‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 25 sur 162 · LIVRE I X · texte numérisé non relu

LIVRE I X

croyais pas même en avoir le talent; mais, pour plaire au comte de Creutz, j'aurais entrepris l'impossible.

J'avais sur ma ^ble, dans ce moment, un conte de Voltaire ( T Ingénu ); je pensai qu'il pouvait me fournir le canevas d'un petit opéra comique. «Je vais, dis-je au comte de Creutz, voir si je puis le mettre en scène, et en tirer des sentiments et des peintures qui soient favorables au chant. Revenez dans huit jours, et amenez- moi ce jeune homme. »

La moitié de mon poëme était faite lorsqu'ils arrivèrent. Grétry en fut transporté de joie, et d alla commencer son ouvrage , tandis que j'achevais le mien. Le Huron eut un plein succès ; et Grétry , plus modeste et plus reconnaissant qu'il ne l'a été dans la suite, ne trouvant pas sa réputation assez bien établie encore, me supplia de ne pas l'abandonner. Ce fut alors que je fis Lucile.

Par le succès encore plus grand qu'eut celle-ci , je m'aperçus que le public était disposé à goûter un spectacle d'un caractère analogue à celui de mes Contes; et, avec un musicien et des acteurs en état de répondre à mes intentions, voyant que je pouvais former des tableaux dont les couleurs et les nuances seraient fidèlement rendues, je pris moi-même un goût très -vif pour cette espèce de création; car je puis dire qu'en relevant le caractère de l'opéra-comique , j'en créais un genre nouveau. Après Lucile ^\t fis Sylvain;

après Sylvain^ VAmi de la maison, et Zémire et Azor; et nos succès à l'un et à l'autre allèrent toujours en croissant. Jamais travail ne m'a donné des jouissances plus pures. jMes acteurs de prédilection, Clairval , Caillot, madame la Ruetle, étaient les maîtres de leur théâtre. INÏadame la Ruette nous donnait à dîner. Là , je lisais mon poème, et Grétry chantait sa musique. L'un et l'autre étant approuvés dans ce petit conseil , tout se préparait pour mettre rouvrai;e au théâtre, et, après deux ou trois répétitions, il était donné. La sincérité de nos acteurs , à notre égard , était parfaite; soit pour leurs rôles, soit pour leur chant , ils savaient ce qu'il leur fallait ; et ils avaient wn pressentiment des effets, plus infailhhle que nous-mêmes. Pour moi, je n'hésitais jamais à déférer à leurs avis; quelquefois même ils m'accusaient d'être trop docile à les suivre. Par exemple, dans l'intervalle de Lucile à Sylvain ^ j'avais fait un opéra -comique en trois actes de celui de mes Contes ^ qui a pom- titre le Connaisseur. J'en fis lecture au petit comité. Grétry en fut charmé, madame la Ruette et Clairval aj)plaudirent; mais Caillot fut froid et muet. Je le pris en particulier. « Vous n'èlcs pas content, lui disje; parlez-moi librement; que pensez-vous de ce que vous venez d'entendre? — Je pense, me ditil, que ce n'est qu'un diminutif de la Métromanie; que le ridicide du bel-esprit n est pas assez piquant pour un parterre comme le noire, et que

Page 1