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ce concert, ils en étaient ravis. Le maréchal de Beauvau fut aussi de la fête. Cette espèce d'enchantement dura jusqu'au souper, ou furent invités les chanteurs et les symphonistes.
Ainsi se passa ce beau jour, l'époque et le présage du bonheur qui s'est répandu sur tout le reste de ma vie, à travers les adversités qui l'ont troublé souvent, mais qui ne l'ont point corrompu.
Il était convenu que nous habiterions ensemble, les deux oncles, la mère et nous, que nous payerions un cinquième par tète dans la dépense du ménage, et cet arrangement me convenait à tous égards. Il réunissait l'avantage de la société domestique à celui d'une société toute formée du dehors, et dont nous n'avions qu'à jouir.
J'ai fait connaître une partie de ceux que nous pouvions appeler nos amis ; mais il en est encore dont je n'ai pas voulu parler comme en passant, et sur lesquels me^ souvenirs se plaisent à se reposer.
Vous avez, mes enfants, entendu dire mille fois pai* votre mère, et dans sa famille, quel était pour nous l'agrément de vivre avec M. de Saint- Lambert et madame la comtesse d'Houdetot, son amie; et quel était le charme d'une société où l'esprit, le goût, l'amour des lettres, toutes les qualités du cœur les plus essentielles et les plus désirables, nous attiraient, nous attachaient, soit auprès du sage d'Eaubonne, soit dans l'agréable
retraite de la Sévigné de Sanois. Jamais deux esprits et deux âmes n'ont formé un plus parfait accord de sentiments et de pensées; mais ils se ressemblaient sur- tout par un aimable empressement à bien recevoir leurs amis. Politesse à-lafois libre, aisée, attentive; politesse d'un goût exquis, qui vient du cœur, qui va au cœur, et qui n'est bien connue que des âmes sensibles.
Nous avions été, Saint -Lambert et moi, des sociétés du baron d'Holbach, d'Helvétius, de madame Geoffrin; nous fûmes aussi constamment de celle de madame Necker; mais, dans celle-ci, je datais de plus loin que lui; j'en étais presque le doyen.
C'est dans un bal bourgeois, circonstance assez singulière , que j'avais fait connaissance avec madame Necker; jeune alors, assez belle, et d'une fraîcheur éclatante, dansant mal, mais de tout son cœur.
„ A peine m'eut -elle entendu nommer, qu'elle vint à moi, avec l'air naïf de la joie. « En arrivant à Paris, me dit -elle, l'un de mes désirs a été de connaître l'auteur des Contes Tuoraux. Je ne croyais pas faire au bal une si heureuse rencontre. J'espère que ce ne sera pas une aventure passagère. — Necker, dit-elle à son mari, en l'appelant, venez vous joindre à moi, pour engager M. Marmontel, l'auteur des Coûtes moraux, à nous faire l'honneur de nous venir voir. » M. Necker fut très-civil dans son invitation ; je m'y ren-
Mcmoires. IF. Q
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(lis. Thomas était le seul homme de lettres qu'ils eussent connu avant moi; mais bientôt, clans le bel hôtel où ils allèrent s'établir, madame Necker, sur le motlèle de la société de madame Geoffrin, choisit et composa la sienne.
Étrangère aux mœurs de Paris , madame Nec- 1ter n'avait aucun des agréments d'une jeune Française. Dans ses manières, dans son langage, ce n'était ni lair, ni le ton d'une femme élevée à l'école des arts, formée à l'école tlu monde. Sans goiit dans sa parure , sans aisance dans son maintien, sans attrait dans sa politesse, son esprit, comme sa contenance, était trop ajusté pour avoir de la grâce.
Mais un charme plus digne d'elle était celui de la décence, de la candeur, de la bonté. Une éducation vertueuse et des études solitaires lui avaient donné tout ce que la culture peut ajouter dans l'ame à un excellent naturel. Le sentiment en elle était parfait; mais, dans sa tète, la pensée était souvent confuse et vague. Au lieu d'éclaircir .ses idées, la méditation les troublait; en les exagérant, elle croyait les agrandir; pour les étendre, elle s'égarait dans des abstractions ou dans des hyperboles. Elle semblait ne voir certains objets qu'à travers un brouillard qui les grossissait à ses yeux; et alors son expression s'enflait tellement que l'emphase en eut été risible, si l'on n'avait pas su qu'elle était ingénue.
