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surpris cependant, même vers la fin du souper, les regards attachés sur elle. — Il est vrai, je l'admirais connue un beau modèle en cire. — Beau modèle, si vous voulez : on dit dans le monde que ce modèle a grand besoin d'une draperie.
En parcourant ainsi les objets de la jalousie de Corine, ils arrivent à son logis. Montez- vous un moment? dit -elle à Alcidonis; il est de bonne 'heure; nous causerons.^ Alcidonis fut enchanté. La fée , qui le rendait méchant avec Corine , savait bien ce qu'elle faisait : la louange la plus flatteuse pour une jolie femme, c'est le mal qu'on lui dit de ses rivales ; aussi avait-elle bien pris.
Il me tarde, poursuivit Corine, de savoir à mon tour le bien et le mal que vous pensez de moi. — Le mal ! Eh ! s'il y en a , m'avez-vous laissé le temps, la liberté de l'apercevoir? L'illusion vous environne; cet éclat, cette vivacité brillante nous cacheraient la laideur même ; je l'aurais prise pour la beauté. Je vous vois, je suis ébloui, enivré , transporté : voilà mon histoire. C'est un enchantement, une folie, c'est tout ce qu'il vous plaira; mais rien au monde n'est si sérieux, et vous m'allez rendre, d'un seul mot, le plus fortuné ou le plus mallieureux des hommes. En effet, rien n'est plus fou, s'écria-t-eUe en le voyant à ses genoux: vous m'apercevez en passant, vous m'aimez, s'il faut vous en croire, et vous osez me lavouer! Savez -vous si je mérite ces sentiments? Savez-vous si je puis y répondre? — Non,
Htj. CONTES MORAUX.
madanio, je ne sais rien. Vous êtes peiiî-èlic la plus ei'Uc'IU' (les leniiiies, la plus \()I;il;(', la plus perlide. Ce beau corps, ces traits clianuanls j)euvent cacher une ame insensible. Je le crains; mais j'en cours les riscpies; et le danger fut -il encore [)lus grand, il n'est pas en moi de Téviter. — Ah! je reconnais bien à ces traits ce qu'on nia dit de votre caractère : c'est vous, Alcidonis, qui êtes le plus dangereux des hommes, et celui de tous que je craindrais le plus d'aimer. — Pourquoi donc? que vous a-t-on dit? — Que vous êtes un homme à passion; et un homme à passion est un homme insoutenable. Vous vous abandonnez à corps perdu; vous aimez comme un furieux, et vous voulez être aimé de même. Si l'on n'est pas aussi passionné que vous, ce sont des plaintes, des reproches ; vous devenez sombre , inquiet , ombrageux. On ne sait comment vous quitter ; il n'y a pas moyen de vous prendre. — Il est vrai , madame, que j'ai donné dans ces travers; mais m'en voilà bien revenu ; on peut me prendre en toute sûreté ; je signerai mon congé d'avance. — Ne croyez pas plaisanter, monsieur : c'est le charme de l'amour que la liberté, la franchise. Sans cela un amant serait un mari; et en vérité ce ne serait pas la peine d'être veuve. — J'entends raison , belle Corine , et vous pouvez compter sur moi. — Vous donneriez donc votre parole d'honneur à une femme qui aurait pour vous de la faiblesse , de vous retirer sans faire de scène , dès
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qu'elle vous dirait en amie : Je vous aimai; je ne vous aime plus? — Assurément : j'ai appris à vi\Te, et vous n'avez qu'à m'éprouver. — Je le veux bien ; mais souvenez-vous que je ne m'engage à vous aimer qu'autant que vous satirez me plaire.
