LIVRE XIV
mandait cpi'à n'en laisser aucune trace , et personne ne souhaitait plus vivement que lui cette réforme salutaire; mais c'était sous ce nom vague et captieux de réforme qu'on déguisait une révolution; et cette erreur explique le succès presque universel d'un plan qui, présentant sous divers aspects l'honnête, l'utile, et le juste, s'accommodait à tous les caractères et conciliait tous les vœux.
Les meilleurs citoyens se croyaient d'accord de volonté et d'intention avec les plus méchants ; les esprits animés, soit de l'amour du bien public, soit d'un désir de gloire et de domination, soit d'une basse envie, ou d'une infâme ardeur de rapine et de brigandage, suivaient tous la même impulsion, et de ces mouvements divers le résultat était le même, la subversion de l'État, (l'est là ce qui me semble faire l'apologie d'un grand nombre d'hommes que l'on a crus pervers, et qui n'ont été qu'égarés.
Qu'en effet quelques hommes du naturel des tigres eussent prémédité la révolution comme elle s'est exécutée , cela est concevable ; mais que la nation française, que le bas peuple même, avant que d'être dépravé, eût consenti à ce complot barbare, impie et sacrilège, c'est ce que personne, je crois, n'oserait soutenir. Il est donc faux que les crimes de la révolution aient été les crimes de la nation, et je suis loin de supposer qu'aucun de mes collègues à l'assemblée électorale ait pu seulement les prévoir.
Ce fut, Je le crois, avec un aveugle enthousiasme du bien public que nous arriva cette troupe de gens de loi, soutenue d'un cortège d'ambitieux républirains qui, comme eux, aspiraient à se rendre célèbres dans les conseils d'un peuple libre. Target, distingué au barreau, d'ailleurs bien famé parmi nous, y vint jouer le premier rôle.
Le gouvernement nous avait envoyé pour président le lieutenant civil. Ce fut une fausse démarche, car elle était insoutenable. Une assemblée essentiellement libre devait avoir un présidcMit pris dans son sein et de son choix. Ce magistrat soutint dignement sa mission : il nons fit admirer sa fermeté et sa sagesse, mais inutilement. La cause fut plaidée contradictoirement avec lui par l'avocat Target; et celui-ci, pour avoir défendu les droits de l'assemblée, en fut proclame président.
Athlète exercé dès long-temps dans le pugilat du barreau, armé d'assurance et d'audace, dévoré d'ambition, et environné d'une escorte d'applaudisseurs bruyants, il commença par s'insinuer dans les esprits en homme conciliant et pacifique; mais, lorsqu'il se fut emparé de cette assemblée de citoyens nouveaux encore dans les fonctions d'hommes publics, il leva la tète, et se prononça hautement. Au lieu de s'en tenir, comme il était du devoir de sa place, à exposer fidèlement l'état des questions soumises à l'examen de l'assemblée, à recueillir, à résumer, à énoncer foprnion, il la dicta.