LIVRE X
Nous voyions aussi quelquefois nos voisins, le curé de Saint-Brice, le bon Latour, et sa digne femme qui aimait la mienne.
Nous faisions assez fréquemment des promenades solitaires ; et le but de ces promenades était communément cette châtaigneraie de Montmorency que Rousseau a rendue célèbre.
ic C'est ici, disais- je à ma femme, qu'il a rêvé ce roman d'Héloïse, dans lequel il a mis tant d'art et d'éloquence à farder le vice d'une couleur d honnêteté et d'une teinte de vertu. »
Ma femme avait du faible pour Rousseau; elle lui savait un gré infini d'avoir persuadé aujt femmes de nourrir leurs enfants, et d'avoir pris soin de rendre heureux ce premier âge de la vie. « Il faut, disait-elle, pardonner quelque chose à celui qui nous a appris à être mères. »
Mais moi qui n'avais vu, dans la conduite et dans les écrits de Rousseau, qu'un contraste perpétuel de beau langage et de vilaines mœurs ; moi qui l'avais vu s'annoncer pour être l'apotre et le martyr de la vérité, et s'en jouer sans cesse avec d'adroits sophismes; se délivrer par la calomnie du fardeau de la reconnaissance ; prendre dans son humeur farouche et dans ses visions sinistres les plus fausses couleurs pour noircir ses amis; diffamer ceux des gens de lettres dont il avait le plus à se louer, pour se signaler seul et les effacer tous, je faisais sentir à ma femme, par le bien même que Rousseau avait fait, tout
le mal qiril aurait pu s'abstenir de faire, si, au lieu d'employer son art à servir ses passions, à colorer ses haines, ses vengeances, ses cruelles ingratitudes, à donner à ses calomnies des apparences spécieuses, il eût travaillé sur lui-même à dompter son orgueil , son humeur irascible , ses S()inl)ros défiances, ses tristes animosités, et à redevenir ce que Tavait fait la nature, innocemment sensible, équitable, sincère et bon.
Ma femme m'écoutait tristement. Un jour, elle me dit : « Mon ami, je suis fâchée de vous entendre parler souvent mal de Rousseau. L'on vous accusera d'être ému contre lui de quelque inimitié personnelle, et peut-être d'un peu d'envie.
— Pour de la personnalité dans mon aversion, elle serait, lui dis-je, tres-injuste, car d ne m'a jamais offensé, et il ne m'a fait aucun mal. Il serait plus possible qu'il y eût de l'envie, car je l'admire assez dans ses écrits pour en être envieux, et je m'accuserais de l'être si je me surprenais à médire de lui; mais j'éprouve, au contraire , en vous parlant des maladies de son ame , cette tristesse amère que vous ressentez à m'enlendre. — Pourquoi donc, reprit-elle, dans vos écrits, dans vos discoin-s, le traiter si sévèrement? Pourquoi insister sur ses vices? N'y a-t-il pas de l'impiété à troubler la cendre des morts? — Oui, la cendre dos morts qui n'ont, lui disje, laissé aucun exemple, aucun souvenir pernicieux pour les vivants; mais des poisons assai-
sonnés dans les écrits d'un éloquent sophiste et d'un corrupteur séduisant, mais des impressions funestes qu'il a faites sur les esprits par de spécieuses calomnies, mais tout ce qu'un talent célèbre a laissé de contagieux, doit -il passer à la faveur du respect que l'on doit aux morts, et se perpétuer d'âge en âge ? Certainement j'y opposerai, soit en préservatifs, soit en contre-poisons, tous les moyens qui sont en mon pouvoir; et, ne fût-ce que pour laver la mémoire de mes amis des taches dont il l'a souillée, je ne laisserai, si je puis, à ce qui lui reste de prosélytes et d'enthousiastes, que le choix de penser que Rousseau a été méchant, ou qu'il a été fou. Ils m'accuseront moi d'être envieux; mais tant d'hommes illustres à qui j'ai rendu le plus juste et le plus pur hommage , attesteront que jamais l'envie n'a obscurci dans mes écrits la justice et la vérité. J'ai épargné Rousseau tant qu'il a vécu, parce qu'il avait besoin des hommes, et que je ne voulais pas lui nuire. Il n'est plus; je ne dois aucun ménagement à la réputation d'un homme qui n'en a ménagé aucune, et qui, dans ses mémoires, a diffamé les gens qui l'ont le plus aimé. »
A l'égard à'Héloïse, ma femme convenait du danger de cette lecture ; et ce que j'en ai dit dans un Essai sur les Romans n'eut pas besoin d'apologie. Mais moi-même avais -je toujours aussi sévèrement jugé l'art qu'avait mis Rousseau à rendre intéressant le crime de Saint -Preux, le
crime de Julie, l'un séduisant son écolière, raiilir abusant de la bonne foi, de la probité de W olmar? Mon, je l'avoue; et ma morale, dans ma nou- >elle position, se ressentait de riniluence (luont nos intérêts personnels sur nos opinions et sur nos sentiments.