Je vois bien, disait Alcidonis en lui-même, qu'ici le flacon blanc me sera d'un grand secours. Il se trompait; il n'en eut pas besoin : limpression du couleur de rose s'effaça bientôt d'ellemême. Il était encore auprès de Corine , et déjà limage des autres beautés qu'il avait vues chez Alcipe venait s'offrir à sa pensée. Celle-ci est vive, disait-il, mais voilà tout; nul sentiment, nulle délicatesse; cela change d'amants comme de parure. Demain je serai renvoyé, si demain quelque autre l'amuse. En vérité, je suis bien bon de lui prodiguer mes soupirs! J'aurais bien mieux fait de les adresser à cette blonde languissante , dont les yeux se levaient sur moi d'un air si tendre et si touchant. Corine m'a dit du mal ,de Céphise ; il faut c[ue Céphise ait du mérite. ^Elle n'est pas bien animée; mais cpiel plaisir de l'animer ! Une femme naturellement vive l'est pour tout le monde : celle-ci ne le serait que pour moi. Allons la voir : aussi-bien je ne veux pas qu'on me renvoie. Corine apprendra cpie je ne suis pas de ceux cpie l'on met sur le pavé , et que je sais donner un congé tout comme elle.
Il dit à Céphise les mêmes choses qu'à Corine, mais avec plus de ménagement. Est-il possible?
sVcria-t-elle sans s'émouvoir. Quoi! vous simcz lîiallieuroiix si je ne Noiisiiimc pas? — Jiiis malheureux que je ne puis tlire. — J'eu suis lâchée; car je ue sais point aimer. — Ah! hellc (-é[)hisc^ avec ce sourire eiicliauteur, ce regard tendre, cette voix qui va jusqu'à lame, vous ne connaissez j)as Taniour? — Kn vérité, je ne le connais pas. — Et SI je vous le faisais connaître? — Vous me feriez bien du plaisir, car j'en suis fort curieuse. Mais tant de gens l'ont essayé! et pas lui ny a réussi. Mon mari lui-même y perdait ses peines. — Votre mari! je le crois bien : mais vous avez eu des amants ? — Beaucoup , et des mieux faits, et des plus tendres. — Et les rendiez-vous heureux ? — Non ; car ils se plaignaient tous que je ne les aimais pas. Ce n'était pas ma faute, j'y faisais mon possible. Imaginez -vous que j'en prenais quelquefois quatre en même temps pour tâcher, dans le nombre, d'en aimer au moins un ou deux : tout cela était inutile.
Voilà, dit Alcidonis, une ingénuité dont j'ai vu peu d'exemples. Ne nous décourageons pas, ma chère enfant, vous m'aimerez. — Vous croyez?
— Je le crois. Vous êtes sensible? — Oui, sensible, par-ci, par-là : mais en un moment cela me passe. — C'est une maladie assurément. Avezvous fait, pour en guérir, quelque sacrifice à Vénus? — Mon mari en faisait beaucoup; mais il me retrouvait la même au retour du temple.
— Et pourquoi ne pas vous y mener vous-même?
— Il n'avait garde : le prêtre était un jeune homme qui voulait m'initier. — A'ous initier! Et savezvous quelle est cette cérémonie? — Hélas! non, je ne sais rien. — Voulez-vous que je vous l'apprenne , reprit Alcidonis en risquant quelque liberté? Doucement, seigneur, s'écria-t-elle , vous faites comme si je vous aimais : je ne vous aime point encore. — Et comment vous en apercevoir, si nous ne faisons pas quelques essais? — J'en ai fait mille ; mais tout cela ne prouve rien. D'a- ])ord il me semble que j'aime , et puis il me semble que je n'aime plus. Il vaut mieux attendre que cela vienne ; si cela vient , je vous le dirai.
Alcidonis faisait de jour en jour quelques nouveaux progrès sur l'indolente sensibilité de Céphise ; mais elle n'en était pas encore où il voulait l'amener. Pour lui échauffer l'imagination , il lui proposa de se trouver ensemble à une fête qui devait se célébrer en l'honneur de Vénus. Elle y consentit, à condition qu'elle ne serait point initiée. Le lendemain chacun d'eux, pour la décence, s'y rendit de son côté. Les filles et les garçons , vêtus en grâces et en amours , chantaient des hymnes en l'honneur de la déesse, et dansaient au son de la lyre, sous l'ombrage du bois sacré qui environnait le temple.
