LIVRE VIII
et une valeur héroïque, jouissait, à Paris, de cette haute estime que hii méritaient ses vertus; hommage phis flatteur que ces respects d'usage que Ton marque aux personnes de sa naissance et de son rang. Il désira d'assister à une séance particulière de l'Académie française, honneur jusque-là réservé aux tètes couronnées. Dans cette séance, je lus un ample extrait de Bélisaire, et j'eus ^e plaisir de voir le visage du jeune héros s'enflammer aux images que je lui présentais, et ses yeux se remplir de larmes.
Il se plaisait singulièrement au commerce des gens de lettres, et vous verrez bientôt le cas qu'il en faisait. Helvétius lui donna à dîner avec nous, et il convint que, de sa vie, il n'avait fait un dîner pareil. Je n'étais pas fait pour y être remarqué; je le fus cependant. Helvétius ayant dit au prince qu'il lui trouvait de la ressemblance avec le prétendant, et le prince lui ayant répondu qu'en effet bien des personnes. avaient déjà fait cette remarque, je dis à demi-voix : « Avec quelques traits de plus de cette ressemblance , le prince Edouard aurait été roi d'Angleterre. » Ce mot fut entendu , le prince y fut sensible , et je l'en vis rougir de modestie et de pudeur.
Autant la lecture de Bèlisaii^e avait réussi à l'Académie , autant j'étais certain qu'il réussirait mal en Sorbonne. Mais ce n'était point là ce qui m'inquiétait; et, pourvu que la cour et le parlement ne se mêlassent point de la querelle, je
voulais bien me voir aux prises avec la faculté de théologie. Je pris donc mes précautions pour n'avoir qu'elle à redouter.
L'abbé ïerray n'était pas encore dans le ministère; mais, au parlement, dont il était membre , il avait le plus grand crédit. J'allai avec madame Gaulard, son amie, passer quelque temps à sa t2rre de la Motte, et, là, je lui lus Bélisaire. Quoique naturellement peu sensible, il le* fut à cette lecture. Après l'avoir intéressé, je lui confiai que j'appréhendais quelque hostilité de la part de la Sorbonne, et je lui demandai s'il croyait que le parlement condamnât mon livre, dans le cas qu'il fut censuré. Il m'assura que le parlement ne se mêlerait point de cette affaire, et me promit d'être mon défenseur, si quelqu'un m'y attaquait.
Ce n'était pas tout. Il me fallait un privilège, et il me fallait l'assurance qu'il ne serait point révoqué. Je n'avais aucun crédit personnel auprès du vieux Maupeou, alors garde des sceaux; mais la femme de mon libraire , madame Merlin , en était connue et protégée. Je le fis pressentir par elle, et il nous promit toute faveur.
11 me restait à prendre mes sûretés du côté de la cour; et, ici, l'endroit périlleux de mon livre n'était pas la théologie. Je redoutais les allusions, les applications malignes, et l'accusation d'avoir pensé à un autre que Justinien dans la peinture d'un roi faible et trompé. Il n'y avait.