‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 9 sur 46 · rOWTT- s MORAUX · texte numérisé non relu

rOWTT- s MORAUX

nier : indopciKljuiiinciil de sos bienfaits, personne an monde n'est plus aimable.

Il s'établil (lès ce jour enlie eii\ la liaison la pins intime, et en apparence la pins philosopbicjne. Lenrs entretiens ne roulaient que sur l'étude de la nature, sur les moyens de rajeunir cette terre, noire vieille nourrice, qui s'épuise pour ses enlanls. J.a botanicpie leur indicpiait les . plantes salutaires aux troupeaux, et celles qui leur étaient pernicieuses; la mécanique leur donnait des forces pour élever les eaux à peu de* frais sur les collines altérées, et pour soulager le travail des animaux destinés au labourage; l'histoire naturelle leur apprenait à calculer les inconvénients et les avantages économiques dans le choix de ces animaux laborieux. La pratique confirmait ou corrigeait leurs observations, et on faisait les expériences en petit, afin de les rendre moins coûteuses. Le jour du repos revenait, et les jeux suspendaient les études.

Bélise et le philosophe se mêlaient aux danses de ces villageois. Bélise s'aperçut avec sm^prise qu'aucun d'eux ne s'occupait d'elle. Vous allez , dit -elle à son ami, me soupçonner d'une coquetterie bien étrange; mais je ne veux rien vous dissimuler. On m'a dit cent fois cpie j'étais jolie; j'ai par -dessus ces paysannes l'avantage de la parure; cependant je ne vois dans les yeux des jeunes paysans aucunes traces d'émotion à ma

vue. Ils ne pensent qu'à leurs compagnes ; ils n'ont des âmes que pour elles. Rien n'est plus naturel , madame , lui dit le comte : le désir ne Tient jamais sans quelque lueur d'espérance; et ^ ces gens-là ne vous trouvent belle que comme "" ils trouvent belles les étoiles et les fleurs. Vous me surprenez, dit Bélise : est-ce l'espérance qui ■ rend sensible ! — ]S on , mais elle dirige la sensi- ( bilité. — On n'aime donc qu'avec l'espoir de plaire? — Non vraiment, madame; et sans cela, qui pourrait ne pas vous aimer? Un philosophe est donc "^ £;alanî? reprit Bélise avec un sourire. — Je suis vrai , madame , et ne suis point philosophe ; mais si je méritais ce nom , je n'en serais que plus sen- "^ sible : un vrai philosophe est homme , et fait gloire / de l'être. La sagesse ne contredit la nature que I "lorsque la nature a tort. Bélise rougit, le comte se troubla , et ils furent quelque temps les yeux baissés, sans oser rompre le silence. Le comte voulut renouer l'entretien sur les charmes de la campagne; mais leurs propos furent confus, entrecoupés et sans suite : on ne savait plus ce qu'on avait dit, encore moins ce qu'on allait dire. Ils se quittèrent enfin, l'une rêveuse, l'autre distrait, et craignant tous deux d'en avoir trop dit.

La jeunesse des villages voisins s'assembla le lendemain pour leur dormer une fête : la gaîté en faisait l'ornement. Bélise en fut enchantée ; mais le dénouement la surprit. Le magister avait fait des chansons à la louange de Bélise et du

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comte , et los couplets disaient que T}(^lisc était l'ormeau, et (|iie le comte était le lierre, (lehii-ei ne savait s'il devait leur imposer silence, ou prendre la chose en hadinaiil ; mais liélise en lut offensée, .le vous demande [)ardon pour eux, madame, lui dit le comte en la ramenant : ces bonnes gens disent ce cpiils jHMisent; ils n'en savent pas da- \antage. Je les aurais l.iit taire, si j'avais eu le coiirage de les aKliger. iJélise ne lui répondit rien ; et il se retira pénétré de douleur de l'impression qu'avait faite sur elle cet innocent hadinage.

Que je suis jnallieureuse 1 dit lîélise ajirès le départ du comte : voilà encore ini homme que je vais aimer. Cela est si clair cpic ces paysans s'en aperçoivent : ce sera, comme avec les autres, un feu léger, une étincelle. Non, je ne veux plus le voir : il est honteux de vouloir inspirer une passion, quand on n'en est pas susceptible. Le comte se livrerait à moi sans réserve , et de la meilleure foi : c'est un homme respectable , dont je ferais le malheiu^ si je venais à m'en détacher. Le lendemain il envoya savoir si elle était visible. — Quel parti prendre ? Si je le refuse aujourd'hui, il faudra le recevoir demain ; si je persiste à ne le plus voir, que va-t-il penser de ce changement? Qu'a-t-il fait qui ait pu me déplaire? Lui laisserai-je croire que je me défie de lui, ou de moi? Après tout, qui m'assure cpi'il m'aime? et quand il m'aimerait, suis -je obligée de l'aimer? Je lui ferai entendre raison, je lui peindrai mon carac-

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tère ; il m'en estimera davantage : il faut le voir. Le comte vint.