Céphise s'y était rendue la première. Ah! ditelle à Alcidonis, je vous cherchais des yeux; j'ai de bonnes nouvelles à vous apprendre. La déesse a prévenu nos vœux : je crois que je commence
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^1 vous aniuM' (oui de Ijoii. ('olk- nuit je xoiisai vu dans mon sommeil ; \oiis ('•liez pi'cssanl ; j'ôlais animée. — Kli bien * \Ai l)i(Mi! je \oiis dirai le rc'slc à souper. A souper? repril Alcidonis d'im air préoccupé et les yeux attachés sur la l'èle; à souper, soit, je le veux bien... Ali! la jolie danseuse que voilà! (jiie celle-ci chante avec grâce!
— IXous serons seuls, entendez-vous? — Seuls, j'y consens. Je voudrais bien savoir quelle est cette johe danseuse ! — Alcidonis , vous ne m'écoutez pas! — Pardonnez-moi, je vous entends;
mais je clierche quelqu'un qui me dise Ah!
Panq)hile, un mot. Apprends-moi quelle est cette jolie enfant. C'est Cloé, dit Pamphile. Je soupe avec elle. — Avec elle ? ce soir? — Ce soir même.
— Ali ! j'en veux être. — Cela ne se peut pas.
— Je t'en conjure, mon cher Pamphile, au nom de notre amitié. — Yous n'y pensez pas, Alcidonis, lui dit tout bas Céphise interdite: vous soupcz avec moi; je vous l'ai dit. — Il est vrai, c'était mon dessein ; mais j'ai promis à mon ami Pamphile; ma parole est sacrée, et je ne saurais, y manquer.
Il vit Cloé, la trouva ce qu'on appelle adorable un quart d'heure, et insipide l'instant d'après. Il Alt la chanteuse Phylire; il en fut épris une soirée; le lendemain elle l'ennuya. Ah! que les fantaisies sont fatigantes! dit -il. A chaque instant des désirs nouveaux, dont aucun ne remplit mon ame! C'est le tourment des Danaïdes.
Loin de moi ces lueurs de sentiment passagères et renaissantes, qui ne me laissent aucun repos; buvons l'oubli de mes folies. Il dit, et vida le flacon blanc. Il ne lui reste plus que le bleu, et son bonheur dépend de l'usage qu'il en va faire.
Alcidonis étudiait la philosophie sous Ariste l'académicien. Ariste, en mourant, laissa une jeune veuve, la pkis honnête et la plus belle du monde. Le disciple d' Ariste crut devoir à sa veuve les consolations et les secours de l'amitié. Thélésie les refusa avec une modestie mêlée de douceur et de fierté. J'ai peu de bien, lui dit-elic; j'ai encore moins de désirs. Mon époux m'a laissé le plus précieux héritage, le goût de la médiocrité, l'habitude à vivre de peu. Tant de sagesse unie à tant de beauté méritait bien un attachement délicat et solide. Il est temps, dit Alcidonis , que je goûte du flacon bleu.
Une chaleur douce et vive se répandit dans ses veines. Ce n'était point l'inquiétude des fantaisies, ce n'était point l'emportement de la passion : c'était luie émotion délicieuse , le pressentiment de la félicité. Il brûle d'être à Thélésie; il brûle de n'avoir plus avec elle qu'un même sort , qu'une vie et qu'une ame ; et cédant à son impatience , il lui propose de s'unir à elle. Thélésie ne fut point insensible à cette marque d'amour et d'estime. Vous êtes assez généreux, lui dit -elle, pour m'offrir votre main. Je veux la mériter; je la refuse .j'en serais indigne, si je
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racceptiiis. l! ont bran lui répondre de l'aven de son père, Ini faire un erinie de ses refus, la menaeer des leproehes (jn'eile se ferait à elle-niriiic de l'avoir rendu nia!iienreiix ; elle j)arnl inébranlable.