En vivant dans un monde dont les moeurs publiques sont corrompues, il est ditficile de ne pas contracter au moins de l'indulgence pour certains vices à la mode. L'opinion, l'exemple, les séductions de la vanité, et sur-tout l'attrait du plaisir, altèrent dans de jeunes amcs la rectitude du sens intime : l'air et le ton léger dont de vieux libertins savent tourner en badinage les scrupules de la vertu, et en ridicule les règles d'une honnêteté délicate, font que l'on s'accotitume à ne pas y attacher une sérieuse importance. Ce fut sur-tout de cette mollesse de conscience que me guérit mon nouvel état.
Le dirai-je? il faut être époux, il faut devenii père, \)ouv juger sainement de ces vices contagieux qui attaquent les mœurs dans leur source, de ces vices doux et perfides qui portent le trouble, la honte, la haine, la désolation, le désespoir dans le sein des familles.
Un célibataire, insensible à ces afflictions (pii lui sont étrangères, ne pense ni aux larmes qu'il fera répandre, ni aux fureins et aux vengeances qu'il allumera <lans les cœurs. Tout occupé, comme J'araignée, à tendre ses filets et à guetter
l'instant d'y envelopper sa proie, ou il retranche de sa morale le respect des droits les plus saints, ou, s'il lui en revient quelque souvenir, il les regarde comme des lois tombées en désuétude. Ce que tant d'autres se permettent de faire, ou s'applaudissent d'avoir fait, lui paraît, sinon légitime, du moins très-excusable. Il croit pouvoir jouir de la licence des mœurs du temps.
Mais lorsque lui-même il s'est mis au nombre de ceux que les séductions d'un adroit corrupteur peuvent rendre malheureux pour toute la vie ; lorsqu'il voit que les artifices , le langage flatteur et attrayant d'un jeune fat n'ont qu'à surprendre ou l'innocence d'une fille, ou la faiblesse d'une femme, pour désoler le plus honnête homme, et lui-même peut-être un jour; averti par son intérêt personnel, il sent combien l'honneur, la foi, la sainteté des mœurs conjugales et domestiques sont pour un époux, poiu un père, des propriétés inviolables; et c'est alors qu'il voit d'un œil sévère ce qu'il y a de criminel et de honteux dans de mauvaises mœurs , de quelque décoration que le revête l'éloquence, et sous quelques dehors de bienséance et d'honnêteté que le déguise un industrieux écrivain.
Je blâmais donc Rousseau , mais en le blâmant je m'affligeais que de tristes passions, un sombre orgueil et une vaine gloire eussent gâté le fonds d'un si beau naturel.
Si j'avais eu la passion de la célébrité, deux
grands exemples m'en auraient guéri , celui tie Voltaire et celui de Rousseau ; exemples différents, opposés sous bien d(?s rapports, mais pareils en ce point, que la même soif de louange et de renommée avait été le tourment de leur vie. Voltaire, que je venais de voir mourir, avait cherché la gloire par toutes les routes ouvertes au génie, et l'avait méritée par dinmienses Iravaux et par des succès éclatants ; mais sur toutes ces routes il avait rencontré l'envie et toutes les furies dont elle est escortée. Jamais hon)me de lettres n'avait essuyé tant d'outrages, sans autre crime que de grands talents et l'ardeur de les signaler. On croyait être ses rivaux en se montrant ses ennemis; ceux qu'en passant il foulait aux pieds, l'insidtaient encore dans leur fange. Sa vie entière fut une lutte, et il y fut infatigable. Le combat ne fut pas toujours digne de lui, et il eut encore plus d'insectes à écraser que de serpents à étouffer. Mais il ne sut jamais ni dédaigner ni provoquer l'offense : les plus vils de ses agresseurs ont été flétris de sa main; l'arme du ridicule fut l'instrument de ses vengeances, et il s'en fit un jeu redoutable et cruel. iMais le plus grand des biens, le repos, lui fut inconnu. Il est vrai que l'envie parut enfin lasse de le poursuivre , et l'épargner au moins sur le bord du tombeau. Dans le voyage qu'on lui permit de faire à Paris, après un long exil, il jouit de sa renommée et de l'enthousiasme de tout un peuple rc-