LIVRE IX
gramme. » C'était lui-même qui l'avait faite, et je lui en gardai le secret. Ce qu'il y a de remarquable dans nos deux entretiens, c'est que cette ame faible et vaine n'eut pas le courage de me témoigner le regret de m'avoir fait une injustice, et le désir, au moins stérile, de trouver roccasioii de la réparer.
Dans ce temps -là le prince royal de Suède fit un voyage à Paris; il s'était pris déjà d'une affection très-vive pour l'auteur de Bélisaire , et avait bien voulu être en relation de lettres avec moi. Il désira de me voir souvent et en particulier. Je lui fis ma cour; et, lorsqu'il apprit la mort du roi son père, je fus le seul étranger qu'il reçut dans les premiers moments de sa douleur. Je puis dire avoir vu en lui l'exemple rare d'un jeune homme assez sage pour s'affliger sincèrement et profondément d'être roi. « Quel malheur, me dit-il, de me voir à mon âge chargé d'une couronne et d'un devoir immense que je me sens hors d'état de remplir ! Je voyageais pour acquérir les connaissances dont j'avais besoin, et me voilà interrompu dans mes voyages, obligé de m'en retourner sans avoir eu le temps de m'instruire , de voir, de connaître les hommes, et avec eux, tout commerce intime, toute relation fidèle et sûre m'est interdite désormais. Il faut que je dise un adieu éternel à Tamitié et à la vérité. — Non, isire, lui dis-je, la vérité ne fuit que les rois qui la rebutent et qui ne veulent pas l'entendre. Vous
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Taimez, elle vous suivra; la sensibilité île voUr cœur, la franchise de votre caractère, vous rend digne d'avoir des amis ; vous en aurez. — Les hommes n'en ont guère; les rois n'en ont jamais, répliqua-t-il. — En voici un, lui dis-jc t en lui montrant le comte de Creutz, qui, dans un coin, lisait une dépêche), en voici un qui ne vous manquera jamais. — Oui; c'en est un, me dit-il, et j'y conq)le; mais il ne sera point avec moi; mes affaires m'obligent de le laisser ici. »
Ce petit dialogue donne une idée de mes entretiens avec ce jeune prince, dont j'étais tous les jours plus charmé. Après avoir entendu quelques lectures des Incas, il m'en fit demander par son ministre une copie manuscrite; et depuis, lorsque l'ouvrage fut imprimé, il me permit de le lui dédier.
Dans cette même année, je fis à Croix-Fontaine un voyage bien agréable, mais qui (mit par être bien malheureux pour moi. Il régnait de ce cotélà, tout le long de la Seine, une fièvre putride d'une dangereuse malignité. A Saint -Port et à Sainte - Assise , plusieurs personnes en étaient mortes; et à Croix -Fontaine, un grand nombre de domestiques en étaient attaqués. Ceux qui n'en étaient point atteints servaient leurs caniarades; le mien ne s'y épargnait pas; et moi-même j'allais assez souvent visiter les malades ,. acte d'himianité au moins très- inutile. Cependant je croyais encore être en pleine santé , lorsqu'on
m'écrivit de Paris de me rendre à l'Académie pom' la réception de Farclievèque de Toulouse, assemblée que le roi de Suède devait honorer de sa présence.
Le lendemain de mon arrivée à Paris, je me sentis comme assommé. J'assistai cependant à l'assemblée de l'Académie ; j'y lus même quelques morceaux de mon ouvrage des Incas , mais d'une voix éteinte, sans expression, sans vigueur. J'eus du succès; mais on s'aperçut avec inquiétude de l'abattement où j'étais. Le soir, la fièvre me saisit. Mon domestique se sentit frappé en même temps que moi; et, l'un et l'autre, nous fûmes quarante jours entre la vie et la mort. Ce fut la première maladie dont Bouvard me guérit. Il prit de moi les soins d'un ami tendre; et mademoiselle Clairon, dans ma convalescence, eut pour moi les plus touchantes attentions ; elle était ma lectrice ; et les rêveries des Mille et une Nuits étaient la seule lecture que mon faible cerveau pût soutenir.
Peu de temps après, l'Académie perdit Duclos; et, à sa mort, la place d'historiographe de France me fut donnée sans aucune sollicitation de ma part. Voici d'où me vint cette grâce.