Cependant Thélésie, dans sa relraile, ne cessait de verser des larmes. T.a senle esclave qui lui restait voyait la douleur dont elle était consumée, et n'en pouvait pénétrer la cause. Fallaitil Tallribuer à la mort de son époux? Quoi! j)leurer sans cesse un mari ])liilosoplie? (îela n'était pas naturel. Sa maîtresse écrivait souvent à lui citoyen d'Ar<;os; et les réponses qu'on lui rendaient lui arrachaient de profonds soupirs. La curiosité ou le zèle porta l'esclave à ouvrir une des lettres de Thélésie. Elle était couçue en ces termes :
« Si vous n'avez un cœur d'airain, vous serez « touché, seigneur, du désespoir d'une infortu- « née qui donnerait son sang pour la liberté de « son père. Ariste, mon époux, à qui je n'avais « pas rougi d'avouer que j'étais née d'un esclave, « n'a rien épargné pour rendre mon père à mes « vœux. Il l'a fait chercher vainement. J'apprends « enfin qu'il est en votre pouvoir, et je l'apprends « dans l'indigence. J'ai apprécié tout ce qui me ce reste. Hélas! il s'en faut bien que je sois en état de « suffire à ce que vous exigez. Je n'ai plus qu'une « seule ressource : c'est de m'offrir moi-même en « échange pour mon père. Il n'est pas juste que
« je sois libre , tandis que mon père est esclave : « je suis jeune, il est accablé d'années; vous pou- <i vez tirer de ma servitude plus d'avantai;es que « de la sienne; mes mains s'endurciront au trace vail ; mon cœur est fait à la patience. Si je voûte lais user de la facilité qu'on peut avoir à mon « âge de séduire et d'intéresser les hommes, je « ne serais pas réduite à celte cruelle extrémité ; « mais l'esclavage est moins honteux que le vice : « je n'hésite pas à choisir. »
L'esclave, pénétrée d'admiration et de pitié, porta cette lettre à Alcidonis. Ah! s'écria-t-il , le cœur saisi et les yeux en larmes, voilà donc la cause de ses refus! Elle est née esclave! Et qu'importe? la vertu est la reine du monde. C'est à la fortune à rougir. Quelle piété ! quelle tendresse ! Vous , Thélésie , vous , dans l'esclavage ! Que n'aije un trône à vous offrir! Au nom des dieux, dit -il à l'esclave, garde -moi bien le secret: je pars, les pleurs de ta maîtresse vont être essuyés ; ton zèle aura sa récompense.
Alcidonis se rend à Argos; et le père de Thélésie est libre. L'inconnu qui l'affranchit lui donne de quoi se rendre à Athènes, et lui dit en le quittant : Vous allez revoir Thélésie ; vous devez la liberté à sa tendresse et à ses vertus. Il dépend d'elle d'être heureuse et de vous rendre heureux. Mais si le service que je viens de vous rendre vous est cher, promettez -moi d'engager cette fille vertueuse à cacher sa naissance et vos mal-
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Iiouis aux yeux de celui qui In demniide pour épouse. Je le eonuais; il la respecte; il lui serait aldvtix (le la xoir rougir. Si votre bienfaiteur parait jamais (le\aut vous, reulei'uiez votre recoiuiaissauee : il ne veut être connu que de vous seul. Quoi! dit le vieillard attendri, ma fdle ne connaîtra jamais la main (|ui vient de briser ma chaîne! ^on, re|)ril \lculonis; n'.îccablez point Tliélésic de ce fardeau humiliant. 11 est des devoirs qui abaissent Tanie : laissons à la sienne, je vous en conjure, sa noblesse et sa liberté. Le vieillard promit tout à son libérateur.
