LIVRE X
un même sujet ; il leur a fourni deux poèmes de Ylphigénie en Tauride. Gluck , dans le poëme barbare qui lui est échu en partage, a trouvé (les horreurs analogues à l'énergie de son style, et il les a fortement exprimées. Le poëme remis à Piccini , tout mal fabriqué qu'il était , se trouvait susceptible d'un intérêt plus doux; et, au moyen des corrections que l'auteur y a faites sous mes yeux, il a pu donner lieu à une musique touchante. Mais , après la forte impression qu'avait faite sur les yeux et sur les oreilles le féroce opéra de Gluck, les émotions qu'a produites l'opéra de Piccini ont paru faibles et légères. \Uphigénie de Gluck est restée au théâtre dont elle s'était emparée; celle de Piccini n'a pu s'y soutenir ; il en est consterné ; et vous seul , monsieur le maréchal , pouvez le relever de son abattement. — Que faut -il faire pour cela? me demanda-t-il. — Une chose, lui dis- je, Irès-facile et très- juste : changer en pension la gratification annuelle qui lui a été promise, lorsqu'on l'a fait venir en France , et lui en accorder le brevet. — Très-volontiers , me dit le maréchal. Je demanderai pour lui cette grâce à la reine, et j'espère l'obtenir. r>
11 la demanda, il l'obtint; et lorsque Piccini alla avec moi l'en remercier, « C'est à la reine, lui dit -il, qu'il faut marquer votre reconnaissance, en composant pour elle cette année un bel opéra. »
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«Je ne demantle j);is mieux, me dit l^iccim en nous en allant ; mais <jiiel opéra ferons- nous? — Il faut faire, lui tiis- je, lOjiéra de Didon : j'en ai depuis long-temps le projet dans la tète. !Mais, je vous préviens que je veux m'y développer; que vous aurez de longues seènes à mettre en nnisique , et que dans ces seènes je vous demanderai un récitatif aussi naturel que la simple déclamation. Vos cadences italiennes sont monotones ; la parole est plus variée, plus soutenue dans ses accents, et je vous prierai de la noter comme je vous la déclamerai. — Eh bien! me dit -il, nous verrons. » Ainsi fut formé le dessein de donner au récitatif cette facilité , cette vérité d'expression qui fut si favorable an jeu de la célèbre actrice à qui le rôle de Didon était destiné.
Le temps nous pressait; j'écrivis très -rapidement le poème ; et , pour dérober Piccini aux distractions de Paris, je l'engageai à venir travailler près de moi dans ma maison de campagne ; car j'en avais acquis une très -agréable, où nous vivions réunis en famille dans la belle saison. En y arrivant, il se mit à l'ouvrage ; et, lorsqu'il l'eut achevé, l'actrice qui devait jouer le rôle de Didon, Saint- Huberti, fut invitée à venir dîner avec nous. Elle chanta son rôle d'un bout à l'autre à livre ouvert, et l'exprijna si bien que je crus la voir au théâtre.
Elle allait faire un voyage en Provence : elle
voulut y emporter son rôle pour l'étudier chemin faisant; et, pendant son absence, on s'occupa des répétitions. Ce fut dans ce temps-là que j'essuyai cette maladie qui me mit au bord du tombeau. Quand vint le moment de me rendre à Fontainebleau, je n'étais pas encore bien rétabli, et ma femme, inquiète sur ma convalescence, voulut m'accompagner.
Ce fut -là qu'en dînant chez madame de Beauvau, nous entendîmes parler, pour la première fois, des vues qu'on avait sur moi pour cette place de secrétaire de l'Académie, que d'xilembert avait rendue si difficile à remplir après lui.
Cette difficulté, dont Thomme le plus vain aurait pu être intimidé , n'était pas la seule qui me retînt. La place demandait une assiduité dont je me croyais incapable. C'était donc bien sincèrement que je me refusais à l'honneur qu'on voulait me faire; mais on m'opposa des motifs auxquels je crus devoir me rendre, et il fut décidé que je serais du nombre des aspirants à cette place. Seulement je me réservai de ne pas la solliciter.
La circonstance m'était favorable pour les suffrages de la cour. Le succès de Didon y fut complet; et , aux éloges que l'on donnait à la musique de Piccini, on mêlait aussi quelques mots de louange pour l'auteur du poëme. « C'est le seul opéra, disait le roi, qui m'ait intéressé. » Il le redemanda deux fois.
Ce succès nie lui I lès- sensible ; in;i Icnune en jouissait, et c'étail-là jXMir moi l'objet le plus intéressant. Le vf)yage eut poui- elle un aigrement inexprimable. Les promenades dans la lorèt, les rendez -vous de cbasse , les courses de chevaux, les parties de plaisir à Tomeri , où à dinei- l'on nous donnait de somptueuses matelottes, et pour fruits d'excellents raisins ; tous les jours de spectacle, des places dans la loge de madame d'Angiviller, dont la maison était la notre, et qui, à Tenvi de son époux , mettait une grâce touchante à nous attirer l'attention de la nombreuse et bonne compagnie qui sans cesse abondait chez elle; enfin tous les plaisirs que pouvait réunir une cour jeune et magnifique, et tout ce qui personnellement pouvait témoigner à ma femme qu'elle était estimée et chérie dans la société qui environnait la cour; tout cela, dis -je, fit pour elle et pour moi , du séjour de Fontainebleau, un continuel enchantement.
Deux incidents nous y causèrent un peu d'inquiétude : le premier fut une apparence de rechute et quelque ressentiment de fièvre que j éprouvai au commencement du voyage. Les médecins de la cour en auraient lait inie maladie , si ma femme eût voulu les croire ; mais , sans aucun de leurs remèdes, et en me faisant déjeuner tous les jouis avec ini panier de beau raisin bien mùr, elle me rendit la santé. L'autre incident fut la petite vérole d'Albert, que nous avions