‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 10 sur 46 · OU LES AVENTURES · texte numérisé non relu

OU LES AVENTURES

D'ALCIDONIS DE MEGARE.

J'ai grand regret à la féerie : c'était pour les imaginations vives une source de plaisirs innocents , et la manière la plus honnête de faire d'agréables songes. Aussi les climats de FOrient étaient -ils peuplés autrefois de génies et de fées. Les Grecs les regardaient comme des intelligences médiatrices entre les hommes et les dieux : témoin le démon familier de Socrate; témoin la fée qui protégeait Alcidonis, comme je vais le raconter.

La fée Galante avait pris Alcidonis en amitié, même avant qu'il vînt au monde. Elle présida à sa naissance, et le doua du don de plaire, sans aucun penchant décidé à l'amour. Sa jeunesse ne fut que le développement des talents et des grâces qu'il avait reçus en partage.

Il avait passé sa quinzième année , lorsque son père, l'un d(\s plus riches et des plus honnêtes citoyens de Mégare, Tcnvoyant à Athènes pour

LES Q U A Tl\ F FL \ COIVS. 87

y faire ses exercices, lui dit en Tembrassant : Mon cher fils , vous allez trouver dans le monde une foule de jeunes évaporés qui se répandent en injures contre les femmes. N'en croyez rien. Ceuxlà n'affectent de les mépriser, que parce qu'ils n'ont pu parvenir à les rendre méprisables. Pour moi, à commencer par votre mère , ma vertueuse . épouse, j'ai reconnu dans le beau sexe une délicatesse de sentiment, une candeur, une vérité dont peu d'hommes sont capables. Faites comme moi ; choisissez une femme honnête , d'une humeur égale, d'un caractère solide, d'une vertu - sociable et /louce. Il y en a par -tout. Mon aveu suivra votre choix. Je suis bon père : je ne veux que votre bonheur.

Alcidonis, plein de ces leçons, arrive à Athènes. Sa première visite fut à Séliane,à qui on l'avait recommandé. Séliane, dans sa jeunesse, avait été jolie et belle : elle était belle encore; mais elle commençait à n'être plus jolie. Après les premiers compliments : Que venez-vous faire ici? lui dit un vieux capitaine , l'époux de Séliane et l'ancien ami de son père. C'est bien à votre âge qu'on s'ensevelit auprès des femmes! le Cirque, le Pirée, voilà vos écoles , et non pas ce cercle frivole qu'on appelle le beau monde. Je suis furieux quand je vois arriver un jeune homme à Athènes : c'est à Sparte qu'on devrait aller.

Alcidonis fut déconcerté par une si vl/e apostrophe ; mais Séliane prit son parti avec chaleur.

88 r. ONTrS TMORAT^X.

.le M^iis rccoiin;iis l)icii là , <lil-t'llo ;\ son marî. Spaiie, le Cirque, le Pirée ! I'!l) ! (ju'appiend-on, s'il vous plaît, dans ces écoles si fameuses? A senricliir et à se l)attre, répondit hinscpienient réjX)ux, — A s'enrichir, voilà qui est noble ! A se battre, voilà qui est gracieux! Le premier est indigue de Tandjifion d'un galanl homme, et le second ne s'apprend que trop tôt. — Non pas sitôt, madame, non pas si-tot que vous croyez. Je doule (|u\iprès avoir passé sa jeunesse à une toilette, on soit ni l)on guerrier ni bon soldat. — Et moi , je ne vois rien de plus gauche , de plus maussade qu'un homme qui n'a jamais appris qu'à se battre. Ne dirait-on pas que vous n'êtes ici que pour vous égorger? La paix a ses talents et ses vertus comme la guerre. On n'est pas toujours à la tète d'une troupe. — Et voilà le mal ; de par tous les dieux ! voilà le mal. Je voudrais qu'il fût défendu , même en temps de paix, de quitter les drapeaux , sur peine de la vie. — Quoi., monsieur, vous voulez donc que riousn'ayons pas un seul homme? — Vous en aurez , madame , vous en aurez de reste. Il y eu a tant d'inutiles à l'état! — Fort bien ! vous nous réduisez au rebut de la république. Les femmes vous doivent des remerciements. — Je les en dispense. — Non, monsieur, nous sommes citoyennes, et nous cédons généreusement à l'état toutes les figures qid nous déplaisent , tous ces visages à faire peur, tous ces caractères féroces qui ne s'amusent qu à tuer, et qui ne sont bons qu'à cela. — Et

