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Jusque-là cependant les principes de Necker ne s'étaient point développés; mais, lorsque Turgot donna sa loi en faveur de la libre exportation des grains, non -seulement de province à province, mais au dehors et dans tous les temps, IVecker se permit de lui dire qu'il y voyait quelque danger, et qu'il aurait à lui communiquer, sur cette branche de commerce, des observations qui, peut-être, méritaient son attention. Ces mots réveillèrent l'antipathie de Turgot pour le système des lois prohibitives. Il répondit que, sur cet objet, son opinion était invariable; mais qu'au surplus cha(;un était le maître d'en dire sa pensée et de la publier.
IVecker lui répondit que ce n'avait pas été son intention, mais que, puisqu'il lui en laissait la liberté, peut-être en ferait-il usage. A quelque temps de-là parut son livre sur les lois relatives au commerce des grains; et au moment de la nouveauté de ce livre, survint l'émeute dont je viens de parler. Turgot ne douta point que l'un n'eût contribué à l'autre , quoiqu'il sût bien que le peuple qui pille les boutiques de boulangers n'en prend pas conseil dans les livres.
Les amis de Turgot, plus animés que lui, auraient voulu qu'il se vengeât de JN^ecker, en le renvoyant à Genève ; il le pouvait , car il avait encore toute la confiance du roi. Sa droiture et son équité le sauvèrent de cette honte; mais il a conservé, jusqu'au tombeau, sa haine contre un
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homme dont le seul tort avait été d'avoir accepte son défi et combattu sou opinion.
Du moment que ]\ecker eut en main l'administration des llnances , son premier soin et son premier travail furent d'en débrouiller le cahos. Clugny y avait laissé un déficit annuel de vingtquatre millions, et, dans ce temps -là, ce vide paraissait énorme ; il fallait le remplir. Necker en sut trouver les moyens. Ces moyens étaient, d'un côté , de simplifier la perception des revenus publics, et d'en nettoyer les canaux; de l'autre, de voir quels étaient les faux-fuyants de la dépense, et d'en réformer les abus.
Le roi, pour être aussi économe que son ministre, n'avait qu'à se défendre d'une trop facile bonté. Ce fut donc pour le préserver des séductions journalières que Necker obtint de lui de suspendre et de différer, jusqu'à la fin de chaque année, la décision des grâces qu'il aurait à répandre, afin d'en voir la somme entière avant de la distribuer.
Ainsi Necker allait s'assurer, par de simples économies , un superflu qui l'eût mis en état de soulager le trésor public, lorsque le signal de la guerre l'avertit qu'il aurait besoin de ressources plus abondantes, tant pour former incessamment une marine respectable , que pour l'armer et la pourvoir. Ces dépenses urgentes devaient monter, par an, à cent cinquante millions. Le crédit seul pouvait y faire face , et le crédit était perdu ;
les infidélités de radministralion l'avaient ruiné pendant la paix; il fallait ou le rétablir, ou suc comber; car l'impôt même le plus onéreux ne peut suffire aux frais d'une guerre dispendieuse; et l'Angleterre, notre ennemie, trouvait alors à emprunter jusqu'à deux et trois cent millions à un intérêt modéré. On a depuis fait un reproche à Necker de ses emprunts; il fallait l'adresser, ce reproche, à la guerre, qui les rendait indispensables, et qui, elle-même, ne l'était pas.
