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le moment d'aller se livrer au sommeil. Leurs appartements se connnuni(iuaient, selon Vusage, et Yolange était d'accord avec sa confidente sur le moyen d'arriver sans bruit au chevet du lit de sa femme; mais il fallait que, par un soupir ou par quelques mots échappés, elle finvitàt à parler lui-même.
("J'ai miblié de dire quÉhse ne voulait, la nuit, auprès d'elle aucime lumière; et ce n'était pas sans raison : les tableanx de l'imagination ne sont jamais si vifs que dans fobscurité profonde. Ainsi, Volange, sans être aperçu, épiait le moment favorable. Il entendit Élise soupirer et chercher le repos avec inquiétude. Viens donc, ditelle , heureux sommeil : toi seul me fais aimer la vie. C'est à moi, dit Volange avec un son de voix si doux qu'Élise l'entendait à peine, c'est à moi d'appeler le sommeil : je ne suis heureux que par lui; c'est dans son sein que je vous possède. Il n'eut pas le temps d'achever. Élise jeta un cri perçant, et Volange ayant disparu, Justine accourut à la voix d'Élise. Qu'avez-vous donc , madame? lui dit-elle. — Ah! je me meurs; je viens de fentendre. Rappelle -moi, s'il se peut, à la vie. Je suis aimée, je suis heureuse. Hâte -toi, je ne puis respirer. Justine s'empresse, dénoue les rubans, lui fait respirer un sel qui la ranime, et soutenant .son rôle d'incrédule, lui reproche de se livrer à des idées qui troublent son repos et qui altèrent sa santé. Traitez-moi d'enfant, d'in-
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sensée, lui (!il l^lise. (îe n'est plus un soni;e; ruii iiVst si vrai; je l'ai entendu eonime je vons entends.— A la bonne lienie, madame: je ne veux pas vous inij>alienier; mais lâchez de ealmer vos esprits : souvenez- vons (|iie, poiu" plaiie à un sylphe , il laul rli'e jolie, el (jii'on ne Fest bientôl |)hYs (piand on ne dort pas. — Tu t'en vas, Justine? cpie tu es cruelle! i\e vois -tu pas que je suis toute tremblante? Attends du moins c|ue je sommeille, s'il est possible de sommeiller dans l'émotion où je snis.
Enfin ses beaux yeux s'appesantirent, et il fut résolu, entre Justine et Volange, c[u'ef{arouché par le cri qu'Élise avait fait, le sylphe se laisserait désirer la nuit suivante : en effet, elle eut beau l'appeler.
Elle avait peur qu'il ne revînt plus. Mes cris l'auront effrayé, disait-elle. T3on, madame, lui dit Justine, un esprit est-il donc si timide, et n'avaitil pas dii s'attendre à la frayeur cju'il vous a causée? S03 ez trancpiille : il sait ce qui se passe dans votre cœiu" comme vous-même; et peut-être, dans ce moment, il est là qui prête l'oreille. — Que dis-tu là? tu me fais tressaillir. — Eh cpioi! ri'êtes-vous pas bien aise que votre sylphe lise dans votre ame ? — Assurément : il ne s'y passe rien dont il n'ait lieu d'être flatté; mais il se mêle toujours de l'homme dans l'idée que l'on se fait des sylphes, et la pudeur... — La pudeur, ce me semble, est déplacée avec des esprits. Où
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serait le mal, par exemple, de l'engager à revenir ce soir? — Ah! j'aurais beau dissimuler; il sait bien que je le désire.