Le goût était moins vu elle un sentiment (ju'un
résultat cropinions recueillies et transcrites sur ses tablettes. Sans qu'elle eût cité ses exemples, il eût été facile de dire d'après qui et sur quoi son jugement s'était formé. Dans l'art d'écrire , elle n'estimait que l'élévation, la majesté, la pompe. Les gradations, les nuances, les variétés de couleur et de ton la touchaient faiblement. Elle avait entendu louer la naïveté de La Fonlaine, le naturel de Sévigné; elle en parlait par ouï-dire; mais elle y était peu sensible. Les grâces de la négligence, la facilité, l'abandon lui étaient inconnus. Dans la conversation même, la familiarité lui déplaisait. Je m'amusais souvent à voir jnsques où elle portait cette délicatesse. Un jour, je lui citais quelques expressions familières, que je croyais, disais-je, pouvoir être reçues dans le style élevé: comme Jaire V amour ^ aller voir ses amours y commencer à voir clair ; prenez votre parti; pour bien Jaire, il faudrait ; non, vois-tu: faisons mieux, etc. Elle les rejeta comme indignes du style noble. Racine, lui dis-je, a été moins difficile que vous. Il les a toutes employées; et je lui en fis voir les exemples. Mais son opinion , une fois établie , était invariable ; et l'autorité de Thomas , ou celle de Buffon, était pour elle un article de foi.
On eût dit qu'elle réservait la rectitude et la justesse pour la règle de ses devoirs. Là , tout était précis et sévèrement compassé; les amusements même qu'elle semblait vouloir se procurer, avaient leur raison, leur méthode.
On la voyait tout occupée à se rendre agréable à sa société, empressée à bien recevoir ceux qu'elle y avait admis; attentive à dire à chacun ce c[ui pouvait lui [)laire davantage; mais tout cela était prémédité; rien ne coulait de source, rien ne faisait illusion.
Ce n'était point pour nous , ce n'était point pour elle rpi'elle se donnait tous ses soins, c'était pour son mari. Nous le faire connaître, lui concilier nos esprits , faire parler de lui avec éloge dans le monde, et commencer sa renommée, tel fut le principal objet de la fondation de sa société littéraire. Mais il fallait encore que son salon, que son dîner, fussent pour son mari un délassement, un spectacle; car, en effet, il n'était-là qu'un spectateur silencieux et froid. Hormis quelques mots lins qu'il plaçait çà-et-là, personnage muet , il laissait à sa femme le soin de soutenir la conversation. Elle y faisait bien son possible ; mais son esprit n'avait rien d'avenant à des propos de table. Jamais une saillie, jamais un mot piquant, jam.iis un trait qui put réveiller les esprits. Soucieuse, inquiète, sitôt cju'elle voyait la scène et le dialogue languir, ses regards en clierchaiont la cause dans nos veux. Elle avait même quelquefois la naïveté de s'en plaindre à moi. « Que voulez-vous, madame, lui disais-je, on n'a pas de l'esprit quand on veut, et l'on n'est pas toujours en lumieur d'être aimable. Voyez M. Neckcr lui-même, s'il est tous les jours amusant. »
Les attentions de madame Necker et tout son désir de nous plaire n'auraient pu vaincre le dégoût de n'être à ses dîners que pour amuser son mari. Mais il en était de ces dîners comme de beaucoup d'autres, où la société , jouissant d'ellemême , dispense Thôte d'être aimable , pourvu qu'il la dispense de s'occuper de lui.