L'art de INecker, pour relever et pour soutenir le crédit, fut d'éclairer la confiance, en faisant voir dans les réserves que lui assurait l'économie, une base solide et un gage assuré des emprunts qu'il allait ouvrir. Le même plan qu'il s'était tracé pour les épargnes de la paix, lui servit à se procurer les fonds que demandait la guerre. On savait qu'il avait sans cesse sous les yeux des tableaux complets et précis de la situation des finances , et , pour ainsi dire , la balance à la main dans toutes ses opérations , pour n'excéder jamais, dans ses engagements, ses facultés et ses ressources. Ce fut avec cet esprit d'ordre qu'ayant trouvé le crédit détruit après quinze ans de paix , il sut le rétablir au milieu d'une guerre qui exigeait les plus grands efforts, et que, malgré le déficit de 1776, malgré les dépenses de cette guerre, et quatre cent douze millions d'emprunts faits pour la soutenir, il fut en état d'annoncer au roi , en t 78 r , dans le compte
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qu'il lui rendit, que les revenus ordinaires excédaient alors de dix millions deux cent mille livres la dépense ordinaire et annuelle de 1 Etat. C'était avertir les Anglais que, sans aucun nouvel impôt, et même sans aucune nouvelle économie, la France allait avoir des fonds pour deux campagnes; car dix millions de revenus libres suffisaient pour asseoir deux cent millions d'emprunts, résultat bien capable de hâter une bonne paix. Necker n'en fut pas moins taxé de vanité pour avoir publié ce compte.
Dans im ministre habile , cette manière ouverte d'exposer ses opérations et la situation des affaires, a sans doute ses avantages, et le succès en est infaillible chez une nation réfléchie et capable d'application; mais, pour une nation légère qui, sur parole et sans examen, juge les hommes et les choses , cette méthode a ses périls; et Necker dut bien les prévoir. Il n'y a de sûreté à prendre un tel public pour juge , que lorsque les objets que l'on met sous ses yeux sont d'une évidence palpable : or, pour la multitude, les états de finance n'auront jamais cette clarté. Personne , dans le monde , ne veut pâlir sur des calculs. Il est donc bien facile de troubler l'opinion sur l'exactitude d'un compte; et, dès que le doute s'élève, c'est lui nuage que la malignité ne manque jamais de grossir. Necker, en faisant une chose exemplaire pour les ministres à venir, .satisfaisante pour le roi, impo-
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santé pour l'Angleterre , encourageante pour la nation , rassurante pour le crédit , en fit donc une très -hardie, très-périlleuse pour lui-même.
Je l'ai vu, dans le temps, muni de pièces justificatives; tous les articles de son compte en étaient appuyés; l'estime publique semblait même le dispenser de les produire, et le premier élan de l'opinion fiit pour lui, et tout à sa gloire.
Mais aussitôt qu'il se trouva un homme assez audacieux pour l'attaquer, cet agresseur fut accueilli par l'envie et la malveillance avec une pleine faveur. Dans un mémoire, il accusait Necker d'infidélité dans son compte, et ce mémoire passait de main en main , d'autant plus recherché qu'il était manuscrit. Un ministre économe ne manque jamais d'ennemis : Necker en avait en foule, et il en avait de puissants. Maurepas, sans se déclarer, les ralliait autour de lui; et c'est ici l'un des exemples des misérables intérêts d'amourpropre auxquels tient si souvent le destin des États.
Maurepas était président du conseil des finances, et, dans un compte où Necker exposait la situation des finances d'une manière si honorable pour lui-même, Maurepas n'était pas nommé. Ce fut aux yeux du vieux ministre une réticence injurieuse : il la dissimula, mais il ne la pardonna point.
Un autre grief fut la disgrâce d'un ministre, créature de Maurepas, ou plutôt de sa femme,
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et que Necker fit renvoyer. Maurepas, qui n'avait jamais eu d'excuse pour se laisser dominer par les femmes, était pourtant su])jugué par la sienne. Cette complaisance assidue, qui est l'adulation de tous les moments, et qui, sur-tout pour la vieillesse et dans l'adversité, a tant de douceur et d'empire, l'avait soumis et captivé comme aurait fait l'amour. Il s'était fait une habitude d'aimer ou de haïr tout ce qu'aimait ou haïssait la compagne de sa disgrâce; et Sartines était l'un des hommes qu'affectionnait le plus la comtesse de Maurepas.
