‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 27 sur 162 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

la brutale ingratitude doiat le pul)lic avait payé ses services et ses talents. Dans sa retraite solitaire, sa plus douce consolation aurait été d'avoir auprès d'elle son ancien ami. Elle avait un appartement commode à me louer; elle était bien sûre que je Taccepterais, si je n'étais pas engaoé à occuper celui que madame la comtesse avait eu la bonté de m'offrir. Elle la suppliait d'être assez généreuse pour rompre elle-même cet engagement, et pour exiger de moi que j'allasse loger chez elle. «Vous êtes environnée, madame, lui dit -elle, de tous les genres de bonheur; et moi je n'ai plus que celui que je puis trouver dans la société assidue et intime d'un ami véritable. Par pitié, ne m'en privez pas. »

Madame de Séran fut touchée de sa prière. Elle me soupçonna d'y avoir donné mon consentement; je l'assurai que non. En effet, le logement qu'elle faisait accommoder pour moi et à ma bienséance m'aurait été plus agréable; j'y aurais été plus libre et à deux pas de l'Académie. Cette proximité seule aurait été pour moi d'un prix inestimable dans les mauvais temps de l'année, durant lesquels j'aurais le Pont-Royal à traverser si je logeais chez mademoiselle Clairon. Je n'eus donc pas de peine à persuader à madame de Séran qu'à tous égards, c'était lui sacrifice qui m'était demandé. « Eh bien! dit-elle, il faut faire ce sacrifice ; mademoiselle Clairon a sur vous des droits que je n'ai pas. «

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J'allai donc loger cli^z mon ancienne amie ; el , dès les premiers jours, je m'aperçus, qu'à l'exception d'une petite chambre sur le derrière, mon appartement était iniiahitable pour un homme d'étude, à cause du hruit infernal des carrosses et des charrettes sur l'arcade du pont, qui était à mon oreille. C'est le passage le plus fréquent de la pierre et du bois qu'on amène à Paris. Ainsi, nuit et jour, sans relâche, le broiement des pavés d'une route escarpée sous les roues de ces charrettes et sous les pieds des malheureux chevaux qui ne les traînaient qu'en grimpant, les cris effroyables des charretiers, le bruit plus perçant de leurs fouets, réalisaient pour moi ce que Virgile dit du Tartare :

Hinc exaudiri geinitus ^ et sievu aonare Verbera : Lutn stridor ferri ^ tractœque catenœ.

Mais quelque affligeante que fut pour moi cette incommodité, je n'en témoignai rien à ma chère voisine; et, autant qu'il était possible que j'en fusse dédonnnagé par les agréments de la société la plus aimable et la mieux choisie, je le fus tout le temps qu'elle et moi habitâmes cette maison.

Elle y voyait souvent la (hichesse de Villeroy, fille du duc d'Aumont, et qui, dans le temps que son père me poursuivait, m'avait vivement témoigné le regret de le voir injuste, et de ne pouvoir l'adoucir.

Un soir qu'elle venait de quitter ma voisine, je fus surpris d'entendre celle-ci me dire : « Eh bien ! Marmontel , vous n'avez jamais voulu me nommer l'auteur de la parodie de Cmna; je le connais enfin; » et elle me nomma Cury (alors Cury, sa mère et son fils étaient morts), a Et qui vous l'a dit? lui demandai-je avec surprise. — Une personne qui le sait bien, la duchesse de Villeroy. Elle sort d'ici, et vous avez été l'objet de sa visite. Son père demande à vous voir, — Moi ! son père ! le duc d'Aumont ! — Il veut vous consulter sur les spectacles qu'il est chargé de donner à la cour pour le mariage du dauphin. Mais mon père , m'a-t-elle dit , voudrait que Marmontel ne lui parlât point du passé. — Assurément, lui ai -je répondu, Marmontel ne lui en parlera point; mais lui, madame, n'a-t-il rien à hii dire sur le regret d'avoir été si cruellement injuste envers lui? car je puis vous répondre qu'il l'a été vraiment. — Je le sais bien, m'a-t-elle dit, et mon père le sait bien lui-même. La parodie de Cinna était de Cury; la Ferté nous l'a dit; il la lui avait entendu lire; mais, tant que ce malheureux a vécu , il n'a pas voulu le trahir. »

Je fus obligé de convenir de ce qu'avait dit la Ferté; et, curieux de voir quelle serait vis-à-vis de moi la contenance d'un homme condamné par sa propre conscience, j'acceptai l'entrevue et me rendis chez lui.

Je le trouvai avec ce même la Ferté, intendant

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des Menus -Plaisirs, examinant sur une table le plan d'un feu d'artifice. Dès qu'il me \it entrer, il congédia la Ferté; et, avec une vivacité qui déguisait son trouble, il me conduisit dans sa chambre. Là, d'une main tremblante, il avance une chaise, et, d'un air empressé, il m'invite à m'asseoir. La duchesse de Villeroy avait dit à mademoiselle Clairon que, pour les fêtes de la cour, son père était {/a/is rembarras. Ce mot me revint dans la tète, et pour engager l'entretien: « Eh bien ! lui dis-je, 7?ionsieur le duc, vous êtes donc bien embarrassé? » A ce début, je le vis pâlir; mais heureusement j'ajoutai: v. pour vos spectacles de la cour; » et il se remit du .saisissement que lui avait causé l'équivoque. « Oui , me dit-il, très-embarrassé, et je vous serais obligé, si vous vouliez m'aider à me tirer de peine. » Il babilla beaucoup sur les difficultés d'une pareille commission; nous parcourûmes les répertoires; il parut goûter mes conseils, et finit par me demander si, dans mon portefeuille, je n'aurais pas moi-même quelque ouvrage nouveau. Il avait entendu parler de Zèmire et Jzor; il me pria de lui en faire entendre la lecture; j'y consentis, mais pour lui seul, ('e fut l'objet d'un second tèteà-tète; mais comme son érudition s'étendait jusqu'aux Contes des Fées , ayant reconnu dans mon sujet celui de la îieUe et la Bcte : « Il m'est impossible, dit-il, de donner ce spectacle au mariage du dauphin; on prendrait cela pour une épi-

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