LIVRE VIII. â
malheureusement, que trop d'analogie d'un règne à l'autre; le roi de Prusse le sentit si bien, que, lorsqu'il eut reçu mon livre, il m'écrivit, de sa main, au bas d'une lettre de son secrétaire Lecat: « Je viens de lire le début de votre Bélisaire ; vous êtes bien hardi ! » D'autres pouvaient le dire; et, si les ennemis que j'avais encore m'attaquaient de ce côté-là, j'étais perdu.
Cependant , il n'y avait pas moyen dé prendre , à cet égard, des précautions directes. La moindre inquiétude que j'aurais témoignée aurait donné l'éveil , et m'aurait dénoncé. Personne n'aurait pris sur soi ni de me rassurer, ni de me promettre assistance; et le premier conseil que l'on m'aurait donné, aurait été de jeter au feu mon ouvrage , ou d'en effacer tout ce qui pouvait être susceptible d'allusion; et que n'aurait-il pas fallu en effacer?
Je pris la contenance toute contraire à celle de l'inquiétude. J'écrivis au ministre de la maison du roi, le comte de Saint- Florentin , que j'étais sur le point de mettre au jour un ouvrage dont le sujet me semblait digne d'intéresser le cœur du roi; que je souhaitais vivement que sa majesté me permît de le lui dédier, et qu'en le lui donnant à examiner (à lui, ministre ), j'irais le supplier de solliciter pour moi cette faveur. Pour cela, je lui demandais un moment d'audience, et il me l'accorda.
En lui confiant mon manuscrit, je lui avouai.
en confidcnco, qu'il y avait im chapitre donl les lhéolo«jjiens fanatiques [xnirraient bien n'être pas eoiit-'uts. « Il est donc bien intéressant pour moi, lui dis-je,que le secret n'en soit pas éventé; et je vous supplie, monsieur le comte, de ne pas laisser sortir mon manuscrit de votre cabinet. )•> Comme il avait de l'amitié pour moi, il me le promit, et il me tint parole ; mais , quelques jours après, en me rendant mon ouvrage qu'il avait lu, ou qu'il avait fait lire, il me dit que la religion de BéUsaire ne serait pas du goût des théologiens; que, vraisemblablement , mon livre serait censuré, et que, pour cela seul, il n'osait proposer au roi d'en accepter la dédicace. Sur quoi je le priais de vouloir bien me garder le silence, et je me retirai content.
Que voulais -je, en effet? Avoir à la cour un témoin de l'intention où j'avais été de dédier mon ouvrage au roi, et, par conséquent, une preuve que rien n'avait été plus éloigné de ma pensée que de faire la satire de son règne ; ce qui était la vérité même. Avec ce moyen de défense, je fus tranquille encore de ce côté. Mais, il me fallait passer sous les yeux d'un censeur; et, au lieu d'un, l'on m'en donna deux, le censeur littéraire n'ayant osé prendre sur lui d'approuver ce qui touchait à la théologie.
Voilà donc Bclisaire soumis à l'examen iXwu docteur de Sorbonne : il s'ap|>elait Chevrier. Nuit jours après que je lui eus livré mon ouvrage ,