LES QUATRE F L A C O IV S. 8g

VOUS VOUS réservez les jolis hommes qui aiment à vivre, n'est-ce pas? — -Assurément. — C'est fort bien dit, et l'Aréopage ne manquera pas d'en faire un décret pour vous plaire. Seigneur, pardonnez: ma femme est folle. Je vous laisse ; car je n'y tiens plus. Par Hercule, madame, faut-il que je sois votre mari ! Ces choses - là n'arrivent qu'à moi. A ces mots , il sortit en tapant du pied , et ferma brusquement la porte.

Voici un singulier ménage, dit Alcidonis. Madame, avez-vous souvent de pareilles scènes? JMais, oui , répondit-elle froidement, toutes les fois que j'ai du monde. — Et quand vous êtes seuls? — Il gronde encore, mais un peu plus bas. — Et comment l'avez -vous épousé? — Comme on épouse, par convenance et par raison. Au reste, c'est le meilleur homme du monde. Dès qu'il m'ennuie, je le contredis; il s'impatiente et se retire. L'on en fait tout ce qu'on veut. Je vous conseille de lui marquer de la déférence : son amitié n'est pas à négliger ; cela est bon à quelque chose. Etesvous recommandé ici à beaucoup de monde? — Aux amis particuliers de mon père, et le nombre n'est pas grand. — Tant mieux, nous nous verrons plus souvent. Je le souhaite pour vous-même; car en entrant dans un monde nouveau , le plus sage a besoin d'un guide. — Daignerez-vous m'en servir, madame ? — Ou mon mari, ou moi : vous choisirez. — Mon choix est fait. Ainsi se passa leur première entrevue.

<)0 c: O N T r. s TM O R A |T X.

Qiniiul lo iii.iri lui (le retour: Vous êtes étrange! lui (lll Séliaue ; votre Ion a cflaionelié ce jeime Iionnne. — Que vous \()ulii'z apj)rivoiser, n'est-ee pas? — Je vous entends, monsieui; je vais ordonner (|ue ma porte lui soit fermée. — Eh! non, madame, je ne suis |)oint jaloux. Ce serait commencer un ])eu tard ! Je ne l'ai pas été de votre jeunesse; je ne le serai pas de votre maturité. — • Voilà de vos galanteries; mais j'y suis accoutumée. Souvenez- vous cependant que vous devez mie visite au fils de votre ancien ami. — Je le verrai, madame ; je sais vivre, et l'on peut se fier à moi sur l'article des procédés.

Le lendemain, en entrant chez Alcidonis, il reprit leur entretien de la veille. Hé bien! lui ditil, allez -vous donner dans les mœurs efféminées de la jeunesse athénienne? Ma femme vous 'y a disposé sans doute? Gardez -vous bien, non pas d'elle, car son temps est })assé, grâce au ciel; mais gardez-vous de ses semblables. Ce sont les sirènes les plus dangereuses! nidle sûreté dans leur commerce. Cela vous prend, vous trompe, et vous quitte sans pudeur. On dirait, à les voir se jouer des hommes, qu'ils ne sont faits que pour leurs plaisirs. S'il est ainsi, dit Alcidonis, les femmes d'Athènes ne ressemblent guère à celle de Mégare ! — A Mégare , c'est tout comme ici. Vous tenez de votre vieux père. Le bon homme ne jurait que par sa chaste moitié. C'était par complaisance pour lui qu'elle se parait et voyait du monde ; par piété