11 arrive à Athènes. Sa fille s'évanouit en le voyant. O mon père! lui dit-elle, quel dieu vous accorde à mes larmes? L'avarice de votre maître s'est-elle enfin laissé fléchir? Oui, ma fille, répondit le vieillard. Je sais que je dois à ta tendresse et à tes vertus la liberté, la vie, et le bon* heur inespéré de venir mourir dans tes bras.
AJcidonis, de retour, vint presser de nouveau Thélésie, par tout ce que l'amour a de plus tendre, de consentir à leur hymen. Le vieillard n'avait pas manqué d'exhorter sa fille au silence sur l'humiliation de leur premier état. Non , lui avaitelle répondu avec courage, il est moins humiliant de lavouer que de le taire : quiconque aura intérêt à me connaître , apprendra de moi qui je suis.
Yous voulez donc, dit-elle à Alcidonis, que je vous ouvre mon ame? Tant que j'ai été malheu-
relise, j'ai renfermé ma douleur en moi-même; mais vous méritez de partager ma joie. Apprenez que mon destin m'a fail naître dans la servitude. On m'en a^ ait retirée ; mon nère V gémissait encore. TJn dieu bienfaisant me l'a rendu; il est libre; il est ici ; vous l'allez voir, dépendant la tache de notre servitude est ineflaçable ; et vous avouer qui nous sommes, c'est vous déclarer sans retour, que ni votre honneur , ni ma reconnaissance, ne me permettent de vous écouter.
Vous m'outragez, ïhélésie, lui dit Alcidonis, d'un air plein de tendresse et d'amertume. Me croyez - vous moins philosophe , moins généreux qu'Ariste? Lui aviez -vous caché le malheur de votre naissance? Non, sans doute. N'a- 1- il pas méprisé l'injustice de la fortune et de l'ojîinion? Je suis son disciple ; ses préceptes sont gravés dans mon cœur; son exemple est -il honteux à suivre? ou ne me crovez-vous pas assez de vertu pour l'imiter? Ce n'est pas la vertu, lui dit-elle, en souriant , c'est la prudence qui vous manque. Ariste avait eu le temps de s'éprouver : vous n'êtes pas , comme lui , dans l'âç^e où l'on peut se répondre de soi-même; je vous épargne des regrets.
Alcidonis, désolé de cette constance invincible, tombait aux genoux de Thélésie , pour la fléchir [)ar la pitié. Dans ce moment parait le vieillard qu'il avait tiré d'esclavage. Que vois-je ? Ah ! ma
fille, s'ccMia-l -il , c'est lui Et tout- à-couj), se
souvenant de la défense d'Alciilonis , il s'inlerroMipil lui - mriiie , cl demeura les yeux attachés sur son libérateur, en laissant échapper (|iicl(|ues larmes. Quoi! mon père, dit l'hélésie étonnée, vous le connaissez! C'est lui , dites-vous ! Achevez : c[u'a- t - il fait ? où l'avez-vous connu? Alcidonis, vous baissez les yeux ! vous rougissez ! mon père vous regarde avec attendrissement! Ah ! je vous entends l'un et l'autre. Mon père! c'est lui qui vous a racheté; c'est à lui que je dois mon père. — Oui , ma fille, voilà mon bienfaiteur. Est-ce là, dit Alcidonis en embrassant le vieillard qui se prosternait à ses pieds, est-ce là ce que vous m'aviez promis! Pardonnez , dit le vieillard , mon cœur était saisi; ma fille m'a deviné ; ce n'est pas ma faute. — Eh bien! puisqu'elle sait tout, obligez-la donc, cette fille cruelle, à ne pas me désespérer : c'est sa main , c'est son cœur que je demande pour prix du bien que je lui rends. Le vieillard pénétré reprocha vivement à sa fille une ingratitude dont elle n'était point coiq^able; et prenant sa main treiiTblante , il la mit dans celle de son libérateur. C'est à votre père que je la dois, cette main que vous m'avez refusée, dit tendrement Alcidonis en la baisant. Consolez-vous, répondit Thélésie avec un sourire : vous ne lui devez que ma main ; mon cœur s'était donné lui-même.
