LIVRE XIV. q
^os fonctions ne se bornaient pas à élire des députés , nous avions encore à former , dans leurs mandats, des réclamations, des plaintes, des demandes; et chacun de ces griefs donnait lieu à de nouvelles déclamations. Les mots indéfinis d'égalité, de liberté, de souveraineté du peuple, retentissaient à nos oreilles; chacun les entendait, les appliquait à sa façon. Dans les règlements de police, dans les édits sur les finances, dans les autorités graduelles, sur lesquelles reposaient Tordre et la tranquillité publique, il n'y avait rien où l'on ne trouvât un caractère de ty.rannie, et l'on attachait une ridicule importance aux détails les plus minutieux. Je n'en citerai qu'un exemple.
Il s'agissait du mur d'enceinte et des barrières de Paris, qu'on dénonçait comme un enclos de bètes fauves, trop injurieux pour des hommes.
<c J'ai vu, nous dit l'un des orateurs, oui, citoyens, j'ai vu à la barrière Saint-Victor, sur l'un des piliers, en sculpture, le croirez-vous ? j'ai vu l'énorme tète d'un lion, gueule béante, et vomissant des chaînes dont il menace les passants. Peut-on imaginer un emblème plus effrayant du despotisme et de la servitude? » L'orateur luimême imitait le rugissement du lion. Tout l'auditoire était ému; et moi qui passais si souvent à la barrière Saint- Victor, je m'étonnais que cette image horrible ne m'eût point frappé. J'y fis donc ce jour-là une attention particulière ; et sur le
pilastre je vis pour ornement nu bouclier pendu à une chaîne mince que le sculpteur avait attachée à un petit muffie fie lion, comme on en voit à des marteaux de porte , ou à des robinets de fontaine.
L'intrigue avait aussi ses comités secrets, où Ton dépouillait tout respect pour nos maximes les plus saintes, pour nos objets les plus sacrés. ]Vi les mœurs, ni le culte, n'y étaient épargnés. On y montrait, selon la doctrine de IMirabeau , comme inconciliables et connue incompatibles la politique avec la morale, l'esprit religieux avec l'esprit patriotique, et les vieux préjugés avec les nouvelles vertus. On y faisait regarder comme inséparables, sous le gouvernement d'un seul , la royauté et la tyrannie , l'obéissance et la servitude , la puissance et l'oppression.
Au contraire, dès que le peuple rentrerait dans ses droits d'égalité , d'intlépendance , on exagérait follement les espérances et les promesses. Il semblait que c'était par des hommes de l'Age d'or qu'on allait être gouverné. Oc peuple libre, juste et sage , toujours d'accord avec lui-même , toujours éclairé dans le choix de ses conseils , de ses ministres, modéré dans l'usage de sa force et de sa puissance, ne serait jamais égaré, jamais trompé, jamais dominé, asservi par les autorités qu'il aurait confiées. Ses volontés feraient ses lois , et ses lois feraient son bonheur.
Quoique je fusse presqi'.e isolé, et que, de