Le vœu d'Élise fut accompli. Elle était couchée, la lumière éteinte, et Volange au chevet de sou lit. Crois -tu qu'il revienne? dit -elle à Justine. — Oui, s'il est galant, il doit être arrivé. — Ah! du moins, s'il pouvait m'entendre! Il vous entend, répondit Volange avec sa douce voix : mais écartez ce témoin qui m'afflige. Justine, dit Elise en tremblant, éloigne- toi. — Qu'est-ce donc, madame? Vous me semblez émue. — Ce n'est rien; laisse-moi, te dis-je. Justine obéit; et dès qu'ils furent seuls : Eh quoi! lui dit le sylphe, ma voix vous intimide! on ne craint pas ce que l'on aime. Hélas ! dit-elle, puis-je voir sans trouble réaliser ainsi mes songes, et passer, par un prodige inconcevable, de l'illusion à la réalité? croirai-je que l'un des esprits célestes daigne quitter le ciel pour moi, et se familiariser avec une simple mortelle? Si vous saviez, lui répondit Volange, combien vous effacez tout ce que les nymphes de l'air ont de charmes, vous seriez [)eu flattée de votre victoire. Aussi n'est-ce pas à la vanité que je veux devoir le prix de mon amour. Cet amour est pur et inaltérable comme mon essence; mais il est délicat à l'excès. Nous n'avons que les sens de l'ame : vous les avez comme nous, Élise; mais, pour en goûter les délices, il faut me réserver celte ame dont je suis
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jaloux; vous amuser de loul co que le monde a d'intéressant et d'aimable ; mais Ji'y rien aimer connne moi. Hélas! il mVst ])ien facile de vous obéir, dil-elle dune aoïx encore mal assurée ; le monde n'a poui moi nul a lirait. Le vide même de mon ame n'a pu donner accès aux vains plaisirs qui voulaient la séduire; comment y seraitelle accessd)le, à présent que vous l\)ccupez? Mais vous, esprit céleste et pur, comment puisje me flatter de vous fixer et de vous suffire? Apprenez, répondit A'olange, ce qui nous distingue de tous les esprits répandus dans l'iuiivers, et plus encore de l'espèce Inmiaine. Un sylphe n'a point de bonheur à lui ; il n'est heureux que dans ce qu'il aime. La nature lui a interdit la faculté de s'aimer seul; et comme il partage tous les plaisirs qu'il cause, il éprouve aussi toutes les peines qu'il fait souffrir. Le destin m'a laissé le choix de cette moitié de moi-même, dont mon bonheur devait dépendre ; mais ce choix décidé, nous n'avons plus qu'une ame, et ce n'est qu'en vous rendant heureuse que je puis espérer d'être heureux. Soyez-le donc bien, lui dit- elle avec transport; car la seule idée d'une union si douce me ravit et m'élève au-dessus de moi-même. Quelle comparaison de ce commerce intime avec celui des dangereux mortels, dont nous sommes ici les esclaves! Hélas! vous savez que j'ai subi les lois de l'hymen , et que l'on m'a donné des chaînes. Je le sais, dit Volange; et
îun de mes soins sera de les rendre légères. Ali! reprit -elle, n'en soyez point jaloux. Mon mari est peut-être celui des hommes qui se ressent le moins des vices de son espèce ; mais ils sont tous si persuadés et si fiers de leurs avantages, si indulgents pour leurs torts, et si rigoureux pour les nôtres , si peu scrupuleux sur les moyens de nous séduire et de nous asservir, qu'il y aurait autant d'imprudence que de faiblesse à s'y livrer. Eh bien! lui dit son sylphe, le croiriez -vous? Tout ce que vous reprochez aux hommes, nous le reprochons aux sylphides. Douces, insinuantes, fertiles en détours, il n'est point d'art qu'elles n'emploient pour dominer les esprits; mais une fois sûres de leur ascendant, une volonté capricieuse et absolue, une fierté impérieuse et sous laquelle tout doit fléchir, prennent la place de la timidité, de la douceur, de la complaisance; et ce n'est qu'après les avoir aimées qu'on s'aperçoit qu'on devait les hau*. Ce caractère dominant que leur a donné la nature a cependant ses exceptions : il en est de même parmi les hommes. Mais, quoi qu'il en soit, ma chère Élise, l'un et l'autre monde nous seront étrangers , si vous m'aimez comme je vous aime. Adieu : mon devoir et votre repos m'obligent de vous quitter. Le ciel m'a confié le soin de votre étoile, je vais en diriger le cours ; puisse-t-elle répandre sur vous la plus favorable influence! — Eh quoi ! si-tôt , vous vous éloignez ! — Oui , pour vous levoir demain
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à l;i iiu-mc lioiiro. — Adieu... Mais non, encore lui mol. Puis- je avoir une coufideute? — Vous eu a\c/ luic, teuez-V(jus-cu là. Jusliue vous aime, et elle m'est ehère. — Quel nom vous douuejaije en lui parlant <le vous? — Dans le ciel on m'appelle 7'aloé, et en langue sylphide, ce nom veut dire tout ame. — Ah ! je mérite le même nom depuis que je vous entends. Alors le sylphe s'évanouit. Le cœiu' d'Elise nageait dans la joie, elle était au condjle de ses vœux; et, au milieu des idées délicieuses qui l'occupaient, le sommeil s'empara de ses sens.
