‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 74 sur 162 · LIVRE X ni · texte numérisé non relu

LIVRE X ni

l'avarice réunie au plus haut degré à celle de Vambition. Dans un monde qui effleure tout et n'approfondit rien, Brienne savait employer un certain babil politique, concis, rapide, entrecoupé de ces réticences mystérieuses qui font supposer, au-delà de ce que Ton dit, ce qu'on aiu-ait à dire encore, et laissent un vague indéfini à l'opinion que l'on donne de soi. Cette manière de se produire en feignant de se dérober, cette suffisance mêlée de discrétion et de réserve, cette alternative de demi -mots et de silences affectés , et quelquefois une censure légère et dédaigneuse de ce qui se faisait sans lui, en s'étonnant qu'on ne vît pas ce qu'il y avait de mieux à faire , c'était là bien réellement l'art et le secret de Brienne. Il ne montrait de lui que des échantillons, encore bien souvent n'étaient-ils pas de son étoffe. Cependant , presque dans tous les cercles d'où partaient les réputations, personne ne doutait qu'il n'arrivât au ministère la tète j)leine de grandes vues, et le portefeuille rempli des projets les plus lumineux. Il arriva; et son portefeuille et sa tète, tout se trouva également vide.

Dans le naufrage de Calonne, ce furent ses débris qu'il parut avoir ramassés ; ce furent ses édits du timbre et de l'impôt territorial qu'il présenta au parlement. Il pouvait se faire un appui de l'autorité des notables ; et entre les deux grands écueils des états -généraux el de la ban-

queroutc,il avait un piiis.s;inl moyen de les réduire à reconnaître la nécessité des impôts. Il ne sut que les renvoyer. Rien ne fut statué ni conclu dans cette assemblée.

Il entendait le cri de la nation qui demandait le rappel de Necker; et en le sollicitant lui-même auprès du roi, il se fut honoré, il se fût affermi dans la place éminente qu'il occupait, il se fut soulagé du fardeau des finances , il eut assuré son repos, fait bénir son élévation, couvert d'un voile de dignité Tindécence de sa fortune, dissimulé tout à son aise son oisive incapacité, en un mot, il se fut conduit en homme habile et en honnête homme; il n'en eut jamais le courage. Cette fatale peur d'être effacé , d'être primé , le lui ota. Inutilement ses amis le pressaient d'appeler à son secours l'homme invoqué par la voix publique; il répondait : Le roi et la reine nen veulent pas. Il dépend de vous, lui dit INIontmorin, de persuader à la reine que Necker vous est nécessaire, et moi, je me fais fort de le persuader au roi. Brienne, pressé de si près, répondit : Je puis vien passer. Ainsi périssent les empires.

Importuné d'entendre le public demander Necker avec instance, il .se plaisait à le voir en butte à des écrivains faméliques, qu'il pavait, disait-on, pour le calomnier. Cependant il se vovait perdu dans le vide de ses idées. Ku moins de cinq mois il essaya de deux controleurs-géné-

raiix, Villedeuil et Lambert; tous les deux furent sans ressource. Un nouveau conseil des finances, un comité consultatif, tout lui était bon, excepté IVecker, et tout lui était inulile. Jusqu'aux dernières extrémités , il crut pouvoir user d'expédients; rien ne lui réussit. Egaré, flottant sans boussole , et ne sachant quel mouvement donner au timon de l'Etat, enfin dans sa conduite et dans son caractère toujours opposé à lui-même, irrésolu dans sa témérité, pusillanime dans son audace ; osant tout , abandonnant tout presque aussitôt après l'avoir osé, il ne cessa de compromettre et d'affaiblir l'autorité royale , et se rendit à-la-fois lui-même odieux par son despotisme, méprisable par son étourderie et par son instabilité.

Pour gagner la faveur publique, il débuta par vouloir établir les assemblées provinciales; et en les rendant électives et dépendantes de la commune, il fit légèrement et sans aucune réflexion ce qui en aurait demandé le plus. Tout despotique qu'il était, il eut voulu se montrer populaire et passer pour républicain. Il soutint mal ce personnage.

Après avoir congédié les notables, il envoya au parlement^ses deux édits du timbre et de l'impôt territorial, comme s'ils avaient dû passer de prime abord , sans aucune difficulté. Ce fut là cependant que de jeunes tètes bouillantes commencèrent à remuer ces bornes respectables , ces questions de droit public , si critiques , si déli-

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cates, qu'on agita bientôt avec tnnt de chaleur et de témérité; mais il ne s'en mit point en peine. 11 parut nicnie, durant les séances et les débats du parlement, avoir oublié son talent favori, l'adresse et l'insinuation. Nulle négociation, aucune conférence, aucune voie ouverte aux moyens de conciliation : il voulut tout franchir, tout enlever de vive force. Tant d'arrogance et de roideur souleva la magistrature , et dans tous les parlements du royaume fut prise en même temps la résolution de rebuter les nouveaux édits avant qu'on les y eût envoyés; mais à cette insurrection qui menaçait l'autorité royale, Brienne n'opposa que le dédain des voies conciliatrices , et l'abandon de la chose publique au hasard des événements.

Le parlement de Paris lui demandait la communication des états de finance : cette demande était fondée. Pour déterminer les subsides dans leur somme et dans leur durée sur les vrais l)esoins de l'Etat, le parlement devait savoir quels étaient ces besoins : le droit de remontrances emportait le droit d'examen; et à moins d'exiger de lui une obéissance d'esclave, on ne pouvait lui refuser de l'éclairer siu^ ses devoirs. Ce fut ce que Brienne ne voulut point entendre; il ne vit pas qu'il était plus nécessaire que jamais qu'il y eût au nom du peuple une forme de délibération et d'acceptation des impots, et que, si on disputait aux parlements le droit, tel quel, de

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