Je vais bien vous surprendre , lui dit-elle: j'ai été sur le point de rompre avec vous. — Avec moi, madame? et pourquoi? quel est mon crime? — D'être aimable et dangereux. Je vous déclare que je suis venue chercher le repos; que je ne crains rien tant que l'amour; que je ne suis pas faite pour un engagement solide ; que j'ai Famé la plus légère , la plus inconstante qui fut jamais; que je méprise les goûts passagers , et que je n'ai pas un assez grand fond de sensibilité pour en avoir de durables. Voilà mon caractère : je vous en avertis. Je réponds de moi pour l'amitié ; mais pour l'amour, il n'y faut pas compter : et, afin de n'avoir aucun reproche à me faire, je ne veux absolument ni en inspirer ni qu'on m'en inspire. Votre sincérité encourage la mienne , lui répondit le comte ; vous allez me connaître à mon tour. J'ai pris pour vous, sans m'en douter et sans le vouloir , famour le plus tendre et le plus violent : c'est ce qui pouvait m' arriver de plus heureux, et je m'y livre de tout mon cœur, quoi que vous puissiez m'annoncer. Vous vous croyez légère et inconstante ; il n'en est rien. Je crois connaître mieux que vous le caractère de votre ame. — Non , monsieur, je me suis éprouvée, et vous allez en juger. Elle lui raconta l'histoire du président et celle du jeune page. Vous les aimiez, madame, vous les aimiez : vous vous êtes découragée mal-

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à-propos. Votre colère contre le président était sans consécjuence : le j^reniier mouvement est toujours pour le eliien , mais le seeontl est pour l'aman I ; ainsi l'a xoniu la n a Une. Le refroidissement de votre amonr pour le page n'aurait pas été plus durable : nn œil de moins produit toujours cet elTet - là ; mais peu - à - peu on s'y accoutume. Quant à la durée d'une passion, il faut être ' juste. Quel est Tinsensé qui exige l'impossible ? Je désire ardemment de vous plaire, j'en ferai ma félicité : mais si V(jlre penchant pour moi venait à s'affaiblir, ce serait un malheur, ce ne serait pas mi crime. Eh quoi! parce qu'il n'est point dans la vie de plaisir sans mélange, faut- il se priver -de tout, renoncer à tout ? Non, madame, il faut tirer j)arli de ce qu'on a de bon , se pardonner à soi-même et aux autres ce qui est moins bien, ou ce qui est mal. Nous menons ici une vie douce et tranquille; i amour nous manque, il peut l'embellir : laissons -le faire : s il s en va, l'amitié nous reste ; et, quand la vanité ne s'en mêle point, l'amitié qui survit à l'amour en est bien plus douce, plus intime et plus tendre. — En vérité, ^monsieur, voilà une morale bien étrange! — Elle " est simple et naturelle, madame. Je ferais des ^romans tout comme un autre ; mais la vie n est pas un roman : nos principes, comme nos senti- ~^ments , doivent être pris dans la nature. Rien n'est plus facile que d'imaginer des prodiges en amour; mais tous ces héros n'existent que dans la tête

(]cs auteurs : ils disent ce qu'ils veulent; nous faisons ce que nous pouvons. C'est un malheur, sans doute, de cesser de plaire, c'en est un plus

' grand de cesser d'aimer : mais le comble du malheur, c'est de passer sa vie à se craindre et à se combattre. Fiez-vous à vous-même, madame, et daignez vous fier à moi. Il est assez cruel de ne pouvoir pas aimer toujours, sans se con-

/damner à n'aimer jamais, hiiitons nos villageois: ils n'examinent pas s'ils s'aimeront long-temps; il leur suffit de sentir qu'ils s'aiment. Je vous étonne ? Yous avez été élevée dans le pays des /

chimères. Croyez - moi , vous êtes bien née ; rêve- ^ nez à la vérité; laissez-vous guider par la nature: elle vous conduira beaucoup mieux qu'un art qui se perd dans le vide, et qui réduit le sentirnent

~ à rien , à force de l'analyser.