.Justine fut instruite de tout ce qui s'était passé, et n'eut pas hesoin de le répéter à Volange. Elle lui dit seulement qu'il avait laissé sa femme dans l'enchantement. Ce n'est pas assez, dit-il; je veux (pi'en l'absence du sylphe tout lui rappelle son amour. Tu lis dans son ame , tu connais ses goûts ; instruis-moi bien de ce qu'elle désire : le sylphe aura l'air de la deviner. — Sur le soir, Elise, pour être plus libre, alla se promener seule , avec Justine , dans l'un de ces jardins magnifiques qui font l'ornement de Paris; et, cpioiqu'elle fût tout occupée de son sylphe, un penchant naturel aux jeunes femmes lui fit jeter les yeux sur la parure d'une inconnue. Ah! la jolie robe! s'écria-t-elle; et Justine feignit de ne pas l'entendre ; mais l'adroite suivante ayant entendu nommer cette femme si bien parée, retint son nom, et le dit à Volange.
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I/Iicarc (lu rendez- vous étant veiiiie, Elise se couche ; et de» qu'elle est seule : Ah ! mon cher Valoé, dit -elle, m'avez -vous oubliée? Me voilà seule, et vous ne venez pas! Il vous attendait, lui dit Volange : votre image l'a suivi dans le ciel; il n'a vu que vous au milieu de la cour aérienne. jMais vous, Elise, en son absence, n'avez -vous désiré que lui? Non, lui dit -elle assurément, rien que vous seul ne m'intéresse. — Je sais cependant, Elise, que vous avez formé un désir qui n'était pas pour moi. Vous m'inquiétez, lui dit-elle; j'ai beau m'exarainer, je ne sais quel est ce désir. Vous l'avez oublié; mais je m'en souviens , et loin de m'en plaindre , je souhaite moimême que vous en ayez souvent de pareils. Je vous l'ai dit, les sylphes sont jaloux; mais ils n'en sont que plus soigneux de plaire. Ne vous étonnez pas de me voir curieux des plus petits détails de votre vie ; je veux n'y laisser que les fleurs , et en oter jusqu'à la moindre épine. Par exemple , votre mari ne laisse pas de m'inquiéter. Comment ctes-vous avec lui? Mais, dit Elise un peu confuse, je vis avec lui comme avec un , homme : dans la défiance et la crainte que nous inspire naturellement un sexe né l'ennemi du notre. On m'a donnée à lui sans me considter; j'ai suivi mon devoir, et non pas mon penchant. Il m'aimait, disait -il, et il eût voulu me plaire, c'est-à-dire me captiver : il n'a pas réussi; et sa vanité, qu'il appelle délicatesse, Ta détaché de
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ce dessein. Nous voilà bons amis, ou, si voulez, libres Tun et l'autre. — Est-il au moins lui peu complaisant? — Mais, oui, assez pour séduire une femme <[ui ne saurait pas, comme moi, combien les hommes sont dangereux. — Vous auriez pn tomber j)lus mal; et ce mari n'est pas aussi làchcux que ses pareils ont coutume de l'être. Il fait bien du reste; et si jamais vous aviez à vous plaindre de lui, il en serait puni sur l'heure. Oh! non, je vous conjure, dit-elle en tremblant: quoi qu'il se passe de lui à moi, ne vous en Tuélez jamais. Je vous dois toute ma confiance; mais ce serait en abuser cruellement que de lui nuire en aucune façon. Il est assez malheureux d'être homme, et il en est assez puni. — Votre ame est céleste, charmante Élise; un mortel ne vous méritait pas. Ecoutez , je ne vous ai pas dit notre façon de corriger les hommes. Ils ne connaissent que le fer et le feu ; mais nous avons de plus douces vengeances. Dès que votre mari vous aura déplu, vous m'en instruirez, et dans l'instant le regret, le reproche, se saisiront de son ame, et il n'aura de paix ni avec moi, ni avec lui-même, qu'il n'ait expié à vos genoux le déplaisir qu'il vous aura causé. Je ferai plus, je lui inspirerai tout ce que vous m'inspirez à moimême. Ainsi l'esprit de votre sylphe animera votre mari, et vous sera présent sans cesse. \oilà, dit Élise enchantée, le seul moyen de me le faire aimer. Ainsi se passa ce nouvel entretien.
