces détails; mais il faut bien que je vous apprenne qu'avec quelque talent et une conduite honnête et simple, on se fait estimer partout.
Quoique madame de Séran et madame de Marigny ne fussent point malades , elles ne laissaient pas de se donner fréquemment le plaisir du bain ; et je les entendais parler de leur jeune baigneuse comme d'un modèle que les sculpteurs auraient été trop heureux d'avoir pour la statue d'Atalante, ou de Diane, ou même de Vénus. Comme j'avais le goût des arts, je fus curieux de connaître ce modèle qu'on louait tant. J'allai voir la jeune baigneuse ; je la trouvai belle en effet, et presque aussi sage que belle. Nous fîmes connaissance. Une de ses amies , qui fut bientôt la mienne, voulut bien nous permettre d'aller quelquefois avec elle goûter dans son petit jardin. Cette société populaire, en me rapprochant de la simple nature , me rendait assez de philosophie pour conserver mon ame en paix auprès de mes deux jeunes dames; situation qui, sans cela, n'eût pas laissé d'être pénible. Au reste, ces goûters n'étaient pas ruineux pour moi ; de bons petits gâteaux aven une bouteille de vin de Mo-
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selle, en faisaient les frais; et marlame Fillenl . que j'avais mise dans ma confidence , me glissait en secret de petits flacons de vin de INTalaga que sa baigneuse et moi buvions à sa santé.
Hélas! cette santé qui, malgré tontes ses inlempérances, ne laissait pas de se rétablir par la vertu merveilleuse des bains, éprouva bientôt une révolution funeste.
M. de Marigny revint de son voyage de Hollande : il croyait ramener avec lui sa femme à Paris; mais madame Filleul lui ayant témoigné qu'il lui ferait plaisir de lui laisser sa fille jusqu'à la fin de la saison des eaux, temps qui n'était pas éloigné, il parut céder volontiers à ce désir d'une mère malade, et, comme il voulait voir Spa en s'en allant, nos jeunes dames résolurent de l'y accompagner; ils m'engagèrent tous à faire ce petit voyage. Je ne sais quel pressentiment me faisait insister à tenir compagnie à madame Filleul; mais ellemême s'obstinant à voidoir qu'on la laissât seule, me força de partir. Ce malheureux voyage s'annonça mal. Deux Polonais de la société de nos jeunes dames, MM. Regewski, trouvèrent qu'il serait du bon air de les accompagner à cheval : M. de Marigny ne les vit pas plutôt caracoler à la portière du carrosse , qu'il tomba dans une humeur sombre; et, dès ce moment, le nuage qui s'éleva dans sa tète ne fit que se grossir et devenir plus orageux.
En arrivant à Spa , il vint cependant avec nous à
l'assemblée du Ridotto; mais plus il l;i trouva brillante, et plus il fut IVappé de l'espèce d'émotion qu'avaient causée nos jeunes dames en s'y montrant, et plus son chagrin se noircit. Il ne voulut pourtant pas avoir Thumiliation de se montrer jaloux. Il prit un prétexte plus vague.
A souper, comme il était sombre et taciturne, madame de Séran et sa femme l'avant pressé de dire cpiclle était la cause de sa tristesse , il répondit enfin qu'il voyait trop bien que sa présence était importune; qu'après tout ce qu'il avait fait pour être aimé, il ne l'était point; qu'il était haï, qu'il était détesté; que la demande que lui avait faite madame Filleul était préméditée ; que l'on n'avait voulu que se débarrasser de lui ; qu'on ne l'avait accompagné à Spa que pour s'y amuser; qu'il n'était point dupe de ces belles manières , et qu'il savait très-bien qu'il tardait à sa femme qu'il fût parti. Elle prit la parole en lui disant qu'd était injuste; que, s'il eût témoigné la plus légère peine de la laisser près de sa mère, ni Tune ni l'autre n'aurait voidu abuser de sa complaisance; qu'au surplus, quoique l'on eut laissé ses malles à Aix-la-Chapelle, elle était résolue à partir avec lui. « Non, madame, dit -il, restez; il n'est plus temps, je ne veux point de sacrifices. — Assurément, répliqua -elle, c'en est un que de quitter ma mère dans l'état où elle est ; mais il n'en est aucun que je ne sois prête à vous faire. — .le n'en veux point, répéta-t-il en se le-
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vant de table. » Madame de Séran voulut tâcher (le l'adoucir," Pour vous, madame, lui dit-il, je ne vous parle point. J'aurais trop à vous dire:; seulement je vous prie de ne pas vous mêler de ce qui se passe entre madame et moi. » Il sortit brusquement, et nous laissa tous trois consternés. Après avoir teim conseil un moment, nous fûmes d'avis que sa femme allât le trouver. Elle était pâle et toute en larmes. Dans cet état, elle eût attendri le cœur d'un tigre ; mais lui , de peur de s'adoucir, il avait défendu de la laisser entrer, et avait ordonné que des chevaux de poste fussent mis à sa chaise au petit point du jour.
C'était de tous les maîtres le plus ponctuellement obéi. Son valet-de-chambre représenta que, s'il laissait entrer madame , il serait chassé sur-lechamp, et que monsieur, dans sa colère, serait capable de se porter aux plus extrêmes violences. Nous espérâmes que le sommeil le calmerait un peu, et je demandai seulement que l'on vînt m'avertir dès le moment de son réveil.
Je n'avais point dormi, je n'étais pas même déshabillé , lorsqu'on vint me dire qu'il se levait. J'entrai chez lui, et, dans les termes les plus touchants, je lui représentai l'état où il laissait sa femme. « C'est un jeu, me dit-il, vous ne connaissez point les femmes ; je les connais pour mon malheur. » La présence de ses valets me força au silence; et, lorsqu'il fut prêt de partir: « Adieu, mon ami, me dit-il en me serrant la main, plai-
Go i"î »■; !M O I R 1-; s.
ji;nez le plus malheureux des hommes. Adieu, y Et, de l'air dont il serait monté à l'échafaud , il jnonta en voiture et partit.
Alors, la douleur de madame de Marigny se changeant en indignation : « Il me rebute , nous dit-elle; il veut me révolter, il y réussira. J'étais disposée à l'aimer, le Ciel. m'en est témoin ; j aurais fait mon bonheur, ma gloire de le rendre heureux; mais il ne veut pas l'être; il a juré de me forcer à le haïr. »
Nous passâmes trois jours à Spa , les jeunes femmes à dissiper In tristesse dont elles avaient l'ame atteinte , et moi à réfléchir sur les suites fâcheuses que ce voyage pouvait avoir. Je ne prévoyais pas encore le chagrin plus cruel qu'il allait nous causer.
A mesure que le sang se dépurait dans les veines de notre malade , il se formait successivement sur sa peau et par tout son corps, une galle qui , d'ellemême, séchait et tombait en poussière. C'élait-là son salut ; et , du moment que cette écume du sang avait commencé à se répandre au-deliprs, le médecin l'avait regardée comme rappelée à la vie. Mais elle, à qui cette galle inspirait du dégoût, et (jui en trouvait la guérison trop lente, voulut l'accélérer; et, prenant pour cela le temps <lc notre absence, elle s'était enduit tout le corps de cérat. Aussitôt la transpiration de cette humeur avait cessé, la galle était rentrée, et nous trouvâmes la malade dans un état [)lus désespéré