LIVRE VI II
j'allai le voir. En me le rendant, il m'en fit de grands éloges; mais, lorsqne je jetai les yeux sur le dernier feuillet, je n'y vis point son approbation. « Ayez donc la bonté, lui dis-je, d'écrire là deux mots. » Sa réponse fut un sourire. « Quoi! monsieur, insistai-je, ne Tapprouvez-vous pas? — Non, monsieur. Dieu m'en garde, me répondit-il doucement, — ^ Et puis-je, au moins, savoir ce que vous y trouvez de répréhensible? — Peu de chose en détail, mais beaucoup dans le tout ensemble; et, l'auteur sait trop bien dans quel esprit il a écrit son livre, pour exiger de moi d'y mettre mon approbation. » Je voulus le presser de s'expliquer. « Non, monsieur, me dit -il, vous m'entendez très -bien; je vous entends de même; ne perdons pas le temps à nous en dire davantage , et cherchez un autre censeur. » Heureusement, j'en trouvai un moins difficile, et Bélisaiie fut imprimé.
Aussitôt qu'il parut, la Sorbonne fut en rumeur; et il fut résolu, par les sages docteurs, que l'on en ferait la censure. Pour bien des gens, cette censure était encore une chose effrayante ; et, de ce nombre, étaient plusieurs de mes amis. L'alarme se mit parmi eux. Ceux-là me conseillaient d'appaiser, s'il était possible, la furie de ces docteurs; d'autres amis, plus fermes, plus jaloux de mon honneur philosophique, m'exhortaient à ne pas mollir. Je rassurai les uns et les autres, ne dis mon secret à aucun, et commençai par bien écouter le public.
Mon livre était enlevé; la première édition en était épuisée; je pressai la seconde, je hâtai la troisième. Il y en avait neuf mille exemplaires de répandus avant que la Sorhonne en eût extrait ce qu'elle y devait censurer; et, grâce au bruit qu'elle faisait sur le quinzième chapitre , on ne parlait que de celui-là; c'était pour moi comme la queue du chien d'Alcihiacle. Je me réjouissais de voir comme les docteurs me servaient, en donnant le change aux esprits. Mon rôle à moi était de ne paraître ni faible, ni mutin, et de i^ao^ner du temps pour laisser se multiplier et se répandre dans l'Europe les éditions de mon livre. Je me tenais donc en défense, sans avoir l'air de craindre la Sorbonnc, sans avoir l'air de la braver, lorsqu'un abbé, qui depuis a eu luimême de puissants ennemis à combattre, l'abbé Georgel, vint m'inviter à prendre pour médiateur l'archevêque, en m'assurant que, si je l'allais voir, j'en serais bien reçu, et qu'il le savait disposé à me négocier avec la Faculté un acconnnodement pacifique. Rien ne convenait mieux à mon plan que les voies de conciliation. J'allai voir le prélat : il me reçut d'un air paterne, en m'appelant toujours, Mon cher monsieur Murniontel. Je liis touché de la bonté que semblaient exprimer des paroles si douces. J'ai su depuis que c'était le protocole de Monseigneur en parlant aux petites gens.
Je l'assurai de ma bonne foi, do mon respect