LIVRE XL IJJ
dont je me fais un devoir envers vous , en est un pour vous envers moi; vous avez les défauts qui sont naturels à la force, et moi j'ai ceux de la faiblesse. La trempe de votre ame peut donner à la mienne plus de vigueur et de ressort ; et j'exige de vous de ne me passer rien qui sente la mollesse et la timidité. Ainsi, dans l'occasion, je pourrai vous donner des conseils de prudence et de modération, et vous m'en donnerez de résolution et de fermeté courageuse. » La convention fut réciproque , et , par-là , furent écartés les nuages qu'aurait élevés entre nous l'amour-propre ou la vanité.
La même année que mon ami fut reçu à l'Académie, elle perdit Thomas, l'un de ses plus illustres membres , et l'un des hommes les plus recommandables par l'intégrité de ses mœurs et l'excellence de ses écrits.
L'intégrité, l'égalité d'une vie irrépréhensible : le rare éloge, mes enfants! et qui l'a mérité cet éloge mieux que Thomas ? Il est bien vrai qu'une partie en était due à la nature. Il était né sage, et il eut la sagesse de tous les âges de la vie. Tempérant , sobre et chaste , aucun des vices de la molesse, du luxe et de la volupté n'eut accès dans son ame. Aucune passion violente n'en troubla la tranquillité ; il ne connut des plaisirs sensuels que ce qui en était innocent, encore n'en jouissait -il qu'avec une extrême réserve. Toute la force et la vigueur qu'avait en lui l'or-
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gane de la pensée et du sentiment sVtaient réunies en un point, Tamour du vrai, du juste et de rhonnète, et la passion de la i^loire. Ce fut là le mobile, le ressort de son ame, le foyer de son éloquence.
Il vécut dans le monde, sans jamais s'y livrer, ni à des goûts frivoles, ni à de vains amusements : il ménageait toutes les fad)lesses ; il n'en avait aucune. Sensible à Famitié , il la cultivait avec soin; mais il la voulait modérée; il en chérissait les liens; il en aurait redouté la chaîne; elle occupait les intervalles de ses travaux, de ses études; mais elle ne lui en dérobait rien, et une solitude silencieuse avait pour lui des charmes qu'il préférait souvent au commerce de ses amis. Il se laissait aimer, et autant qu'on voulait; mais il aimait à sa mesure.
Dans la société commune, il paraissait timide; il n'y était qu'indifférent. Rarement l'entretien y fixait son attention. Était-il téte-à-tête, ou dans un petit cercle , lorsqu'on lui cédait la parole sur quelqu'un des objets qu'il avait médités, il étonnait par l'élévation et l'abondance de ses idées, et par la dignité de son élocution ; mais dans la foule il s'effarait, et son ame semblait alors se retirer en elle-même. Aux propos légers et plaisants il souriait quelquefois, il ne riait jamais. Il ne voyait les femmes qu'en observateur froid , comme un botaniste voit les fleurs d'une plante, jamais en amateur des grâces et de la beauté.
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Aussi les femmes disaient-elles que ses éloges les flattaient moins que les injures passionnées et véhémentes de Rousseau.
Thomas était par complexion et par principes un stoïcien , à la vertu duquel il n'aurait fallu que de grandes épreuves. Il aurait été, je le crois, un Rutilius dans l'exil , un Thraséas ou un Séranus sous Tibère, mieux qu'un Sénèque sous Néron, un jMarc-Aurèle sur le trône ; mais, placé dans un temps de calme et sous des règnes modérés , la fortune lui refusa et ses hautes faveurs et ses rigueurs extrêmes. Sa sagesse et sa modestie n'eurent à se garantir d'aucune des séductions de la prospérité; aucune adversité n'éprouva sa constance. Libre , exempt des inquiétudes auxquelles on s'expose en devenant époux et père , il ne fut éprouvé par aucun des grands intérêts de la nature. Isolé autant que peut l'être, dans l'état social, un simple individu, il n'eut pas méftie un ennemi <pii fût digne de sa colère.
Ce n'est donc que par ses écrits que l'on peut se former une haute idée de son caractère. C'est là qu'on trouve par- tout l'empreinte d'un cœur droit, d'une ame élevée; c'est là que se montrent le courage de la vérité, l'amour de la justice, l'éloquence de la vertu.
L'Académie française jeta les fondements de la réputation de Thomas , en proposant , pour le prix d'éloquence, les éloges de nos grands hommes. Personne , dans cette carrière, ne put le passer
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ni l'atteindre, et il se surpassa lui-même dans l'éloge de Marc-Aurèle. L'élévation et la profondeur étaient les caractères de sa pensée. Jamais orateur n'a mieux embrassé ni mieux pénétré ses sujets. Avant d'entamer un éloge, il commençait par étudier la profession , l'emploi , Tai t dans lequel son héros s'était signalé; et c'est ainsi qu'il louait Maurice de Saxe, en militaire instruit ; Duguay-Trouin, en homme de mer; Descartes, en physicien; d'Aguesseau , en jurisconsulte; Sully, en administrateur; Marc-Aurèle, en philosophe moraliste, égal en sagesse à Apollonius et à Marc- Aurèle lui-même. C'est ainsi qu'en ne voulant faire qu'une préface à ces éloges , il composa , sous le nom d'Essais , le plus savant et le plus beau traité de morale historique , à propos des éloges donnés dans tous les temps avec plus ou moins de justice et de vérité, selon les mœurs des siècles et le génie des orateurs : ouvrage qui n'a pas la célébrité qu'il mérite.
Vous concevez qu'une tension continuelle et une hauteur monotone devaient être \(' défaut des écrits de Thomas. Il manquait à son éloquence ce qui fait le charme de l'éloquence de Fénélon et de JMassil'on dans la prose , de Téloqucnce de Virgile et de Racine dans les vers; l'effusion d'une ame sensible et l'intérêt qu'elle répand. Sou style était grave, inq:)osant , et n'était point aimable. On y admirait tous les caractères d une beauté virile; les femmes y auraient désiré quelques