LIVRE XIV. a
Hélas ! Chamfort m'avait rendu prophète ; mais je ne fus point écouté, ou plutôt je le fus par un ministre faible, qui lui-même ne le fut pas.
Cependant les députés des trois ordres s'étaient rendus à Versailles, à-peu-près au nombre prescrit; trois cents de l'ordre du clergé, trois cents de l'ordre de la noblesse, et six cents de l'ordre du tiers-état, y compris ceux de la commune de Paris, qui n'arrivèrent que quelques jours après.
Ce fut le 5 mai que se fit l'ouverture de l'assemblée. Jamais la nation n'avait été si pleinement représentée ; jamais tant de si graves intérêts n'avaient été remis à ses représentants; jamais aussi tant de talents et de lumières ne s'étaient réunis pour travailler ensemble au grand ouvrage du bien public; jamais enfin un roi, ni meilleur, ni plus juste, ne s'était offert pour y contribuer. Que de bonheur un système aveugle de révolution a détruit!
Le roi, dans tout l'appareil de sa majesté, accompagné de la reine et des deux princes ses frères, des princes de son sang, des pairs de son royaume , des officiers de sa couronne , de son garde des sceaux et du ministre de ses finances, se rendit à la salle des états assemblés.
Il parut avec une dignité simple, sans orgueil, saifs timidité, portant sur le visage le caractère de bonté qu'il avait dans le cœur, doucement ému du spectacle et du sentiment que la vue des députés d'une nation fidèle devait inspirer à son roi.
•KjS M i: IM O I R F s.
Rien de plus vrai que l'air, le ton, l'accent de Tamc, Texpression simple et sensible dont il prononça le discours que je vais transcrire.
«Messieurs, ce jour que mon cœur attendait depuis long-temps est enfin arrivé, et je me vois entouré des représentants de la nation à laquelle je me fais gloire de commander. Un long intervalle s'était écoulé depuis la dernière tenue des états-généraux ; et quoique la convocation de ces assemblées parût être tombée en désuétude, je n'ai point balancé à rétablir un usage dont le rovaume peut tirer une nouvelle force , et qui peut ouvrir à la nation une nouvelle source de bonheur.
« I^a dette de l'Etat, déjà immense à mon avènement au trône , s'est encore accrue sous mon règne; luie guerre dispendieuse, mais honorable, en a été la cause; l'augmentation des impôts en a été la suite nécessaire, et a rendu plus sensible leur inégale répartition. Une inquiétude générale, un désir immodéré d'innovation, se sont emparés des esprits, et finiraient par égarer totalement les opinions, si l'on ne se hâtait de les fixer [)ar une réunion d'avis sages et modérés.
ce C'est dans cette confiance, messieurs, que je
vous ai rassemblés , et ie vois avec sensibilité
. . .• qu'elle a déjà été justifiée par des dispositions
que les (]vu\ premiers ordres ont montrées à renoncer à leurs intérêts pécuniaires. L'espérance que j'ai eue de voir tous les ordres réunis de sen-