Sartines, ci-devant lieutenant de police, possédait en circonspection , en discrétion , en souplesse, tous les menus talents de la médiocrité; mais du détail obscur de la police de Paris au ministère de la marine, au milieu des hasards d'une guerre de mer, la distance était effrayante : jamais Sartines n'avait acquis la plus légère des connaissances qu'exigeait cette grande place; et, s'il y avait un homme à opposer à ramirauté d'Angleterre, au fort de cette guerre qui embrassait les deux mondes, assurément ce n'était pas lui. Le mauvais succès des opérations répondit à la profonde incapacité de celui qui les dirigeait : nul plan, nul accord, nul ensemble, des dépenses énomics, des revers désastreux; autant de flottes sorties de nos ports, autant de proies pour l'ennemi. Le commerce et les colonies à l'abandon, les convois enlevés, les escadres détruites; et, sans
compter la perte irréparable de nos matelots et la ruine de nos chantiers, plus de cent millions de dépenses extraordinaires jetés tous les ans dans la mer, pour nous en voir honteusement chassés, malgré tout le courage et tout le dévouement de notre marine guerrière ; tels étaient les droits de Sartines pour être soutenu et protégé par Maurepas. IVecker, qui gémissait de voir le déplorable usage qu'on faisait de tant de trésors , et à quelles mains la fortune et la gloire d'une grande nation étaient abandonnées , n'en redoublait pas moins d'efforts pour subvenir aux besoins de la guerre et pour en soutenir le poids. Il était convenu avec Sartines, qu'au-delà des fonds que le trésor royal lui faisait tous les ans, celui-ci, dans les cas pressants, pourrait user du crédit personnel du trésorier de la marine, jusqu'à la concurrence de cinq à six millions ; et il comptait sur son exactitude à se tenir dans ces limites , lorsqu'il apprit du trésorier lui-même que, par obéissance pour son ministre , il avait porté la somme de ses avances et de ses billets sur la place à vingtquatre millions payables dans trois mois. Ce fut comme un coup de massue pour le directeur des finances; car, n'ayant pris aucune mesure pour faire face à un engagement qu'on lui avait dissimulé, il allait arriver au terme sans savoir comment le remplir. Il y pourvut ; mais soit qu'il y eut de la part de Sartines de la mauvaise volonté , ou seulement de l'imprudence , Necker ne
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vit j)lus jjoiir lui-inème de sûreté à travailler avec un tel homme; il s'en plaignit au roi, et lui demanda décidément ou sa retraite, ou celle de vSartines.
INIaurepas était à Paris , retenu par la goutte. Le roi, avant de prendre une résolution, lui écrivit pour le consulter. Lorsqu'il reçut la lettre du roi, m'a dit le duc de Nivernais, nous étions auprès de son lit , sa femme et moi. Il nous la lut. V alternative f Lit long-temps débattue ; rjiais enfin , se décidant lui-même , il faut , nous dit-il , sacrifier Sartines ; nous ne pouvons nous passer de NecÀer.
Le roi , en renvoyant Sartines, consulta Necker sur le choix du successeur qu'il devait lui donner, et Necker lui indiqua le maréchal de Castries. L'on sait combien les événements et la conduite de la guerre firent applaudir un tel choix. Le vieux ministre n'en fut que plus jaloux; et son cabinet fut dès -lors comme un centre d'activité pour la cabale ennemie de Necker. Elle croyait avoir aussi une protection dans les princes frères du roi.
Quelque réservée que fût à leur égard la confluite de Necker, on avait cru s'apercevoir qu'elle leiu' semblait trop rigide; mais, ce qui était bie*!! plus vrai, cette rigidité déplaisait à leur cour, et les échanges, les cessions, les ventes, toutes les affaires que les gens en crédit avaient coutume de négocier avec le roi, ayant à redouter, dans ce directeur des fuiances, lui examinateur clair-
voyant et sévère , il leur tardait à tous d'en être délivrés.