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Le lendemain, Élise étant à sa toilette, Justine jette les yeux sur le soplia du cabinet, et fait un cri d'étonnement. Elise se retourne , et y voit étalée une robe pareille à celle qu'elle avait vue à la promenade. Ah ! voilà donc comme il se venge de ce désir qui n'était pas pour lui! Justine, enfin me croiras-tu? n'est-ce pas un sylphe adorable ? Les yeux d'Élise ne pouvaient se lasser d'admirer ce nouveau prodige. Volange arrive dans ce moment. Voilà, dit-il, une robe charmante! votre goût, madame, fait bien l'éloge de ce que vous aimez. En vérité, poursuivit-il en considérant de plus près l'étoffe, cela est fait de la main des fées. Cette façon de parler familière venait là si à-propos, qu'Élise rougit comme si on l'eût trahie, et que son secret eût été révélé.
Le soir elle ne manqua pas de donner des éloges à la galanterie empressée de son joli petit sylphe; et celui-ci lui dit mille choses si délicates et si tendres sur le bonheur d'embellir ce qu'on aime et de jouir du bien cju'on lui fait, qu'elle ne cessait de répéter : Non, jamais mortel ne connut ce langage; il n'est donné cpi'à une intelligence céleste de penser et de parler ainsi. Je vous préviens cependant, lui dit-il, que voire époux va bientôt devenir mon émule. Je me plais à épurer son ame, à la rendre aussi douce, aussi tendre, aussi flexible à vos désirs que me le permet la nature. Vous y gagnerez sans doute. Elise, et \ otre bonheur est tout pour moi ; mais n'y pei -
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(Irai-jo pas quelque cliose? Ah! (loulcy-voiis , lui (lil-ollo, que je ne vous attribue tous les soins qu'il prendra de me plaire? N'est-ce pas comme une statue que vous voulez bien animer? — Ainsi vous m'aimerez en lui? et en pensant que c'est moi qui l'anime, vous vous plairez à le rendre heureux? — Non, Yaloé, ce serait le tromper : la fausseté m'est odieuse. C'est vous que j'aime , ce n'est pas lui ; et lui témoigner ce que je sens pour vous, ce serait vous trahir l'un et l'autre. \'olange,pour ne pas s'engager plus avant dans une dispute si délicate, changea de propos, et lui demanda à quoi elle s'était amusée tout le jour. Eh! lui dit -elle, ne le savez- vous pas, vous qui lisez dans ma pensée? Les moments où j'ai été libre, je les ai employés à tracer un chiffre où nos deux noms sont entrelacés. Je dessine assez bien les fleurs; et je n'ai jamais rien fait avec tant de goût cpie celles qui forment cette espèce de chaîne. Vous avez aussi, lui dit-il, un talent rare que vous négligez, et dont les plaisirs sont célestes : vous avez une voix touchante, luie oreille exquise, et la harpe sous vos doigts, mêlant ses accords à vos sons, ferait les délices des habitants de l'air. Elise promit de s'y exercer, et ils se cjuittèrent plus épris, plus enchantés que jamais l'un de l'autre.
Je suis souvent seule, dit -elle à son mari, la musique me dissiperait. La harpe est à la mode, et j'ai envie d'en essayer. Rien n'est plus facile ^
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dit Volange avec Tair de la complaisance; et le soir même elle eut une harpe.
Le sylphe revint à son heure , et parut charmé (le lui voir saisir et suivre ses idées avec tant de vivacité. Hélas! lui dit Élise, vous êtes plus heureux, vous devinez les miennes, et vous savez les prévenir. Que le don de lire dans Tame de ce qu'on aime est précieux ! on ne lui donne pas le temps de désirer. Tel est sur moi votre avantage. Consolez -vous, lui dit Valoé, la complaisance a bien son prix : je fais ma volonté quand je préviens la votre; et vous, en attendant la mienne, vous avez le plaisir de vous dire que c'est mon ame qui vous conduit. Il est plus flatteur de prévenir; mais il est plus doux de complaire. Mon ouvrage est celui de l'amour-propre ; . le vôtre est celui de l'amour.