Alcidonis, enchanté, employa le reste du jour
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à se disposer à partir le lendemain pour Mégare. La nuit, comme il goûtait un doux sommeil, la fée Galante lui apparut de nouveau, et lui dit : Soyez heureux, Alcidonis; aimez sans inquiétude; possédez sans dégoût; désirez pour jouir; faites des jaloux, et ne le soyez jamais. Ce n'est pas un conseil que je vous donne, c'est votre destin que je vous annonce. Vous avez bu à la source de la ! félicité parfaite. Je distribue à pleines mains des flacons pourpre et couleur de rose; mais le flacon bleu est un don que je réserve à mes favoris.
Contes Moraux. I.
LAUSUS ET LYDIE.
Latisus c'ijuuni domiCor cicl>cl/atorijueJ'erarum. Virg. AEii. VII.
l jE caractère de Mézence, roi de Tyrenne, est assez connu. INIauvais prince et bon père, cruel et tendre tour-à-tour, il n'avait rien d'un tyran, rien qui annonçât la violence, tant que ses volontés ne trouvaient aucun obstacle; mais le calme de cette ame superbe était le repos du lion. Mézence avait un fils appelé Lausus, que sa valeur et sa beauté rendaient célèbre parmi les jeunes héros de TAusonie. Lausus avait suivi Mézence dans la guerre contre le roi de Préneste. Son père, au comble de la joie, l'avait vu, couvert de sang , combattre et A^aincre à ses côtés. Le roi de Préneste , chassé de ses états, et cherchant son salut dans la fuite, avait laissé dans les mains du vainqueur un trésor plus précieux que sa couronne , une princesse dans Tâge où le cœur n'a que les vertus de la nature, où la nature a tous les charmes de l'innocence et de la beauté. Tout ce que les grâces éplorées ont de noble et
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d'attendrissant était peint sur le visage de Lydie. A sa douleur mêlée de courage et de dignité, l'on distinguait la fdle des rois dans la foule des esclaves. Elle reçut les premiers respects de ses ennemis, sans hauteur, sans reconnaissance, comme im hommage dû à son rang , dont le sentiment généreux n'était point affaibli dans son ame par l'infortune.
Elle entendit nommer son père, et à ce nom elle leva au ciel ses beaux yeux remplis de larmes. Tous les cœurs en furent émus : Mézence lui-même, interdit, oublia son orgueil et son a^e. La prospérité, qui endurcit les âmes faibles, amollit les cœurs altiers, et rien n'est plus doux qu'un héros après le gain d'une bataille.
Si le cœur farouche du vieux Mézence ne put résister aux charmes de sa captive, quelle fut leur impression sur l'ame vertueuse du jeune Lausus ! Il gémit de ses exploits ; il se reprocha sa victoire, elle coulait des lamies à Lydie. Qu'elle se venge , disait-il , qu'elle me haïsse autant que je l'aime; je ne l'ai que trop mérité. Mais une idée plus accablante encore vint se présenter à son ame : il vit Mézence étonné , attendri , passer tout-à-coup de la fureur à la clémence. Il jugea bien que l'humanité seule n'avait pas fait cette révolution ; et la crainte d'avoir son père pour rival, fut pour lui un nouveau tourment.
Dans l'âge où était JMézence, la jalousie suit de près l'amour. Le tyran observa les yeux de
Il6 CONTES MOIWUX.
Laiisus avec une attention inquiète : il vit sVlein- (hv en un moment celle joie et celle artleui- (jui. (I ;tI)oi{l ;i\aienl ('clalc sur \c Iront du jeune liéros, Taincjueur pour la première lois. H le vit se troubler; il surprit des rei;ards (jiril n'était que trop aisé d'entendre. Dès ce moment il se crut trahi ; mais la nalure eul un lelour qui suspendit la colère. Un tyran, même dans la fureur, s'efloice de se croire juste; et avant de condamner son fils, Mézence voulut le convaincre.