Plus de pièges tendus à la facilité du roi, plus de faveurs surprises , plus de grâces légèrement et furtivement échappées ; sur-tout plus de moyens de cacher, comme dans les recoins du portefeuille des ministres, les articles secrets d'un bail, d'un marché ou d'un privilège , et dans tous les réduits obscurs du labyrinthe des finances , les bénéfices clandestins que l'on se serait procurés. L'homme qui coupait la racine à tant d'abus ne pouvait manquer d'être haï. Le mémoire qui l'accusait d'en avoir imposé au roi, fut donc vivement appuyé.
Malheur à moi si je faisais tomber sur les princes, frères du roi, le plus léger soupçon d'avoir voulu favoriser la calomnie; mais le mensonge savait prendre à leurs yeux les couleurs de la vérité, comme les plus vils intérêts avaient pris les couleurs du zèle.
Bourboulon, l'auteur du mémoire, trésorier du comte d'Artois, s'était rendu agréable à ce prince. Fier de sa protection, il allait donc tête levée; et, s'avouant l'accusateur de Necker, il le défiait de lui répondre. Tant d'assurance avait un air de vérité, et en imposait au public. Bien des gens avaient peine à croire que Necker eût tout-àcoup changé si merveilleusement la situation des finances; et, sans lui faire un crime du compte spécieux qu'il en avait rendu , ils pensaient que
ce compte avait été fait avec art pour entretenir le crédit, annoncer des moyens de soutenir la guerre, et nous faciliter la paix. Maurepas accueillait cette opinion d'un air d'intellie;ence , et semblait applaudir a la pénétration de ceux qui devinaient si bien.
Mais Necker ne crut pas devoir s'accommoder d'une semblable apologie; et, incapable de composer avec l'opinion sur l'article de son bonheur, il demanda au roi qu'il lui permît de mettre sous ses yeux , en présence de ses ministres , le mémoire de Bourboulon, et d'y répondre article par article. Le roi y consentit ; et Maurepas , Miromesnil , Vergennes, trois ennemis de Necker, assistèrent à ce travail. Le mémoire y fut lu et démenti, d'un bout à l'autre, par des pièces qui constataient la situation des finances, et dont le compte rendu au roi n'était qu'un développement.
A ces preuves incontestables, les trois ministres n'eurent pas l'ombre d'un doute à opposer; mais, lorsque le roi demanda en confidence à Maurepas ce qu'il pensait de ces calculs et de ce compte de finance : Je le trouve , Sire ^ aussi plein de vérité que de modestie, répondit le vieux courtisan.
Après cet examen , il fallait que la fausseté de l'accusation fût punie, ou que Necker fût soupçonné de s'en être mal défendu. Il avait méprisé les libelles injurieux qui n'attaquaient que sa ])ersonne; mais devait-il négliger de même celui
qui décriait son administration? Plus le roi était juste et reconnu pour l'être, plus on devait croire impossible que Bourboulon fût encore souffert dans la maison des princes, s'il était convaincu de mensonge et de calomnie. Or , après cette conviction , il restait dans sa place , et se montrait par-tout, même au souper du roi.
