LIVRE XI. lG
bien difficile d'être aussi fortuné sans un peu d'étourdissement. De combien de faveurs le Ciel l'avait comblé! Une grande opulence, une réputation iniiverselle de droiture et de loyauté, la contiance de l'Europe, un crédit sans bornes; et, dans son intérieur , six enfants bien nés , une femme d'un esprit sage et doux, d'un naturel aimable, d'une décence et d'une modestie qui n'avaient rien d'étudié; excellente épouse, excellente mère, telle enfin que l'envie elle-même la trouvait irrépréhensible.
Che non trova t invidia ove Vemende. ( Ariost. )
Que manquait-il aux vœux d'un homme aussi complètement heureux? Il a péri sur un écliafaud, sans autre crime que sa richesse, et dans cette foule de gens de bien qu'un vil scélérat envoyait à la mort. Cette affreuse calamité ne nous menaçait point encore, et, dans mon humble médiocrité, je me croyais heureux' moi-même. Ma maison de campagne avait pour moi, dans la belle saison, encore plus d'agrément que n'avait eu la ville. Une société choisie , composée au gré de ma femme, y venait successivement varier nos loisirs, et jouir avec nous de cette opulence champêtre que nous offraient, dans nos jardins, l'espalier, le verger, la treille, les légumes, les fruits de toutes les saisons : présents dont la nature couvrait sans frais une table frugale, et qui changeaient un dîner modique en un délicieux festin.
Là, régnaient une innocente joie, une confiance, une sécurité, une liberté de penser, dont on connaissait les limites, et dont on n'abusait jamais.
Vous nommerai-je tous les convives que l'amitié y rassemblait? Raynal, le plus aneclueux,le plus animé des vieillards; Silésia, ce Génois pliilosophe qui ressemblait à Vauvenargues; Barthélemi, qui, dans nos promenades, faisait penser à celles de Platon avec ses disciples; Hréquigny, qui avait aussi de cette aménité et de cette sagesse antique; Carbury, l'iiomme de tous les temps et de tous les pays par la riche variété de son esprit et de ses connaissances; Roismont, tout français dans ses mœurs, mais singulier par le contraste de ses agréments dans le monde, et de ses talent» dans la chaire; Maury , plus fier de nous divertir par un conte plaisant, que de nous étonner par un trait d'éloquence, et qui, dans la société, nous faisait oublier l'homme supérieur pour ne montrer que l'homme aimable; Godard, qui avait aussi la verve d'iuie gailé pleine d'esprit; de Seze, qui bientôt vint donner à nos entretiens encore plus d'essor et de charmes.
« IS^ous sommes trop heureux , me disait ma femme, il nous arrivera quelque malheur. » Elle avait bien raison! Apprenez, mes enfants, combien, dans toutes les situations de la vie, la douleur est près de la joie.
Cette bonne et sensible mère avait nourri le