qu'elle s'enfermait avec un jeune prêtre de Minerve ; par recueillement qu'elle allait passer les soirées dans une petite maison qu'il lui avait arrangée lui-même : il s'endormait sur sa vertu de la meilleure foi du monde. — Il avait raison sans doute ; et je vous prie de respecter la mémoire de ma mère. — Ta mère ! ta mère était une lemme : ne veux-tu pas qu'on l'ait faite exprès? J'en ai bien vu! je ne connais que mon extravagante qui soit exactement fidèle; et encore est-ce moi qui l'ai formée. Je l'ai rendue vertueuse en dépit d'ellemême; mais je n'ai pu lui ôter ce fonds de coquetterie que la nature ou l'exemple leur inspire presque en naissant. Je gage qu'elle est capable - encore de cbercher à te séduire , pour le plaisir ' de se moquer de toi. Tu ne serais pas le premier qu'elle aurait mis au désespoir. Elle s'amusait autrefois à ce petit jeu -là, et puis elle m'en faisait des contes , dont elle riait comme une folle. Heureusement elle vieillit, et le danger n'est plus si grand.

' Alcidonis fut occupé , une partie de la nuit , de tout ce qu'il venait d'entendre. J^es femmes, disait-il, sont donc ici bien redoutables ! Et il s'endormit dans la résolution de les fuir.

- La fée Galante lui apparut en songe, et lui dit: Rien ne ressemble tant aux hommes que les femmes. ^Tout le bien, tout le mal qu'on en publie est vrai -en particulier, et faux en général. Il ne faut, ni se fier à tout , ni se défier de tout. Vivez avec les

r)\}. r o X T r s AI () R \ t^ x.

fciiinios, in;iis ne nous \ livrez (ju'à propos. Je ne ^(^ns ;ii ponil (ioinié de earaetère, afin «pie vons soyez pins flexible an lenr. Un honnne décide est nn homme insoeiable. Vous serez charmant si Ton dit de vons : On en fait tout ce quon veut.

çMais ce n'est pas assez de plaiie, il lant encore savoir ;umcr,et n'aimer ni trop, ni tiop peu. Il y a trois sortes d'amour : la passion, le gont et la fantaisie. Tout l'art d'être heureux consiste à placer bien ces trois nuances. Pour cela , voici quatre

^ flacons dont vous seid pouvez faire usage. Ils sont diiiércnts de v ertus comme de couleurs. Vous boirez du flacon pourpre, pour aimer éperdùment; du couleur de rose, pour effleurer le sentiment et le plaisir; du bleu, pour le goûter sans inquiétude et sans ivresse; et du blanc, pour revenir à votre état naturel. A ces mots, l'image de la fée s'évanouit comme une vapeur.

Alcidonis s'éveille enchanté d'un si beau songe. Mais quelle fut sa surprise, en trouvant en effet les quatre flacons sous sa main ! Ah ! pour le coup, dit -il, je n'en prendrai qu'à mon aise. Il se lève en rendant grâce à la fée, et le même jour il revoit Séliane. Elle était seule. Vous avez vu mon mari? lui dit-elle, ne s'est-il pas déchaîné contre la galanterie? — Beaucoup. — Il vous a dit mille horreurs des femmes? — -Il est vrai. —Je me flatte cpi'il m'a exceptée. — Il n'a même excepté que vous, sur l'article de la fidélité. — Le bon homme! — Il est persuadé que vous lui êtes fidèle ; mais

LES QUATRE F L A C O X S. gS

il prétend que vous n'en êtes que plus dangereuse, et que vous vous moquez impitoyablement de ceux qui ont le malheur de vous aiiner. — Et

voilà comme il me décrie! Il mériterait bien

Mais non; je dois me respecter moi-même. — Votre vertu, dit-il, est de sa façon: c'est lui qui vous a rendue honnête. — Lui! — Lui-même; et malgré vous. — ^Malgré moi! Celui-là est fort. Je lui ferai bien voir si Ton me rend honnête maloré moi.

— Je vous avoue, qu'à votre place Et j'aurais

bien à me venger aussi de l'insulte qu'il a faite à ma mère ! — A votre mère ? — lia osé me dire que mon père n'était qu'un sot, et qu'il n'y avait que lui au rnonde qui ne le fût pas. — Le malheureux ! c'est bien à lui de se vanter î Mais , encore une fois , je me erespecte. Non monsieur, je ne suis point coquette; et puisqu'il m'oblige à me justifier, j'ai le cœur aussi tendre et plus tendre qu'une autre. — Et qu'en faites- vous de ce cœur? — lîélas! je n'en fais rien du tout ; mais vous croyez bien que ce n'est pas pour ses beaux yeux que je le garde. Je suis sage pour mon repos , pour ne pas m'exposer au caprice, à l'inconstance, à lingratitude des hommes. Je sens que si j'aimais , j'aimerais passionnément , et je voudrais être aimée de même. — Ah! vous le seriez. — Je n'ose m'en flatter. Pden n'est plus faible, plus vain, plus léger que l'amour de vos pareils. Ils ont des goûts , des fantaisies ; mais la passion de l'amour, cette ivresse qui en fait 1g charme, et qui en est l'excuse , ils ne la connaissent