Dans cette conjoncture, sur laquelle j'insiste à cause des suites funestes que la résolution de Necker allait avoir, il avait trois partis à prendre ; Tuii de se fier davantage à sa propre réputation, de tout dissimuler, et de tout endurer jusqu'à la mort de Maurepas, qui n'était pas bien éloignée; l'autre de se défendre tout simplement en faisant imprimer sur deux colonnes le mémoire de Bourboulon et les pièces qui démentaient ce mémoire calomnieux; l'autre de demander au roi que son accusateur, convaincu de calomnie, en fût puni. Le premier eût été l'avis des esprits les plus sages. Que na-t-il attendu'} me dit le duc de Nivernais lui-même , après la mort de Maurepas) six mois -de patience nous l'auraient conservé. Et la paix fût venue , et les finances, rétablies par un bon économe sous le meilleur des rois , nous auraient fait long-temps jouir de son règne et de ses vertus. Le second eût été encore lui parti raisonnable ; car le public ayant les pièces sous les yeux , la vérité eût été manifeste et le détracteur confondu. Mais de [jrétendus amis de Necker ne pensèrent pas qu'il
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fût (ligne de lui d'entrer en lice avec un pareil agresseur. Il fallait, selon moi, le mépriser ou le combattre. Il demanda qu'il fut puni. Il est vrai qu'il était tous les jours menacé de libelles encore plus atroces et plus infâmes; et, si on ne faisait pas un exemple de Bourboulon , il était impossible que Necker, abandonné par la haine du vieux ministre à l'insolence et à la ra^e d'une cabale autorisée, ne perdît pas au moins une partie de cette considération qui était lame de son crédit. Ce fut au nom de ce crédit, de cette opinion puissante , sans laquelle il ne pouvait rien, qu'il demanda, pour toute peine, que son détracteur fût chassé de la maison du comte d'Artois. La réponse de Maurepas fut qu'il demandait l'impossible. « C'est donc, insista Neclier, au roi lui-même à rendre témoignage à la vérité par quelque marque de la confiance dont il m'honore, » et, ce qu'il demanda fut l'entrée au conseil d'état. Je dois dire qu'il regardait comme un grand mal que, dans ce conseil où se délibérait ce qui dépend le plus de la situation des finances, l'administrateur des finances ne fiit pas admis de plein droit ; et il avait raison d'y croire sa présence au moins très-utile. Mais Maurepas ne vit, ou feignit de ne voir dans une demande si juste qu'une vanité déplacée. « Qui? vous, lui dit-il , au conseil , et vous n'allez point à la messe! — M. le comte, répondit Necker, cette raison )t est bonne ni pour vous, ni pour moi. Sull\
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n'allait point à la messe, et Sully entrait an conseil. » Manrepas, dans cette réponse, ne saisit que le ridicule de se comparer à Sully; et, au lieu de l'entrée au conseil, il lui offrit de demander pour lui les entrées du cabinet. Necker ne dissimula point qu'il regardait cette offre comme une dérision , et il demanda sa retraite.
C'était-là ce qu'on attendait avec une vive impatience dans le salon de Manrepas; et la marquise (le Flammarens, sa nièce, ne me l'a pas dissimulé. Mais lui, feignant de ne pas consentir à ce qu'il désirait le plus, refusa de présenter au roi la démission de Necker, et finit par lui dire que c'était à la reine qu'il fallait la remettre, s'il était résolu décidément à la donner.
La reine , qui l'écoutait favorablement et qui lui marquait de l'estime, sentit la perte que le roi allait faire; et, voyant que Necker persistait dans sa résolution , elle exigea qu'il prît au moins \ingt-quatre heures pour y réfléchir mûrement.
Necker, en se consultant lui-même, se retraça le bien qu'il avait fait, pensa au bien qu'il aurait fait encore, sentit d'avance l'amertume des regrets qu'il aurait après y avoir renoncé; et, ne pouvant se persuader qu'un vieillard , au bord de la tombe, voulût être envers lui obstinément injuste, il se détermina à le voir encore une fois.
«Monsieur, lui dit-il, si le roi veut bien me témoigner qu'il est content de mes services, il peut m'en donner wnç: marque qui ne sera pour
inoi qu'un moyen de le mieux servir; c'est la direction des marchés de la "uerre et de la marine. — Ce que vous demandez, dit Maurepas, ofïenserait les deux ministres. — Je ne le crois pas, reprit Necker; mais, au surplus, tant pis pour le ministre qui, dans l'examen des dépenses qu'il lui est impossible d'apprécier lui-même, m'envierait un travail qu'il abandonne à ses commis. » Le dernier mot de l'un fut que cela n'était pas proposable; la dernière résolution de l'autre fut d'aller supplier la reine de faire agréer sa démission. La reine la reçut et le roi l'accepta. A'oilà de quelle source ont dérivé tous nos malheurs. Nous allons les voir se grossir et se déborder par torrents, jusqu'à nous entraîner dans la plus profonde ruine.
