LIVRE XIV. agS
milieu des écueils où ils l'ont engagé eux-mêmes, et qu'à quelque prix que ce soit, ils obtiennent de lui de renvoyer les états -généraux avant qu'ils ne soient assemblés. Je veux qu'on leur annonce qu'ils sont perdus si les états s'assemblent , et qu'il n'y a pas un moment à perdre pour dissiper l'orage qui va fondre sur eux. » Maury me fit des objections; je n'en voulus entendre aucune. « Vous l'exigez, me dit -il, eh bien ! je vais faire cette démarche. Je ne serai point écouté. »
Malheureusement il s'adressa à l'évèque D'*** , tête pleine de vent, lequel traita mes avis de chimères. Il répondit : « Qu'on n'en était pas où l'on croyait en être , et que , l'épée dans une main, le crucifix dans l'autre, le clergé défendrait ses droits. »
Libre de ma députation de l'assemblée électorale, j'allai chercher dans ma maison de campagne le repos dont j'avais besoin; et par-là je me dérobai à une société nouvelle qui se formait chez moi; elle était composée de gens que je me serais plu à réunir dans des temps plus paisibles. C'étaient l'abbé de Périgord , récemment évéque d'Autun, le comte de Narbonne, et le marquis de la Favette. Je les avais \as dans le monde, aussi libres que moi d'intrigues et de soins : l'un, d'un esprit sage, liant et doux; l'autre, d'une gaîté vive, brillante, ingénieuse; le dernier d'une cordialité pleine d'agréments et de grâce , el tous les trois du commerce le plus aimable.
Mais dans leurs rcndcz-voiis chez moi, je vis leur humeur remhrunie d'une teinte de poHtique; et à quelques traits échappés, je soupçonnai des causes de cette altération tlont mes princij)es ne s'accommodaient pas. Ils s'aperçurent comme moi que , dans leurs relations et dans leurs conférences, ma maison n'était pas un rendez-vous pour eux. jNIa refraiîe nous sépara.
Les jours de la semaine où j'allais à l'Académie, je couchais à Paris, et je passais assez fréquemment les soirées chez M. Necker. Là , me trouvant au milieu des ministres, je leur parlais à cœur ouvert de ce que j'avais vu et de ce que j'avais appris. Je les trouvais tout stupéfaits , et comme ne sachant où donner de la tète. Ce qui se passait à Versailles avait détrompé INI. Necker, et je le voyais consterné. Invité à dîner chez lui, avec les principaux députés des communes , je crus remarquer à l'air froid dont ils répondaient à ses attentions et à ses prévenances , qu'ils voulaient bien de lui pour leur intendant, mais non pas pour leur directeur.
M. de Montmorin , à qui je parlai d'engager le roi à se retirer dans l'une de ses places fortes, et à la tète de ses armées , m'objecta le manque d'argent, la banqueroute, la guerre civile.
«Vous croyez donc, ajouta-t-il, le péril bien pressant pour aller si vite aux extrêmes ? — Je le crois si pressant, lui dis-je, que, dans un mois d'ici, je ne répondrais plus ni de la liberté du roi, ni de sa tetc, ni de la vôtre. >?