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troisième de ses enfants. Il était beau, plein de santé ; nous croyions n'avoir plus qu'à le voir croître et s'embellir encore, quand tout-à-coup il est frappé d'une stupeur mortelle. Bouvard accourt; il emploie, il épuise tous les secours de l'art sans pouvoir le tirer de ce funeste assoupissement. L'enfant avait les yeux ouverts; mais Bouvard s'aperçut que la prunelle était dilatée; il fit passer une lumière; les yeux et la paupière restèrent immobiles. «Ah! me dit-il, l'organe de la vue est paralysé ; le dépôt est formé dans le cerveau; il n'y a plus de remède; » et, en disant ces mots, le bon vieillard pleurait; il ressentait le coup qu'il portait à l'ame d'un père.
Dans ce moment cruel , j'aurais voulu éloigner la mère; mais, à genoux au bord du lit de son enfant, les yeux remplis de larmes, les bras étendus vers le Ciel, et suffoquée de sanglots : « Laissez-moi, disait -elle, ah! laissez -moi du moins recevoir son dernier soupir. « Et combien ses sanglots, ses larmes, ses cris redoublèrent lorsqu'elle le vit expirer! Je ne vous parle point de ma douleur; je ne puis penser qu'à la sienne. Elle fut si profonde que de plusieurs années elle n'a pas eu la force d'en entendre nommer l'objet. Si elle en parlait elle-même, ce n'était qu'en termes confus: Depuis mon malheur, disait-elle, sans pouvoir se résoudre à dire : Depuis la mort de mon enfant.
Dans la triste situation où étaient mon esprit
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et mon ame, de quoi pouvais-je m'occuper qui ne fût analo<îue à Tamour maternel et à la tendresse conjugale? Le cœur plein de ces sentiments dont j'avais devant moi le plus touchant modèle, je conçus le dessein de Topera de Péncdope. Ce sujet me saisit; plus je le méditais, plus je le trouvais susceptible des grands effets de la musique et de Tintérèt théâtral.
Je l'écrivis de verve, et dans toute l'illusion que peut causer un sujet pathétique à celui qui en peint le tableau. Mais ce fut cette illusion qui me trompa. D'abord je me persuadai que la fidéhté de l'amour conjugal aurait sur la scène Ivrique le même intérêt que l'ivresse et le désespoir de l'amoiu' de Didoii ; je me persuadai encore que, dans un sujet tout en situations, en tableaux, en effets de théâtre , tout s'exécuterait comme dans ma pensée , et que les convenances , les vraisemblances , la dignité de l'action y seraient observées comme dans les progranmies que j'en avais tracés à de mauvais décorateurs et à des acteurs maladroits.. Le contraire arriva; et, dans les moments les plus intéressants, toute illusion fut détruite. Ainsi la belle musifjue de Piccini manqua presque tous ses effets. Saint -Huberti la relevait, aussi admirable dans le rôle de Pèiiilope qu'elle l'avait été dans celui de Diclon; mais, quoiqu'elle y fût applaudie toutes les fois qu'elle occupait la scène, elle fut si mal secondée, que, ni à la cour, ni à Paris, cet opéra n'eut le succès
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dont je m'étais flatté; et c'est à moi qu'en fut la laiite. Je devais savoir de quelles gens ineptes je faisais dépendre le succès d'un pareil ouvrage , et ne pas y compter après ce que j'ai dit de Zéinire et Azor.
Je n'avais pas été plus heureux dans le choix d'un sujet d'opéra-comique que j'avais fait avec Piccini pour le théâtre italien; et, quand j'y pense, j'ai peine à concevoir comment je fus séduit par ce sujet du Donneur éveillé, qui, dans les Mille et une Nuits pouvait être amusant, mais qui n'avait rien de comique. Car le véritable comique consiste à se jouer d'un personnage ridicule; et celui d'Assan ne l'est pas.
En général, après des succès, on doit s'attendre à trouver le public plus difficile et plus sévère. C'est une réflexion que je ne faisais pas assez ; je devenais plus confiant quand j'aurais dû être plus timide; et au théâtre ma vanité en fut punie par des disgrâces.
On m'accordait plus d'indulgence aux assemblées publiques de l'Académie française ; là , je ne briguais point des applaudissements ; je n'y parlais que pour remplir les simples fonctions de ma place, ou pour suppléer les absents. Si quelquefois j'y payais à mon tour le tribut de l'homme de lettres, c'était sans ostentation. Les morceaux de littérature que j'y lisais n'avaient rien de brillant, mais n'avaient rien d'ambitieux. C'était le fruit de mes études et de mes réflexions sur le
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goût, sur la langue, sur les caprices de l'usage, sur le style, sur l'éloquence, tous sujets convenables à l'esprit d'un auditoire académique et liahitué parmi nous. Aussi cet auditoire était- il bénévole; et je croyais m'y voir au milieu d'un cercle d'amis.
Cette faveur, dont je jouissais dans nos assemblées publiques, jointe à l'exacte discipline que je faisais observer, sans aucune partialité, dans nos séances particulières , m'y donnait quelque poids et assez de crédit. Le clergé me savait bon gré des égards qu'on y avait pour lui; la haute noblesse n'était pas moins contente de ces respects d'usage qu'on lui rendait à mon exemple; et, à l'égard des gens de lettres, ils me savaient assez jaloux de l'égalité académique pour me laisser le soin d'en rappeler les droits, si quelqu'un les eut oubliés. Plusieurs même , persuadés que, dans nos élections, je ne cherchais que le mieux possible, me consultaient pour joindre leur suffrage à ma voix. Ainsi, sans brigue et sans intrigue, j'avais de l'influence, et j'en usai, comme il était juste, pour vaincre les obstacles que l'on s'efforçait d'opposer à l'élection de l'un de mes amis.
L'abbé Maury , dans sa jeunesse, ayant prêché au Louvre, avec un grand succès, le panégyrique de saint Louis devant l'Académie française, et, depuis, celui de saint Augustin à l'assemblée du clergé de France, bientôt célèbre dans, les
chaires de Paris, et appelé à prêcher à Versailles l'Avent et le Carême devant le roi , avait acquis des droits incontestables à l'Académie française; et il ne dissimula point que tel était l'objet de son ambition.
Ce fut alors que s'élevèrent contre lui les rumeurs de la calomnie ; et , comme c'était aux oredles de l'Académie que ces bruits devaient parvenir, on avait soin de les adresser en droiture à son secrétaire. J'écoutai tout le mal qu'on voulut me dire de lui; et, quand j'eus tout bien entendu, le prenant en particulier: « Vous êtes attaqué, lui dis-je, et c'est à moi de vous défendre; mais c'est à vous de me donner des armes pour repousser vos ennemis. » Alors je lui expliquai, article par article, tous les torts qu'on lui attribuait. Il m'écouta sans s'émouvoir; et, avec une facilité qui m'étonna, il réfuta ces accusations, me démontrant la fausseté des unes, et, pour les autres, me mettant sur la voie de tout vérifier moi-même.
La seule qu'il ne put d'abord démentir que vaguement , parce qu'elle était vague , lui était intentée par un académicien qui l'accusait de perfidie et de noirceur. L'accusateur était La Harpe, avec lequel il avait été en grande liaison.
«Puisqu'il m'accuse de perfidie, j'aurais droit, me dit l'abbé Maury , de lui en demander la preuve. Je l'en dispense, et c'est moi qui me charge de prouver qu'il me calomnie, pourvu