LIVRE XIII
tlivers; mais le plus grand nombre de ces exemples étaient favorables à la classe privilégiée , et si celui de 161 4 était suivi, comme le parlement le demandait et croyait l'obtenir, l'ordre de la noblesse et celui du clergé s'assuraient la prépondérance. Leurs droits, leurs privilèges leur seraient conservés et garantis pour l'avenir; et en échange du service que le parlement leur aurait rendu , il serait constitué lui-même, dans l'intervalle des assemblées , leur représentant perpétuel Mais , dans la classe populaire , l'esprit public avait pris un caractère qui ne s'accordait plus avec les prétentions de la classe parlementaire et féodale. Le laboureur dans les campagnes, l'artisan dans les villes, l'honnête bourgeois occupé de son négoce, ou de son industrie, ne demandaient qu'à être soulagés; et, livrés à eux-mêmes, ils n'auraient député que des gens paisibles comme eux. Mais dans les villes, et sur-tout à Paris, il existe une classe d'hommes qui , quoique distingués par l'éducation , tiennent au peuple par la naissance , font cause commune avec lui , et lorsqu'il s'agit de leurs droits , prennent ses intérêts , lui prêtent leurs lumières, et lui donnent leurs passions. C'était dans cette classe que se formait depuis long-temps cet esprit novateur, contentieux, hardi, qui acquérait tous les jours plus de force et plus d'influence.
L'exemple tout récent de l'Amérique septentrionale, rendue à elle-même par son propre
courage et par le secours de nos armes, noii^» était sans cesse vanté Le voisinage des Anglais , l'usage plus fréquent de voyager dans leur pays , l'étude de leur langue , la vogue de leurs livres, la lecture assidue de leurs papiers publics, l'avide curiosité de ce qui s'était dit et passé dans leur parlement, la vivacité des éloges qu'on donnait à leurs orateurs , l'intérêt qu'on prenait à leurs débats, enfin jusqu'à l'affectation de se donner leurs goûts , leurs modes, leurs manières, tout annonçait inie disposition prochaine à s'assimiler avec eux; et véritablement ce spectacle de liberté publique et de sûreté personnelle , ce noble et digne usage du droit de propriété dans l'acceptation volontaire et l'équitable répartition de l'impôt nécessaire aux besoins de l'Etat , avait droit d'exciter en nous des mouvements d'émulation. C'était d'après de tels exemples que des hommes instruits, remuants et audacieux avertissaient par- tout le peuple de ne pas oublier ses droits, et le ministre d'en prendre soin.
Le ministre ne demandait qu'à maintenir les droits du peuple; car la ligue des parlements, du clergé et de la noblesse contre l'autorité royale l'avait réduit à regarder le peuple comme le refuge du roi. Mais, contre ime si grande masse de résistance et de crédit, il se sentait trop faible, et il avait besoin d'être fortement appuyé.
Il n'élait pas bien sûr de l'être par l'assemblée des notables. Cette assemblée où domineraient
i'églisc, Tépée et la robe, et dans laquelle les notables des villes n'auraient pas même le tiers des voix, ne devait guère être favorable aux communes.
Mais, quel que fût le résultat des délibérations, le mouvement serait donné aux esprits dans tout le royaume , et les grands intérêts de la chose publique, agités dans cette assemblée, le seraient encore plus vivement au-dehors. C'était de-là sur- tout que le ministre attendait sa force, et peut-être cet appareil de consultation n'était- il qu'une lice ouvertp à l'opinion nationale, ou qu'un signal pour elle de se manifester. Le roi l'y avait invitée par un arrêt du conseil, avant le renvoi de Brienne. Il était donc probable que l'opinion publique en imposerait aux notables. Déjà se montrant populaires dans leur première assemblée de 1787, non-seulement ils avaient consenti, mais ils avaient demandé eux-mêmes que, dans les assemblées provinciales que proposait Galonné , le nombre des membres du tiersétat fût égal à celui des membres du clergé et de la noblesse réunis. La question semblait donc jugée par eux-mêmes; et Necker ne faisait que leur laisser l'honneur de confirmer leur décision. La même disposition, dans les états de Dauphiné, avait été hautement louée et proclamée comme un modèle. Ainsi, de tous côtés, les notables étaient avertis d'être populaires; et il n'y avait aucune apparence qu'ils voulussent ou qu'ils
osassent cesser de l'être après lavoir été. Ce tut dans cette confiance que la même assemblée de 1787 fut convoquée de nouveau le 5 octobre 1788, et se réunit à Versailles le 3 novembre de la même année.
Mjis, lorsqu'il y fut question de composer dans les états ce conseil national, ce tribunal suprême où seraient discutés leurs droits, leurs privilèges, et tous les plus grands intérêts de leur rang el de leur fortune, chacun des ordres ne s'occupa que des dangers qu'il allait courir.
Les objets sur lesquels on avait à délibérer furent proposés en questions, dont les principales étaient : Quel devait être le nombre respectif des députés de chaque ordre? Quelle avait été cl quelle pouvait être leur forme de délibérer ? Quelles conditions seraient nécessaires pour être électeurs et pour être éligibles dans l'ordre du clergé et dans celui du tiers, soit dans les communautés des campagnes, soit dans celles des villes? Ces deux qualités devaient-elles avoir pour titre une mesure de propriété réelle, ou seulement une quotité ? et quelle quotité dans l'imposition ?
L'assemblée était divisée en six bureaux, présidés chacun par un prince; et le roi demandait que sur chacune des questions proposées, les bureaux ayant formé chacun leur vœu définitif, ces avis motivés et suffisamment développés kii fussent tous remis, avec le compte des suffrages qu'aurait eus chaque opinion.