94 *^ o ^ '' 1- s îvr O R A IJ X.

pas. — Pour moi, madame, jo sais l)icn où il y en a de eet amour que vous méritez; et si j'étais sur du retour, j'en ])reudrais inie bonne dose! Séliane sourit de la sinipiicilé (rMiidonis (car la fée lui doiHiait aupiès d'elle cet air naïf, ce ton ini^énu que les coc|uettes aiment tant). Non, lui <lit-elle,on ne s'{^n(lamme pas ainsi tout-à-coup. Eh ! le moyen de nous aimer? nous ne nous connaissons pas encore. — A la hoinie heure, madame : je ne suis pas pressé. Demain nous nous connaîtrons mieux. — Je vous verrai donc demain?

— Oui, madame. — L'après-dînée, entendez-vous? car je veux vous éviter l'ennui de vous trouver avec mon mari. INous serons seuls, nous serons libres, et je vous parlerai raison.

Alcidonis ne manqua pas de se trouver au rendez-vous avec ses flacons dans sa poche. Séliane le reçut dans le négligé le plus séduisant. Voilà, dit Alcidonis en la voyant , le privilège de la beauté : moins elle a de parure, plus elle a de charmes. Séliane fit semblant de rougir. Savezvous, lui dit-elle, que vous êtes dangereux avec cette ingénuité feinte? on s'y laisserait prendre, et on y serait trompée. — Moi, madame, vous tromper ! Je n'ai jamais trompé personne. — Et vous voulez commencer par moi? — Non , je vous le jure. — Pourquoi donc ces propos flatteurs, ces regards tendres? — Vous êtes belle, j'ai des yeux, je dis ce que je vois; il n'y a point là de flatterie.

— En effet votre tranquillité fait bien voir que

LES QUATRE FLACOWS. 93

VOUS n'avez aucun intérêt à me séduire. — Ah ah! si vous vouhez, cette traiiquilhté me passerait bien vite. — Oh ! sans doute ; et pour vous enflammer, vous n'attendez que mon aveu, n'estce pas? — Rien n'est phis vrai: vous n'avez qu'à dire. — En vérité, vous êtes bon, avec ce ton froidement résolu. — C'est que je suis sûr de mon fait. — Quoi, si je vous faisais voir quelque envie d'être aimée?. . . — Vous le seriez à point nommé, je vous en donne ma parole. — Je vois bien, Alcidonis , que vous ne savez à quoi vous vous engagez, ni combien je suis exigeante. — Exigez, madame, exigez; mon cœur vous défie. Je vous aimerai tant qu'il vous plaira. — Vous m'aimeriez donc, si je voulais, à la folie? — A la folie, soit; il ne m'en coûtera pas davantage. — Sa simplicité me charme. Hé bien ! oui, je veux que vous m'aimiez, et que vous m'aimiez beaucoup. — A la passion? — A la passion. — Et vous m'aimerez de même ? — ^ Je le crois. — Ce n'est pas assez. — J'en suis sûre. — ^Celame suffit, et vous allez voir beau jeu. — Où allez-vous donc? — Je suis à vous ; je ne demande qu'une minute.