Tandis que je logeais encore chez madame Geoffrin, un homme de la société de mademoiselle Clairon, et dont je connaissais la loyauté et la franchise, Garville, vint me voir et me dit: « Dans des voyages que j'ai faits en Bretagne ,
lorsque le duc crAiguillon y était commandant , je l'ai vu et j'ai eu lieu de le connaître. Je suis instruit et convaincu que le procès ([ui lui est intenté n'est qu'une affaire de parti et d intrigue; mais quelque bonne que soit sa cause , le crédit des états et du parlement de Bretagne fait qu'à Paris même il ne peut trouver un avocat ; le seul qui ait osé se charger de le défendre est un enfant perdu , un jeune homme dont le talent n'est pas formé, mais qui tente fortune. Il s'appelle Linguet. Il a fait un mémoire dont le duc est très-mécontent. C'est une déclamation ampoulée, un amas informe de phrases ridiculement figurées; il n'y a pas moyen de publier im verbiage aussi indécent. Le duc m'en a témoigné sa douleur. Je lui ai conseillé d'avoir recours à quelque homme de lettres. Les gens de lettres, m'a -t- il dit , sont tous prévenus contre moi ; ils sont mes ennemis. Je lui ai répondu que j'en connaissais im qui n'était ennemi que de l'injustice et du mensonge , et je vous ai nommé. Il m'a embrassé en me disant que je lui rendrais le plus grand service si je vous engageais à travailler à son mémoire. Je viens vous en ])rier, vous en conjurer de sa part. — Monsieur, répondis -je à Garville, ma plume ne se refusera jamais à la défense d'une bonne cause. Si celle de M. le duc d'Aiguillon est telle que vous le dites, il peut compter sur moi. Qu'il me confie ses papiers. Après les avoir lus, je vous dirai plus positive-
ment si je puis travailler pour lui. Mais dites-lui que le même zèle que j'emploierai à le défendre, je l'emploierais de même à défendre l'homme du peuple qui, en pareil cas, aurait recours à moi; et, en m'acquittant de ce devoir, j'y mettrai deux conditions : l'une, que le secret me sera gardé; l'autre , qu'il ne sera jamais question , de lui à moi, de remerciements ni de reconnaissance; je ne veux pas même le voir. »
Garville lui rendit fidèlement cette réponse , et le lendemain il m'apporta son mémoire avec ses papiers. Dans ses papiers , je crus voir en effet que le procès qui lui était intenté n était qu'une persécution suscitée par des animosités personnelles. Quant au mémoire , le trouvant tel qu'on me l'avait annoncé, je le refondis. En conservant tout ce qui était raisonnablem.ent bien , j'y mis de l'ordre et de la clarté. J'en élaguai les broussailles d'un style hérissé de métaphores incohérentes, et je substituai à ce langage outré l'expression simple et naturelle. Cette correction de détails y fit seule un changement heureux; car c'était sur-tout par le style que ce mémoire était choquant et ridicule. Cependant j'y ajoutai quelques morceaux de ma main , comme l'exorde où Linguet avait mis une arrogance impertinente , et la conclusion où il avait négligé de ramasser les forces de sa preuve et de ses moyens.
Quand le duc d'Aiguillon vit ma besogne , il
en fut Irès-content. Il fil venir TJiignet : « J'ai lu votre mémoire, lui dit-il, rt j'v ai fait quelques clianpjements que je vous prie d'adopter. » Linguct en prit lecture, et, bouillant de fureur : « Aon , monsieur le duc, lui dit-il, non ce n'est pas vous, c'est un homme de l'art qui a mis la main à mon ouvrage. Vous m'avez fait une injure mortelle ; vous voidez me déshonorer; mais je ne suis l'écolier de personne; personne n'a droit de me corriger. Je ne signe que mon ouvrage; et cet ouvrage n'est plus le mien. Cherchez un avocat qui veuille être le vôtre ; ce ne sera plus moi, » Et il allait sortir. Le duc d'Aiguillon le retint. Il se voyait à sa merci; car nul autre avocat ne voulait signer ses mémoires. Il lui permit doue de construire celui-ci comme il l'entendrait. Toutes les pages qui étaient de moi en furent retranchées. Linguet refit lui-même l'exorde et la conclusion ; mais il laissa subsister l'ordre que j'avais mis dans tout le reste; il n'y rétablit aucune des bizarreries de style que j'avais effacées: ainsi, en rebutant mon travail , il en profita. Cependant il n'eut point de repos qu'il n'eût découvert de quelle main étaient les corrections faites à son mémoire; et, l'ayant su, je ne sais comment, il fut dès-lors mon ennemi le plus cruel. Un journal qu'il fit dans la suite fut inondé du venin de la rage dont il écumait à mon nom.
Pour le duc d'Aiguillon, il sentit vivement le bien que j'avais fait à son mémoire , en dépit de