‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 96 sur 162 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

— «Ainsi, lui dis -je, vos essais sont des crimes, et vos milices sont des brigands. — Il le faut bien, me répondit-il froidement. Que feriez -vous de tout ce peuple en le muselant de vos principes de l'honnête et du juste ? Les gens de bien sont faibles, personnels et timides; il n'y a que les vauriens qui soient déterminés. L'avantage du peuple, dans les révolutions, est de n'avoir point de morale. Comment tenir contre des hommes à qui tous les moyens sont bons? Mirabeau a raison : il n'y a pas une seule de nos vieilles vertus qui puisse nous servir : il n'en faut point au peuple, ou il lui en faut d'une autre trempe. Tout ce qui est nécessaire à la révolution, tout ce qui lui est utile est juste : c'est-là le grand principe. »

— « C'est peut-être celui du duc d'Orléans, répliquai -je ; mais je ne vois que lui pour chef à ce peuple en insurrection, et je n'ai pas, je vous Tavoue, grande opinion de son courage. — - Vous avez raison, me dit-il; et Mirabeau qui le connaît bien , dit que ce serait bâtir sur de la boue que de compter sur lui. Mais il s'est montré populaire , il porte un nom qui en impose , il a des millions à répandre , il déteste le roi , il déteste encore plus la reine; et si le courage lui manque, on lui en donnera; car, dans le peuple même on aura des chefs intrépides , sur-tout dès le moment qu'ils se seront montrés rebelles, et qu'ils se croiront criminels ; car il n'y a p],us à reculer , lorsqu'on n'a derrière soi pour retraite

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que l'échafaiid. La peur, saus espéianee de salul, est le vrai courage du peuple. On aura des forces inimcnscs, si Ton peut obtenir une immense complicité. Mais, ajouta -t - il , je \ois cpie mes espérances vous attristent : vous ne voulez pas d'une liberté qui coûtera beaucoup d'or et de sang. Voulez -vous qu'on vous fasse des révolutions à l'eau rose ? »

Là finit l'entretien, et nous nous séparâmes, lui sans doute plein de mépris pour mes minutieux scrupules , et moi peu satisfait de sa tière immoralité. Le malheureux s'en est puni en s'égorgeant lui-même, lorsqu'il a connu ses erreurs.

Je fis part de cet entretien à l'abbé jNIaury le soir même. « Il n'est que trop vrai, me dit -il, que dans leurs spécidations ils ne se trompent guère , et que , pour trouver peu d'obstacles , la faction a bien pris son temps. J'ai observé les deux partis. Ma résolution est prise de périr sur la brèche; mais je n'en ai j)as moins la triste certitude qu'ils prendront la place d'assaut, et qu'elle sera mise au pillage. »

— « S'il est ainsi, lui dis -je, quelle est donc la démence du clergé et de la noblesse, de laisser le roi s'engager dans cette guerre ? — Que voulez-vous qu'ils fassent? — Ce qu'on fait dans un incendie : je veux qu'ils fassent la part au feu ; qu'ils remplissent le déficit en se chargeant de la dette piil>li(pie; qu'ils remettent à flot le vaisseau de l'État, enfin qu'ils retirent le roi du

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