Le crédule Alcidonis s'étant retiré dans un coin , but l'élixir du flacon pourpre jusqu'à la dernière goutte. Il reparait , les yeux enflammés , le cœur palpitant, la voix éteinte. Plus de fadeur, plus de galanterie : son laugage était rapide, entrecoupé, plein de substance et de chaleur. Les mots ne pouvaient suffire aux sentiments; des accents inarti-

culcs snpplcaionl aux paroles : un geste véhémenl, une aclion ini])étueuse en rc(loMl)laicnt. l'énergie. Celle élofpience palhélicpie mit Séliane hors d'elle-même. Elle est émue, agitée , interdite : elle a peine à le reconnaître; elle a peine à concevoir ce changement prodigieux. Elle veut paraître doutei', craindre, hésiter encore : inutiles efforts! Son cœur s'attendrit, ses yeux s'animent, sa raison l'abandonne; et l'on eût dit, l'instant d'après, c[u'elle avait bu an même flacon.

Deux mois se passèrent dans des transports qu'ils avaient peine à contenir. Le mari ne cessait de plaisanter Alcidonis sur ses assiduités auprès de sa femme. Pauvre dupe, lui disait-il, vous n'avez pas voulu me croire! Vous y êtes pris; j'en suis bien aise. Consumez -vous auprès d'elle : voilà ini temps bien employé! Alcidonis se vengeait le mieux qu'il pouvait de cette ironie insultante. Mais sa passion n'était plus secondée : celle de Séliane s'affaiblissait de jour en jour. Séliane hii suffisait; il ne pouvait plus lui suffire. Elle eut besoin de se dissiper, de se distraire, de voir le monde qu'elle avait oublié. Alcidonis en prit de l'ombrage. Il s'aperçut, avec un chagrin profond, qu'elle s'amusait de tout, tandis qu'il ne s'occupait que d'elle. Il devint triste, inquiet, jaloux; il fit tant, qu'elle en fut excédée, et prit Je parti de le congédier.

Il est vrai, lui dit -elle, je vous ai aimé : j'étais folle. Je suis sage; imitez -moi. Il n'est pas

dit qu'on doive s'aimer jusqu'à la caducité. Tout passe, et l'amour lui-même. Le mien s'est affaibli, vous m'avez grondée : il s'éteint, vous vous désespérez; tant pis pour vous : je ne sais qu'y faire. — Eh quoi, perfide î ingrate! parjure! — Tant qu'il vous plaira. Dites -moi bien des injures, si cela peut vous soulager. — ^ Ah! juste ciel! comme on me traite ! — Comme un enfant à qui l'on pardonne tout. — Est-ce là, perfide, les serments que vous m'aviez faits cent fois de m aimer jusqu'au dernier soupir! — Serments téméraires qui n'engagent à rien : insensé qui les fait, insensé qui s'y fie. En croiriez-vous quelqu'un qui, en se mettant à table, jurerait par tous les dieux d'avoir toujours le même appétit ? — Le même appétit ! quelle image ! Est-ce là cette délicatesse dont votre cœur se glorifiait? — Autre sottise. On désavoue l'empire des sens au moment même qu'on en est esclave. Je suis femme, j'aime comme une femme; et vous n'avez pas dû vous attendre que la nature fît un miracle en votre faveur. Alcidonis, à ce discours, s'arrachait les cheveux de désespoir. lié bien! poursuivit -elle, que faitesvous? En serez-vous plus aimable ou plus aimé, quand vous serez chauve ? Alcidonis , écoutezmoi : je conserve pour vous une amitié compatissante.— ^Ah! cruelle! est-ce de l'amitié, de la pitié que je vous demande? — Il faut bien vous y réduire; je ne sens pour vous rien de plus. Lequel des deux a tort , ou jcelui qui cesse d'aimer,

Contes ^J oraux. T /

98 C O N T r s IM O R A TJ X.

on celui qui cesse de plaiie ? Le procès nVsf pas décidé, el ne le sera pas si-lot. V.n attendant, croyez. -moi , prenez, volic paili avec conraf^e. — Il es! ])iis, initiale, il est piis , dit-il en s'éloi- <;nant j)onr boire : el je n'ai pas besoin de dire qn il ent recours au (lacc^n blanc.