Tant de délicatesse était pour Elise le plus charmant de tous les liens. Elle eût voulu ne jamais cesser d'entendre une voix si chère; mais, par ménagement pour elle, Volange avait soin de s'éloigner dès qu'il l'avait doucement émue; et le sommeil venait la calmer.
La première idée qu'elle eut à son réveil fut celle de son sylphe, et la seconde celle de sa harpe. On la lui avait apportée la veille , toute simple et sans ornements. Elle vole dans son cabinet d'étude , et trouve une harpe décorée d'une guirlande de fleurs qui semblaient fraîchement cueillies. Sa ioi<^ fut égale à son étounement. Non, disait-elle,
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iioii, j;iin;ils le pinceau, dniis une main mortelle , n'a produit cette illusion. VA le moyen de douter <pie ce ne fût lui présent du sylphe? Deux brillanles ailes couronnaient cette harpe, la même sans doute dont Valoé jouait an céleste concert. Tandis qu'elle lui rendait grâce, arrive le nnisisien qu'elle avait mandé pour lui domier leçon. M. Timolhée, inslruil par Volanj^e du rôle qu'il devait jouer, commença par l'éloge de la harpe. Quelle plénitude, quelle hainionie dans les sons de ce bel insirument! Quoi de plus doux , de plus majestueux? La harpe, à l'en croire, devait renouveler tous les prodiges de la lyre. Mais où triomphe la h;u'pe, ajouta ce nouvel Orphée, c'est lorsqu'elle soutient de ses accords les accents d'une voix mélodieuse et tendre. Observez encore, madame, que rien ne développe avec plus d'avantage les grâces d'ini beau bras et d'une belle njain; et lorsqu'une fenmie sait placer sa tète avec l'air de l'enthousiasme, que ses traits s'animent, que ses yeux s'enflamment aux accords qu'elle fait entendre, elle s'embellit de moitié. Élise abrégea cet éloge , en demandant à son maître s'il était descendant du Timothée, musisien d'Alexandre? Oui, madame, dit-il, c'est la même famille. Elise prit sa première leçon. Le musicien parut enchanté de l'éclat des sons que rendait cette harpe. Cela est divin! s'écriait-il. Je le crois bien, disait tout bas Élise. — Allons, madame, essavez-vous sur ces cordes harmonieuses.
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Élise y porta une main timide, et chaque son qu'elle en tirait i^etentissait jusqu'à son cœur. A merveille ! madame, s'écriait Timothée ! à merveille ! Bientôt j'espère vous entendre accompagner votre voix touchante , et embellir ma musique et mes vers. Vous faites donc aussi des vers? lui demanda-t-elle en souriant. Ah ! madame , lui dit Timothée, c'est la chose du monde la plus singulière, et j'ai peine moi-même à la concevoir. J'avais ouï dire qu'on avait un génie , et je prenais cela pour une fable; mais, ma foi! rien n'est plus réel. J'en avais un, moi qui vous parle, et je l'avais sans le savoir. Hier au soir encore je ne m'en doutais pas. — Et comment avez - vous fait cette découverte? — Comment? Cette nuit, dans le sommeil, en songe, mon génie m'est apparu, et m'a dicté les vers que voici :
Je renonce au frivole honneur
De guider le char de l'Anrore ,
D'annoncer le retour de Flore :
Un soin plus doux fait mon bonheur ; Je préside au réveil de celle que j'adore.
Jj'Aurore a beau verser des pleurs , L'yVmante de Zéphyre a beau semer des fleurs, Elise est à mes yeux cent fois plus belle encore.
