LIVRE X. l
y prenait l'intérêt le plus tendre. Lui et Thomas, les deux hommes de lettres dont les talents et les lumières auraient dii lui en imposer le plus, étaient ceux avec qui elle était le plus à son aise. Il n'y avait pour elle aucun amusement préférable à leur entretien.
Thomas semblait encore avoir long -temps à vivre pour la gloire et pour l'amitié.
Mais d'Alembert commençait à sentir les déchirements de la pierre ; et bientôt il n'exista plus que pour souffrir et mourir lentement dans les plus cruelles douleiu^s.
Dans une faible esquisse de son éloge , j'ai essayé de peindre la douce égalité de ce caractère, toujours vrai, toujours simple, parce qu'il était naturel , éloigné de toute jactance , de toute dissimulation , mêlé de force et de faiblesse , mais dont la force était de la vertu , et la faiblesse de la bonté.
En le pleurant , j'étais loin de penser à lui succéder dans la place de secrétaire -perpétuel de l'Académie française. Je fus moi-même sur le point de le suivre au tombeau, frappé d'une fiçvre maligne, semblable à celle dont Bouvart m'avait déjà sauvé, et dont il me guérit encore. Combieti ne dois-je pas bénir la mémoire d'un homme à qui deux fois j'ai dû la vie , et qui , jusqu'à la défaillance de ses esprits et de ses forces, n'a cessé de donner les soins les plus tendres à mes enfants !
A peine étais-jc en convalescence ciii'il fallul aller donner à Fontainebleau le nouvel opéra que j'avais fait avec Piccini. Cet opéra était Diclon. Comme il était tout entier de moi, je l'avais construit à mon gré; et, pour y faire faire un pas de plus à notre nouvelle musique, j'avais profité du moment où une marque de faveur que Piccini venait d'obtenir, avait ranimé son génie. Voici ce qui s'était passé.
Cette année ( 1 788 ) , le maréchal de Duras , gentilhomme de la chambre en exercice , me demanda si je n'avais rien fait de nouveau, et me témoigna le désir d'avoir à donner à la reine à Fontainebleau la nouveauté d'un bel opéra. « Mais je veux, me dit-il , que ce soit votre ou\Tage. On ne vous sait pas assez de gré de ce que vous faites pour rajeunir les vieux opéras de Quinault.» Je reconnus à ce langage mon confrère à l'Académie, et ses anciennes bontés pour moi.
K INIonsieur le maréchal , lui dis -je, tant que mon musicien Piccini sera décourairé conin)e il l'est, je ne puis rien promettre. Vous savez avec quelle rage on lui a (lisputé le succès de Roland et diAtys; ils ont réussi ruii et l'autre, et jusquelà le vrai talent a triomphé de la cabale ; mais , dans \ Iphigvnie en Tauride, il a succombé, quoiqu'il s'y fût surpassé lui-même. »
« L'entrepreneur de l'Opéra, de Vismes, pour grossir sa recelle par le concours des deux partis, a imaginé de faire jouter Gluck et Piccini sur