Si Bélise ne fut pomt persuadée, elle fut bien moins affermie dans sa première résolution ; et dès que la raison chancelle , il est aisé de la renverser. Celle de Bélise succomba sans peine, et

-jamais un amour mutuel ne rendit deux coeurs

" plus heureux. Livrés l'un à l'autre en liberté , ils oubliaient l'univers, ils s'oubliaient eux-mêmes: toutes les facultés de leurs âmes réunies en une seule , ne formaient plus cpi'un tourbillon de feu dont l'amour était le centre, dont le plaisir était l'aliment. ,

Cette première ardeur se ralentit, et Bélise en fut alarmée : mais le comte la rassura. On revint

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aux amusements champêtres. Bélise trouva que la nature s'était embellie, que le ciel était plus serein et la campagne plus riante. Les jeux des villaij;e»)is lui plaisaient davantage: ils lui rappelaient un souvenir délicieux. Leurs travaux Tintéressaient heaucoup j)lus. Mon amant, disait-elle en elle-même, est le dieu qui les encourage; son humanité, sa bienfaisance, sont comme des ruisseaux qui fertilisent ces champs. Elle aimait à s'entretenir avec les laboureurs, des Ijieiilaits que répandait sur eux ce mortel qu'ils aj)pelaieut leur père. L'amour lui rendait personnel tout le bien qu'on disait de lui. Elle passa ainsi toute la belle saison à l'aimer, à l'admirer, à lui voir faire des heureux, et à le rendre heureux elle-même.

Ijélise avait proposé au comte de passer l'hiver loin de la ville , et il lui avait répondu en souriant: Je le veux bien. Mais, dès que la campagne commença à se dépouiller, que la promenade fut interdite, que les jours furent pluvieux, les matinées froides et les soirées longues, Bélise sentit avec amertume que l'ennui s'emparait de son ame, et qu'elle désirait de revoir Paris. Elle en fit l'aveu à son amant avec sa franchise ordinaire. Je vous l'avais prédit; vous n'avez pas voulu me croire: l'événement ne justifie que trop la mauvaise opinion que j'avais de moi-même. — Quel est donc cet événement? — ^Ah ! mon cher comte , puisqu'il faut vous le dire , je m'ennuie : je ne vous aime plus. Vous vous ennuyez; cela est possible, lui répon-

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dit le comte avec un sourire ; mais vous ne m'en aimez pas moins : c'est la campagne que vous

(^ n'aimez plus. — Eh! monsieur, pourquoi me flatter ? Tous les lieux, tous les temps sont agréables avec QJ i^ce que l'on aime. — Oui, dans les romans, je vous \^VsLi déjà dit, mais non pas dans la nature. Vous avez beau dire, insista Bélise,je sens très -bien qu'il y a deux mois que j'aurais été heureuse avec vous dans un désert. — Sans doute, madame: telle - est l'ivresse d'une passion naissante ; mais ce pre- ~ mier feu n'a qu'un temps. L'amour heureux se " calme et se modère : l'ame, dès-Jurs moins agitée, commence à devenir sensible aux impressions du deliors : on n'est plus seul dans le monde; on éprouve le besoin de se distraire et I de s'amuser. — Ah! monsieur, à quoi réduisez- J vous l'amour? — A la vérité, ma chère Bélise. V — Au néant, mon cher comte, au néant. Vous cessez de me suffire ; j'ai donc cessé de vous aimer. — Non, tout ce que j'adore, non, je n'ai point perdu votre cœur, et je vous serai toujours cher. — Toujours cher : oui, sans doute; mais comment? — Comme je veux l'être. — Ah! je sens trop mon injustice pour me la dissimuler. — Non, madame, vous n'êtes point injuste. Vous m'aimez assez : j'en suis content, et je ne veux pas être aimé davantage. Serez -vous plus difilcile que moi? — Oui, monsieur : je ne me pardonnerai jamais d'avoir pu m'ennuyer avec

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riiomme du monde le plus aimable. — Et moi, niadaine, cl moi, qui ne me vante de rien, je m'ennuie aussi par-tois avee la plus adorable de toutes les femmes, et je me le pardonne. — Quoi ! monsieur, vous vous ennuyez avec moi? — Avec vous-même; et je ne laisse pas de vous aimer plus que ma vie. Ètes-vous contente? — Allons, monsieur, retournons à Paris. — Oui, madame, j'y consens : mais souvenez-vous que le mois de mai nous retrouvera à la campagne. — Je n'en crois rien. — Je vous l'assure , et plus amoureux que jamais.