Lorsque Necker a été ministre, ceux qui ne l'avaient pas connu dans sa vie privée, ont attribué son silence, sa gravité, son air de tête à l'arrogance de son nouvel état. Mais je puis attester qu'avant même quil eût fait fortune , simple associé du banquier Thelusson, il avait le même air , le même caractère silencieux et grave , et qu'il n'était ni plus liant, ni plus familier avec nous. Il recevait civilement sa compagnie; mais il n'avait avec aucun de nous cette cordialité qui flatte , et qui donne à la politesse une apparence d'amitié.
Sa fille a dit de lui qu'il savait tenir son monde à distance. Si telle avait été l'intention de son père, en le disant, elle aurait trahi bien légèrement le secret d'un orgueil au moins ridicule. Mais la vérité simple était qu'un homme accoutumé, dès sa jeunesse, aux opérations mystérieuses d'une banque , et enfoncé dans les calculs des spéculations commerciales, connaissant peu le monde, fréquentant peu les hommes, trèspeu même les livres, superficiellement et vaguement instruit de ce qui n'était pas la science de
son état, devait, par discrétion , par prudejice , par aiTiour-propre , se tenir réservé pour ne pas donner sa mesnre; anssi parlait -il lil^roment et abondanmient de ce f[u'il savait bien , mais sobrement de tout le reste. Il était donc adroit et sage , et non pas arrogant. Sa fille est quelquefois une aimable étourdie.
A Tégartl tie madame Necker, elle avait parmi nous des amis qu'elle distinguait; et je fus toujours de ce nombre. Ce n'était pas que nos esprits et nos goûts fussent bien d'accord. J'affectais même d'opposer mes idées simples et vulgaires à ses hautes conceptions; et il fallait qu'elle descendît de ces hauteurs inaccessibles pour communiquer avec moi. Mais, quoique indocile à la suivre dans la région de ses pensées, et plus dominé par mes sens qu'elle n'aurait voulu, elle ne m'en aimait pas moins.
Sa société avait pour moi un agrément bien précieux , celui d'y retrouver l'ambassadeur de Naples et celui de Suède, deux hommes dont j'ai le plus regretté l'absence et la perte. L'un, par sa bonhomie et sa cordialité, autant que par ses goûts et ses lumières, me rendait tous les jours son commerce plus désirable. L'autre , par sa tendre amitié, par sa douce philosophie, par je ne sais quelle suave odeur de vertu naïve et modeste, par je ne sais quoi de mélancolique et
d'attendrissant dans son laiieage et dans son cari c
ractère, m'attachait plus intimement encore. Je
les voyais chez moi, chez eux, chez nos amis, le plus souvent qui! m'était possible, et jamais assez à mon gré.
Heureux dans mes sociétés, plus heureux dans mon intérieur domestique, j'attendais, après dixhuit mois de mariage, les premières couches de ma femme, comme l'événement qui mettrait le comble à mes vœux. Hélas! combien cruellement je fus trompé dans mes espérances! cet enfant, si ardemment désiré, était mort en venant au monde. Sa mère étonnée , inquiète de ne pas entendre ses cris, demandait à le voir; et moi, immobile et tremblant, j'étais encore dans le salon voisin à attendre sa délivrance , lorsque ma bellemère vint me dire : « Venez embrasser votre femme et la sauver du désespoir; votre enfant est mort en naissant. « Je crus sentir mon cœur meurtri du coup que ces mots y portèrent. Pâle et glacé, me soutenant à peine, je me trahiai jusqu'au lit de ma femme, et là, faisant un effort sur moi-même : « Ma bonne amie, lui dis-je, voici le moment de me prouver que vous vivez pour moi. Notre enfant n'est plus , il est mort avant d'avoir vu la lumière. » La malheureuse jeta un cri qui me perça le cœur, et tomba évanouie entre mes bras. Comme elle lira ces Mémoires , passons sur ces moments cruels, pour ne pas rouvrir sa blessure qui n'a que trop long-temps saigné.
A son second enfant , je la vis résolue à le
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iioiiii il- cic sou lait; je m'y opposai ; je la croyais trop faible encore. La nourrice que nous avions clioisie (Hait, en apparence, la meilleure possible; l'air de la santé, la Iralcheur, un teint, luie bouche de rose, de belles dents, le plus beau sein, elle avait tout, hormis du lait. Ce sein était de marbre; l'enfant dépérissait, il était à Saint-Cloud; et, en attendant que sa mère fût en état d'aller le voir, le curé du village nous avait promis d'y veiller, il nous en donnait des nouvelles ; mais le cruel nous abusait.