On peut trouver peu vraisemblable la facilité qu'eut le roi à se priver d'un homme habile et qui l'avait si bien servi; mais ce bien était altéré par des insinuations adroites et perfides. Necker lui était peint comme un homme rempli d'orgueil, et d'un orgueil inexorable. On avait, disait- on, voulu lui faire entendre qu'en supposant dans le mémoire de Bourboulon des erreurs de calculs, ces erreurs n'étaient pas des crimes ; qu'il n'y avait pas lieu d'exiger qu'un prince, qu'un frère An roi déshonorât un homme à lui, en le chassant pour avoir déplu à un ministre des finances; mais rien n'avait pu l'appaiser. On lui avait offert de demander pour lui et d'oblenir de sa majesté
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une faveur dont s'honorait la plus haute noblesse, les entrées du cabinet ; mais il les avait dédaignées. Comme il se croyait nécessaire, il prétendait faire la loi; il se comparait à Sully, et ne demandait rien de moins qu'à dominer dans les conseils, à surveiller tous les ministres, en un mot, à s asseoir sur le trône à côté du roi.
Le désintéressement avec lequel Necker avait voulu servir l'État contribuait encore à le faire passer pour un altier républicain , qui voulait qu'on lui dût sans rien devoir lui-même; et, pour en dire ma pensée, en refusant comme il avait fait, les appointements de sa place, Necker avait dû s'attendre qu'on expliquerait mal cette fierté humiliante pour tous ceux qui ne l'avaient pas, et qui ne pouvaient pas l'avoir.
Enfin, pour ne laisser au roi aucun regret sur le renvoi de Necker, on avait trouvé le moyen de lui persuader que, si c'était un mal, ce mal était inévitable.
L'un des projets de Necker était, comme l'on sait, d'établir dans tout le royaume des assemblées provinciales. Or, pour faire sentir au roi futilité de ces assemblées, Necker, dans un mémoire qu'il lui avait lu dans son travail, et qui n'était que pour lui seul, avait exposé d'un côté les inconvénients de l'autorité arbitraire confiée à des intendants , et l'abus qu'en faisaient leurs agents subalternes; de Fautie côté, l'avantage qu'il y aurait pour le roi à se rapprocher de ses peu-
pies et à «jfagner leur confiance personnelle et immétliale, afin de moins dépendre de l'entremise des parlements. Ce mémoire, surpris et divulcjné en même temps que IJourhouJon faisait courir le sien, déplut à la ma^^fistrature, et l'indisposa contre Necker autant qu'il le fallait pour donner lieu au vieux ministre de faire entendre au roi que, dans l'esprit des parlements, Necker était un homme perdu; que les corps ne pardonnaient point; que celui qui les avait une fois offensés, les trouverait à jamais intraitables ; que cette mésintelligence serait une hydre à combattre sans cesse; que Necker le sentait lui-même; et qu'en se retirant pour d'autres causes simulées, il reconnaissait que la place n'était plus tenable pour lui.
Une singularité remarquable, et qui, seule, ferait connaître l'insouciance de Maurepas, c'est que, lorsqu'il rentra dans son salon, tout joyeux du départ de Necker, ses amis lui ayant demandé quel homme il mettait à sa place, il avoua qu'il n'y avait point pensé. Ce fut ^ m'a dit sa nièce, le cardinal de Rohaii qui^ se trouvant là., par hasard, lui désigna Fleuri; et Fleuri fut nommé.
Cet ancien conseiller-d'état, esprit fin, souple, insinuant, avait pour lui ses relations et ses affinités dans la magistrature; c'était, aux yeux de Maurepas , un avantage considérable ; car , ne voyant dans les finances qu'une guerre de chicane entre la cour et le parlement, pour lui, le