Bélise, de retour à la ville, commença par se livrer à tous les anuisemenls que Fliiver rassemble avec une avidité qu'elle croyait insatiable. Le comte, de son coté, s'abandonna au torrent du monde, mais avec moins de vivacité. Peu-à-peu l'ardeur de Bélise se ralentit. Les soupes lui paraissaient longs; elle s'ennuyait au spectacle. Le comte avait soin de la voir rarement; ses visites étaient courtes, et il prenait les heures où elle était environnée d'une foule d'adorateurs. Elle lui demanda un jour tout bas : Que vous semble de Paris? — Tout m'y amuse, et rien ne m'y attache. — Pourquoi ne venez -vous pas souper avec moi? — Vous m'avez tant vu, madame? Je suis discret : le monde a son tour, j'aurai le mien. — Vous êtes donc toujours persuadé que je vous aime? — Je ne parle jamais d'amour à la ville.

Que pensez -vous, madame, du nouvel opéra? poursuivit -il à haute voix. Et la conversation devint générale.

Bélise comparait toujours le comte à ce qu'elle voyait de mieux, et toujours la comparaison concluait à son avantage. Personne, disait -elle, n'a cette candeur, cette simplicité, cette égalité de caractère ; personne n'a cette bonté d'ame et cette élévation de sentiments. Quand je me rappelle nos entretiens, tous nos jeunes gens ne me semblent que des perroquets bien instruits. Il a bien raison de douter qu'on cesse de l'aimer après l'avoir connu! Mais non, ce n'est pas l'estime qu'il a de lui-même, c'est l'estime qu'il. a de moi qui lui donne cette confiance. Que je serais heureuse si elle était fondée !

Telles étaient les réflexions de Bélise; et plus elle sentait renaître son inclination pour lui, plus elle se trouvait bien avec elle-même. Enfin le désir de le voir devint si pressant, qu'elle ne put résister à celui de lui écrire. Il se rendit auprès d'elle; et fabordant avec un sourire : Quoi! madame , lui dit-il , un tète-à-tête ! vous m'exposez à faire des jaloux. Personne, monsieur, n'a droit de fetre, lui dit Bélise; et vous savez que je n'ai plus que des amis. Mais vous, ne craignezvous pas d'inquiéter quelque nouvelle conquête? Je n'en ai fait qu'une en ma vie, répondit le comte; elle m'attend à la campagne, et j'irai la voir ce printemps. — Elle serait à plaindre, si

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clic clail ;i la ville : \oiis y cics si occupé, qu'elle risquerait trèlre ncglij^cc. — Elle s'y aiiuiseiail , iiiaclanic, et n\ peuserail pas à moi. Laissous là les détours, repril-ellc : pounpioi vous vois-jc si rarciucut et si peu? — Pour \otis laisser jouir en liherlé de tous les plaisirs de votre âge. — Vous ne serez jamais de trop, monsieur : ma maison est la vôtre; regardez-la connue telle; j'en serai flattée, je le désire, et j'ai acquis le droit de l'exiger. Non, madame, n'exigez rien; je serais au désespoir île vous déplaire : mais pennellez-moi de ne vous revoir qu'au retour de la belle saison. Cette obstination la piqua vivement. Allez, monsieur, lui dit -elle avec dépit, allez cherclier des plaisirs oii je ne serai pas : j'ai mérité votre inconstance. Dès ce jour, elle n'eut pas lui moment de repos : elle s'informait de ses démarches; elle le cherchait, et le suivait des yeux aux promenades et aux spectacles; les femmes qu'il voyait lui devinrent odieuses; elle ne cessait de questionner ses amis. L'hiver lui parut d'une longueur mortelle, quoiqu'on ne fût encore qu'au commencement du mois de mars. Quelques beaux jours étant venus : Il faut , dit - elle , que je le confonde, et que je me justifie. J'ai tort jusqu'à présent : il a sur moi cet avantage ; mais demain il ne l'aura plus. Elle le fit prier de se rendre chez elle. Tout était prêt pour le départ. Le comte arrive. Donnez -moi la main, lui dit Bélise, pour monter dans mon carrosse. Où allons-nous donc.

madame? lui dit -il. — Nous cnniiver à la campagne. A ces mots, le comte fut transporté de joie. Bélise, au mouvement de la main qui la soutenait, s'aperçut du saisissement et de l'émotion cpi'elle faisait naître. O mon cher comte! lui ditelle en pressant cette main qui tremblait sous la sienne, que ne vous dois -je pas! Vous m'avez ^appris à aimer, vous m'avez convaincue que j'en /étais capable; et en m'éclairant sur mes sentiments, vous m'avez fait la plus douce des violences : vous m'avez forcée à m'estimer moi-même et à me croire digne de vous. L'amour est con- - tent : je n'ai plus de scrupule, et je suis heureuse.

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