LE MARI SYLPHE
JCjvitez les pièges des hommes, dit -on sans cesse à une jeune fille : évitez la séduction des femmes, dit -on sans cesse à un jeune homme. Est-ce le plan de la nature que l'on croit suivre , en faisant d'un sexe fennemi de fautre ? ne sontils faits que pour se nuire? sont-ils destinés à se fuir? et quel serait le fruit de ces leçons, si tous les deux les prenaient à la lettre?
Lorsque Élise sortit du couvent pour aller à l'autel épouser le marquis de Volange, elle était bien persuadée qu'après un amant, l'être le plus dangereux de la nature était un mari. Elevée par une de ces solitaires dont l'imagination mélancolique se peint en noir tous les objets, elle ne voyait pour elle, dans le monde, que des écueils, et que des pièges dans le mariage. Son ame délicate et timide fut d'abord flétrie par la crainte ; et l'âge n'avait pas encore donné à ses sens l'heureux pouvoir de vaincre l'ascendant de l'opinion. Ainsi, tout fut pour elle, dans l'hymen, humiliant et pénible. Les premiers soins de son époux, loin de la rassurer, l'alarmuienl encore. C'est ainsi.,
Contes Moraux. Z. y
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disait-cllo, (jiic les hommes coiivreiil de lleiiift Jes chaînes de noire esclavage. La flatterie couronne la Niclinie; roi'gncil \;\ Ijientot riinnioler. On consulte aujourd hui mes désirs pour les contrarier sans cesse. On veut pénétrer dans mon cœur pour en développer les replis; et si on me découvie (pielcpie faihlesse, c'est par -là même qu'on aura soin de m'humilier avec plus d'avantage, (lardons-nous hien des pièges qu'on nous tend.
Il est aisé de prévoir Famerlume et la frtiideur que ce funeste préjugé répandit du coté d'Elise dans lein^ conmierce le plus intime. Yolange s'aperçut de la répugnance qu'elle avait pour lui. Il eût tâché de l'en guérir, s'il en eût deviné la cause : mais la persuasion qu'il était haï le découragea; et, en perdant l'espoii- de plaire, il était tout simple qu'il en pertlit le soin.
Sa situation fut d'autant plus pénihle, qu'elle était plus opposée à son caractère. Volange était la gaîté, la galanterie, la complaisance même. Il s'était fait de son mariage une fête riante plutôt qu'une affaire sérieuse. Il avait pris une épouse jeune et belle, comme on se choisit une divinité, pour lui élever des autels. Le monde va l'adorer, disait-il; je l'y mènerai en triomphe. J'aurai mille rivaux; tant mieux : je les effacerai tous par mes soins, mes vœux, mes hom.mages; et l'inquiétude attachée à une jalousie délicate et timide préservera l'amant d'Elise des négligences de l'époux.
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La froideur impatiente et dédaigneuse de sa femme détruisit cette illusion. Plus il était amoureux d'elle, plus il était blessé de l'éloignement qu'elle avait pour lui ; et cet amour si tendre et si pur, qui devait faire son bonheur, allait devenir son supplice. Mais un artifice innocent, dont le hasard lui donna ridée,le rétablit dans tous ses droits.
Il faut que la sensibilité de Tame s'exerce; et si elle n'a pas un objet véritable, elle s'en fait un fantastique. Il était décidé , dans l'opinion d'Elise, qu'il n'y avait rien dans la nature qui fût digne de fattacher; mais elle avait trouvé dans la fiction de quoi l'occuper, l'émouvoir, l'atten- , drir. La fable des sylphes était à la mode. Il lui était tombé sous la main quelques-uns de ces .' romans où l'on a peint le commerce délicieux de ces esprits avec les mortelles; et pour elle ces brillantes chimères avaient tout le charme de la vérité.
Élise croyait donc aux sylphes , et brûlait d'envie d'en avoir lui. Il faut pouvoir au moins se peindre ce que l'on désire; et il n'est pas facile de se peindre un esprit. Elise avait été obligée d'attribuer tous les traits d'un homme au sylphe qu'elle désirait; mais pour loger une ame céleste, elle avait composé un corps fait à plaisir : une taille élégante et noble, une figure animée, intéressante , ingénieuse , un teint d'un éclat et d'une fraîcheur digne du sylphe qui préside à
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l'ctoilo (lu iiiîitin, de beaux yeux lîleus el latifi^uissaiils, cl je ne sais rpioi daérieu dans loutes les grâces de sa ])ei\s()iine. iJle y avait njoulé la parure la plus léoère, des fleurs, quelcjues rubans des couleurs les plus lendres, lui tissu de soie à demi-transparent et dont se jouaient les zépliyrs, deux ailes semblables à celles de TA^mour, dont ce beau sylj)be était l'image : telle était la cliimère (PLlise; et son cœur, séduit par son imagination , soupirait poin^ ce cpi'ellc avait feint.
Il est naturel que nos idées les plus familières et les plus vives se retracent pendant le sommeil : bientôt les songes d'Elise lui firent croire que sa chimère avait quelcjue réalité.
Volange , bien sûr de n'être pas aimé de sa femme , avait beau l'observer avec les yeux de la jalousie; il lui voyait avec ses pareilles une gaîté douce, ini commerce facile, quelcpiefois même l'air de l'amitié ; mais aucun homme encore n'avait obtenu d'elle un accueil qui pût l'alarmer. Aivec eux, son regard était sévère, son air dédaigneux, son maintien froid; elle parlait peu, écoutait à peine; et, cpiand elle n'avait pas l'air de l'ennui, elle avait celui de l'impatience. N'être à son âge ni tendre, ni coquette! cela n'était pas concevable. A la fui elle se trahit.
L'opéra de Zélindor, dans sa nouveauté, avait le plus brillant succès. Elise était à ce spectacle, dans sa petite loge, avec une de ses femmes