‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 26 sur 162 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

cet ouvrage pourrait bien n'avoir aucun succès. » Alors revenant vers la cheminée où était notre monde : « Madame, et vous, messieurs, leurdis-je, nous sommes tous des bétes ; Caillot seul a raison;» et je jetai mon manuscrit au feu. Ils s'écrièrent que Caillot me faisait faire une folie. Grétry en pleura de douleur, et, en s'en allant avec moi, il me parut si désolé, qu'en le quittant j'avais la tristesse dans l'ame.

L'impatience de le tirer de l'état où je l'avais vu m'ayant empêché de dormir, le plan et les premières scènes de Sylvain furent le fruit de cette insomnie. Le matin je les écrivais, quand je vis arriver Grétry. « Je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit, me dit-il. — Ni moi non plus, lui dis-je. Asseyez - vous , et m'écoutez. » Je lui lus mon plan et deux scènes. « Pour le coup, ajoutai -je, me voilà sûr de ma besogne, et je vous réponds du succès. » Il se saisit des deux premiers airs , et il s'en alla consolé.

Ainsi s'employaient mes loisirs ; et le produit d'un travail léger augmentait tous les ans ma petite fortune; mais elle n'était pas assez considérable pour que madame Gaulard eût pu y voir un établissement convenable à sa nièce; elle lui donna donc un autre mari, comme je l'ai dit; et bientôt cette société , que j'avais cultivée avec tant de soin, fut rompue. Un autre incident me jeta dans des sociétés nouvelles.

Il était naturel que l'aventure de Bélisaue eût

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lin peu refroidi madame Geot'frin sur mon compte, et que, plus ostensiblement tournée à la dévotion, elle eut quelque peine à loger chez elle un auteur censuré. Des que je pus m'en apercevoir, je prétextai l'envie d'être logé plus commodément. « Je suis bien fâchée, me dit-elle, de n'avoir rien de mieux à vous offrir; mais j'espère qu'en ne logeant plus chez moi, vous n'en serez pas moins du nombre de mes amis, et des dîners qui les rassemblent. » Après cette audience de congé, je fis mes diligences pour sortir de chez elle; et un logement fait à souhait pour moi me fut offert par la comtesse de Séran , dans un hôtel que le roi lui avait donné. Ceci me fait reprendre le fil de son roman.

A son retour d'Aix-la-Chapcllc, le roi l'avait reçue mieux que jamais, sans oser davantage. Cependant le mystère de leurs rendez -vous et de leurs téte-à tête n'avait pas échappé aux yeux vigilants de la cour; et le duc de Choiseul , résolu d'éloigner du roi toute femme qui ne lui serait pas affidée, s'était permis contre celle-ci quelques propos légers et moqueurs. Dès qu'elle en fut instruite, elle voulut lui imposer silence. Elle avait pour ami la Borde, banquier de la cour, dévoué au duc de Choiseul, auquel il devait sa fortune. Ce fut chez lui et devant lui qu'elle eut une entrevue avec le ministre. «J'ai, monsieur le duc, lui dil-elle, une grâce à vous demander; mais auparavant , je veux vous engager à me

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rendre justice. Vous parlez de moi fort légèrement, je le sais; vous croyez que je suis du nombre des femmes qui aspirent à posséder le cœur du roi , et à prendre sur son esprit un crédit qui vous fait ombrage. J'aurais pu me venger de vos propos; j'aime mieux vous détromper. Le roi désirait de me voir; je ne me suis pas refusée à ce désir; nous avons eu des entretiens particuliers et une relation assidue. Vous savez tout cela; mais ce que vous ne savez pas, les lettres du roi vont vous l'apprendre. Lisez; vous y verrez un excès de bonté; mais autant de respect pour moi que de tendresse, et rien dont je doive rougir. J'aime le roi, ajouta-t-elle, je l'aime comme un père ; je donnerais pour lui ma vie; mais tout roi qu'il est, il n'obtiendra jamais de moi que je le trompe, et que je m'avilisse en lui accordant ce que mon cœur ne peut ni ne veut lui donner. »

Le duc de Choiseul, après avoir lu les lettres qu'elle lui avait remises, voulut se jeter à ses pieds. «Pardon, madame, lui dit-il, je suis coupable, je l'avoue, d'en avoir trop cru l'apparence. Le roi a bien raison : vous n'êtes que trop admirable. Maintenant, dites -moi ce que vous demandez , et à quoi peut vous être bon le nouvel ami que vous venez de vous attacher pour la vie.

— Je suis, lui dit -elle, au moment de marier ma sœur à un militaire estimable. Ni mes pa-

lents, ni moi ne sommes en état de lui faire

une dot.

— Eh bien! madame, il faut, lui dit-il, que le roi preiuie soin de doter mademoiselle votre sœur; et je vais obtenir pour elle, sur le trésor roya^, une ordonnance de deux cent mille livres. — Non, monsieur le duc, non; nous ne voulons, ni ma sœur ni moi, d'un argent que nous n'avons pas gagné et ne gagnerons point. Ce que nous demandons est une place que M. de la Bartlie a méritée par ses services; et la seule faveur que nous sollicitons, c'est qu'il l'obtienne par préférence à d'autres militaires qui auraient le même droit que lui d'y prétendre et de l'obtenir. » Cette faveur lui fut aisément accordée; mais tout ce que le roi put lui faire accepter pour elle-même, fut le don de ce petit hôtel où elle m'offrait un logement.

Comme j'allais m'y établir, je me vis obligé d'en préférer lui autre, et voici par quel incident.

Mon ancienne amie, mademoiselle Clairon, ayant quitté le théâtre et pris une maison assez considérable à la descente du Pont -Royal, désirait de m'avoir chez elle. Elle me savait ene^asjé avec madame de Séran; mais, comme elle la connaissait bonne et sensible, elle l'alla trouver à mon insu; et, avec son éloquence théâtrale, elle lui raconta les indignités qu'elle avait e.ssuvées de la part des gentilshomnjcs de la chambre, et

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