Tout-à-coup ses sens se calmèrent, cl la raison lui levint. I'>n ellél , dil-il en retournant vers Séliane avec un air doux et tranquille, j'étais un sot de me lâcher. Nous avons été amants; nous sommes amis. Il faut de tout dans la vie. La passion est un accès : quand il est passé, tout est dit. On n'est obligé de se voir qu'autant que l'on s'amuse; et rien n'est plus naturel que de changer quand on s'eniuiie. Vous m'avez aimé autant que vous avez pu. Vous auriez été bien /dupe de vous piquer d'une constance pénible! Jouissez, madame, du droit que vous donne votre beauté de n]ultij)lier vos conquêtes. Je suis trop heureux d'avoir été du nombre : il faut que chacun ait son tour; je vous souhaite bien du plaisir.

Séliane fut aussi surprise que pi([uée de la froideur de ses adieux. Elle voulait bien qu'il se Consolât, mais pas si-tot, ni si aisément. Cette révolution n'était pas concevable. Réflexion faite, elle fut persuadée que la tranquillité qu'il faisait paraître n'était qu'un dépit simulé; et elle ne manqua pas de dire à quelques-unes de ses amies, que le pauvre garçon était désespéré, qu'il lui

avait fait une peur hbrrible, et qu'elle avait eu toutes les peines du monde à Tempécher de prendre un parti violent.

Le jour suivant, Alcidonis alla souper chez le voluptueux Alcipe, avec les plus jeunes et les plus jolies femmes d'Athènes. Cela m'est égal , disait-il en lui-même, le flacon pourpre est à sec; mais la fée aurait beau le remplir, je veux bien mourir si j'y goûte. Dès qu'il vit toutes ces beautés : Ah! pour le coup, jouissons : c'est le moment des fantaisies. H boit du flacon couleur de rose ; et voilà ses yeux et ses désirs qui se promènent sans se fixer.

Le hasard l'avait placé à table auprès d'une blonde aux regards languissants , d'une modestie et d'une timidité extrême. Il en fut vivement touché; mais il avait de l'autre côté une brune éblouissante de vivacité et de fraîcheur. Il eût bien voulu de celle-ci, mais il aimait bien cellelà; et, réflexion faite, il eût préféré la blonde, sans je ne sais quoi qui l'inclinait vers la brune. Ce je ne sais quoi détermina ses vœux. Il eut pour elle tous les soins d'une galanterie empressée ; elle les reçut d'un air distrait, et comme un hommage qui lui était dû. Alcidonis en fut piqué; la fantaisie, comme la passion, s'irrite contre les obstacles. Excité par le désir de plaire , il fit les plaisirs du soupe. Corine , sa brune charmante, vit bien qu'on lui enviait sa conquête. Elle en connut enfin le prix, et quelques regards de çom-

I OO r O N T F s TNI %H A TT X.

plaisance porlèront Tcspoir tians le cœur de son nouvel amant.

L'heure de se qiiiUer arrive; Coriue se lève, il la suit. Vous voulez donc hien niacconi-pai^nei? lui dit-elle en acceptant sa main; je sens lous les sacrifices que vous me faites. Il jura qu'il ne lui en taisait aucun. — Pardoiuiez-moi : je vous enlève aux plus jolies femmes crAthènes ; et c'est un triomphe assez beau. — Je n'ai fait c[ue les entrevoir ; elles m'ont paru assez bien. — Assez bien! vos éloges sont modestes! Direz -vous de Cléonide, fju'elle est assez bien? Ces grands yeux, ces traits réguliers, cette taille majestueuse... on croit voir une déesse. — Il est vrai , l'auguste Junon. — Vous êtes méchant! Et Amate, que vous en semble? Cet air de volupté, cette nonchalance attrayante qui semble appeler le plaisir. — Oui, c'est ainsi que je peindrais l'occasion négligée. — Négligée ! le mot est cruel ; je ne le répéterai pas, il passerait en proverbe. J'espère du moins cjue vous ferez grâce à l'air ingénu et craintif de Céphise. Ce coloris, ce regard tendre, cette bouche qui n'ose sourire , et cjui est si belle lorsqu'elle sourit, qu'en dites -vous? — Qu'il ne manque à tout cela qu'une ame. — Et vous voudriez bien lui donner la vôtre? — Je vous avouerai que sans vous elle aurait eu la pomme. — ^ Hélas! et qu'en aurait-elle fait? Rien n'est plus froid, plus indolent, plus insensible que Céphise. — Aussi n'a-telle eu cjue le premier coup-d'oeil. — Je vous ai

Page 1