En arrivant chez la nourrice, nous fûmes douloureusement détrompés. « Mon enfant pâtit, me dit sa mère; vois comme ses mains sont flétries; il me regarde avec des yeux qui implorent ma pitié. Je veux que cette femme me l'apporte à Paris, et que mon accoucheur la voie. » Elle vint; il fut appelé , il visita son sein , il n'y trouva point de lait. Sur-le-champ il alla nous chercher mie autre nourrice; et aussitôt que l'enfant eut pris ce nouveau sein , où il puisait à pleine source , il en trouva le lait si bon , qu'il ne pouvait s'en rassasier.
Quelle fut notre joie de le voir revenir à vued'œil et se ranimer comme une plante desséchée et mourante que l'on arrose! ce cher enfant était Albert, et nous semblions avoir lui doux pressentiment des consolations qu'il nous donne.
Ma femme, pour garder la nourrice auprès d'elle et faire respirer un air pur à l'enfant, dé-
sira d'avoir une maison de campagne, et un ami de MM. Morellet nous prêta la sienne à Saint- Brice.
Dans ce village étaient deux hommes estimables , intimement unis ensemble , et avec qui moimême je fus bientôt lié. L'un était le curé, frère aîné de Fabbé Maury, homme d'un esprit sage et d'un caractère excellent; l'autre était un ancien libraire appelé Latour, homme doux, paisible, modeste, d'une probité délicate, et aussi obligeant pour moi qu'il était charitable envers les pauvres du village. Sa bibliothèque fut la mienne.
Je travaillais à l'Encyclopédie. Je me levais avec le soleil ; et , après avoir employé huit ou dix heures de la matinée à répandre sur le papier cette foule d'observations que j'avais faites dans mes études, je donnais le reste du jour à ma femme et à mon enfant. Il faisait déjà nos délices.
A mesure que le bon lait de notre jeune Bourguignonne faisait couler la santé dans ses veines, nous voyions sur son petit corps, sur tous ses membres délicats, les chairs s'arrondir, s'affermir, nous voyions ses yeux s'animer; nous voyions son visage se colorer et s'embellir. Nous croyions voir aussi sa petite ame se développer, et son intelligence éclore. Déjà il semblait nous entendre, et commençait à nous connaître; son sourire et sa voix répondaient au sourire , à la voix de sa mère; je le voyais aussi se réjouir de mes
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caresses. Bientôt sa langue essaya ces premiers mots (le la nature, ces noms si doux qui, des lèvres de l enfant, vont droit au cœur du père et de la mère.
Je n'oublierai jamais le moment où, dans le jardin de notre petite maison, mon enfant, qui n'avait encore osé marcher sans ses lisières, me voyant à trois pas de lui à genoux, lui tendant les mains, se détacha des bras de sa nourrice, et , d'un pied chancelant, mais résolu, vint se jeter entre mes bras. Je sais bien que l'émotion que j'éprouvai dans ce mcmient est un plaisir que la boniie nature a rendu populaire; mais malheur à ces cœurs blasés à qui, pour être émus, il faut des impressions artificielles et rares! Une femme de nos amis disait de moi assez plaisamment: « Il croit qu'il n'y a que lui au monde qui soit père. » Non, je ne prétends pas que, pour moi, l'amour paternel ait des douceurs particulières; mais ce bonheur commun ne fùt-il accordé qu'à moi, je n'y serais pas plus sensible. INIa femme ne l'était pas moins aux premières délices de l'amour maternel; et vous concevez qu'auprès de notre enfant nous n'avions l'un et l'autre à désirer aucun autre spectacle, aucune autre société.
Notre famille cependant et quelques-uns de nos amis venaient nous voir les jours de fêtes. L'abbé Maury était du nombre, et il fallait entendre comme il se glorifiait d'avoir présagé mon bonheur.