Il commença par se déguiser lui-même avec tant d'art, que le prince rassin^é crut ne voir, dans les soins de l'amour, que les effets de la clémence. D'abord il affecta de laisser à I^vdie toutes les apparences de la liberté; mais la cour du tyran était remplie d'espions et de délateurs, cortège ordinaire des hommes puissants, qui, ne pouvant se faire aimer, mettent leur grandeur à se faire craindre.
Son fils ne se défendit plus de rendre à la captive un hommage respectueux. Il mêlait à ses sentiments un intérêt si délicat, si tendre, que Lydie commença bientôt à se reprocher la haine qn'elle croyait avoir pour le sang de son ennemi. De son côté, Lausus se plaignit d'avoir contribué aux malheurs de Lydie. Il prit les dieux à témoins qu'il ferait tout pour les réparer. Le roi mon père, dit-il, est aussi généreux après la victoire qu'intraitable avant le combat : satisfait de vaincre , il ne sait point opprimer : il est plus
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i'acile que jamais au roi de Préneste de Tengager à une paix glorieuse pour l'un et pour l'autre. Cette paix tarira vos larmes, belle Lydie; mais effacera-t-elle de votre souvenir le crime de ceux qui vous les ont fait répandre? Que n'ai -je vu coider tout mon sang, au lieu de ces précieuses larmes!
Les réponses de Lydie, pleines de modestie et de grandeur, ne laissaient voir à Lausus qu'une tranquille reconnaissance ; mais dans le fond de son cœur elle n'était que trop sensible au soin qu'il prenait de la consoler. Elle rougissait quelquefois de l'avoir écouté avec complaisance ; mais l'intérêt de son père lui faisait une loi de ménager un tel appui.
Cependant leurs entretiens plus fréquents tous les jours, devenaient aussi plus animés, plus intéressants , plus intimes ; et l'amour perçait insensiblement à travers le respect et la reconnaissance, comme une flevn^ qui, pour éclore, entrouvre le tissu léger dont elle est enveloppée.
Trompé de plus en plus par la fausse tranquillité de IVIézence , le crédule Lausus se flattait de voir bientôt son devoir d'accord avec son penchant ; et rien au monde , à son avis , n'était plus facile que de les concilier. Le traité de paix qu'il avait médité se réduisait à deux articles , à rendre au roi de Préneste sa couronne et ses états , et à faire , de son hymen avec la princesse , le lien
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des tlciix puissances. Il coiiininuiqua ce pTojet à Lydie. \/,i confiance qu'il y avait mise, les avantages (jirii en voyait nailre, les transports de joie que l'idée seule lui en inspiiait, surprirent à l'aimahle captive un sourire mêlé de larmes. Généreux prince, lui dit-elle, puisse le ciel accomj)lir les vœux cjue vous laites pour mon père? .le ne me jilaindrai pas d'être le gage de la paix et le tribut de la reconnaissance. Cette réponse touchante fut accompagnée d'un regard plus touchant encore. Le tyian fut instruit de tout. Son premier mouvement l'eût porté à sacrifier son rival; mais ce fils était Tunique appui de sa couronne , la seule barrière entre son peuple et lui : le même coup achevait de le rendre odieux à ses sujets, et lui enlevait le seul défenseur qu'il pût opposer à la haine publique. La crainte est la passion dominante des tyrans. Mézence prend donc le parti de dissimuler. Il fait venir son fils, lui parle avec bonté, et lui ordonne de se préparer à partir dès le lendemain pour la frontière de ses états, où il avait laissé l'armée. Le prince fit un effort sur son ame pour renfermer sa douleur, et partit sans avoir eu le temps de recevoir les adieux de Lydie.
Le jour même du départ de Lausus, Mézence avait fait proposer au roi de Préneste les conditions d'une paix honorable, dont la première était son mariage avec la fille du vaincu. Ce mo-