LIVRE VII I. G
à Bruxelles, et ils ne me pardonneraient pas d'y avoir passé sans vous avoir vu et sans m'ètre informé de l'état de votre santé. — Ah! monsieur, me dit-il, ma santé est bien misérable; » et il entra dans des détails de ses maux de nerfs, de ses vapeurs, de la faiblesse extrême de ses organes. Je Fécoutai , et, après lui avoir bien recommandé de se ménager, je voulus prendre congé de lui. « Eh quoi! monsieur, me dit -il, vous en irez-vous sans jeter un coup-d'çeil sur mes tableaux ? — Je ne m'y connais pas , lui disje, et je ne vaux pas la peine que vous prendriez de me les montrer. » Cependant, je me laissai conduire, et le premier tableau qu'il me fit remarquer fut un très -beau paysage de Berghen. ce Ah ! j'ai pris d'abord , m'écriai -je , ce tableau pour une fenêtre par laquelle je voyais la campagne et ces beaux troupeaux. — Voilà , me ditil avec ravissement, le plus bel éloge que l'on ait fait de ce tableau. » Je témoignai la même surprise et la même illusion en approchant d'un cabinet de glace, où était enfermé un tableau de Rubens qui représentait ses trois femmes, peintes de grandeur naturelle ; et, ainsi successivement, je parus recevoir de ses tableaux les plus remarquables l'impression de la vérité. Il ne se lassait point de renouveler mes surprises : je l'en laissai jouir tant qu'il voulut, si bien qu'il finit par me dire que mon instinct jugeait mieux ses tableaux que les lumières de bien d'autres qui se don-
naient pour connaisseurs , el qui examinaient
tout, mais qui ne sentaient rien.
A Valenciennes, une curiosité d'un autre eenrc man([ua de nie porter malheur. Comme nous étions arrivés de bonne heure dans cette place, je crus pouvoir employer le reste de la soirée à me promener sur le rempart, pour voir les fortifications. Tandis que je les parcourais, un officier de garde, à la tète de sa troupe, vint à moi et me, dit brusquement: « Que faites- vous-Ià? — Je me promène, et je regarde ces belles fortifications.— Vous ne savez donc pas qu'il est défendu de se promener sur ces remparts, et d'examiner ces ouvrages ? — ■ Assurément je l'ignorais. — D'où ète.s-vous ? — De Paris. — '■ Qui ètesvous? — Un homme de lettres, qui, n'ayant jamais vu de place de guerre que dans des livres , était curieux d'en voir une en réalité. — Où logez-vous ? » Je nommai l'auberge et les trois dames que j'accompagnais : je dis aussi mon nom. <c Vous avez l'air d'être de bonne foi , dit-il enfin , retirez-vous. » Je ne me le fis pas répéter.
Comme je racontais mon aventure à nos dames, nous vîmes arriver le major de la place, qui, se trouvant heureusement un ancien protégé de madame de Pompadoiir, venait rendre ses devoirs à la belle-sœur de sa bienfaitrice. Je le trouvai instruit de ce qui venait de m'arriver. 11 me -dit que j'étais encore bien heureux qu'on ne m'eût pas mis en piison ; mais il m'offrit de me menei'