Quoi! dit Elise tout émue, quoi! monsieur Timothée, vous avez fait ces vers? Moi, madame, je n'en ai fait de ma vie : c'est mon génie qui les a dictés. Il a fait plus; il les a mis en chant, et
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VOUS allez voir coninie il osl habile Eh bien !
niailanie, (lit-il, après avoir chaulé, que vous en semble? N'est-on pas heureux d'avoir un génie comme le mien ? — Et, monsieur, savez-vous du moins quelle est cette FJise que vous célébrez? — Mais , madame, je crois que c'est un nom comme Philis, Cloris, Iris. Mon génie a pris celui-là, parce qu'il est doux à l'oreille. — Ainsi, vous ne vous piquez pas d'entendre le sens des vers que vous chantez? — Non, madame; mais cela est égal : ils sont mélodieux, sensibles; et c'en est assez pour le chant. J'exige de vous, reprit-elle, qu'ils ne soient connus que de moi ; et si votre génie vous en inspire encore , je veux qu'ils me soient réservés.
Elle attendit son sylphe avec impatience, pour le remercier de l'inspiration. Il s'en défendit, mais si faiblement, qu'elle n'en fut que plus persuadée. Il avoua cependant que ce n'était pas sans raison qu'on regardait comme inspirés ceux des hommes qui , sans réflexion , produisaient de belles idées. Ce sont, dit-il, les favoris des sylphes; et chacun d'eux a le sien , qu'on appelle son génie, [l ne serait donc pas étonnant que M. Timothée en eût un ; et s'il lui inspire des vers qui vous plaisent , il peut se vanter d'être , après moi , le plus heureux des habitants de l'air. Le génie de M. Timothée devint chaque jour plus fertile, et chaque jour Elise était plus sensible aux éloges qu'il lui donnait. Cependant Volange lui prépa-
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rait une surprise nouvelle ; et voici quel en fut l'objet :
On se souvient qu'elle s'était amusée à tracer un chiffre où le nom de Valoé était enlacé dans le sien. Un jour qu'elle était invitée à une fête, elle voulut mettre ses diamants ; elle ouvre son écrin : que voit -elle? ses bracelets, son collier, son aigrette , ses boucles d'oreilles montées sur le dessin de ce chiffre qu'elle avait tracé. Son premier sentiment fut celui de l'embarras et de la surprise. Que va penser Yolange ? que va-t-il soupçonner ? Comme elle était encore à sa toilette , Volange arrive ; et , jetant les yeux sur sa parure , Ah ! dit-il , rien n'est plus galant : mon nom et le votre dans un même chiffre ! Je serais bien flatté , madame , que ce fût là un trait de sentiment ! Elise rougit , au lieu de feindre : mais le soir Valoé fut ofrondé. Vous m'avez exposée, dit-elle, à un péril dont je tremble encore. J'ai vu le moment où il fallait que je trompasse mon mari, ou que je lui donnasse de moi l'idée la plus humiliante ; et, quoique l'avantage que tirent les hommes de notre sincérité nous autorise à la dissimulation, je sens qu'en usant de ce droit je serais mal avec moimême. Valoé ne manqua pas de louer cette délicatesse. Un petit mensonge , dit-il , est toujours un petit mal, et je serais fâché d'en avoir été cause. Mais la ressemblance du nom de Volange avec le mien ne m'avait point échappé , et je savais que votre époux n'irait pas plus loin que
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Tapparencc. J'ai commencé par le rendre rliscret: cost la première vertu d'un mari.
La fin de l'hiver s'était passée en galanteries de la part du sylphe, et du côté d'Elise en mouvements de surprise et de joie qui tenaient de l'enchantement.
La première et la plus helle des saisons, le temps où l'on jouit de la nature, arrive. Yolange avait une maison de campagne. Nous partirons quand il vous plaira, dit-il à sa femme; et, quoiqu'il y eût mis l'air le plus honnête et le ton le plus doux , elle sentait fort bien, disait-elle, que cette invitation cachait la volonté impérieuse d'un mari. Elle confia sa peine à Valoé. Je ne vois pas, lui dit-il, ce qu'a d'affligeant ce qu'il vous propose : rien ne vous attache à la ville ; et la campagne est dans ce moment un séjour délicieux, sur-tout pour une ame sensible et bienfaisante comme la votre. Elle y voit, dans la nature libérale, le premier modèle de cet heureux penchant; et le soin de faire des heureux s'y reproduit sous mille faces. Les forets couronnées d'une épaisse verdure , les vergers en fleurs , les moissons naissantes , les prairies émaillées , les troupeaux récemment reproduits et bondissants de joie à la première vue de la lumière, tout présente, dans la campagne , le caractère de la bonté. En hiver , la nature se peint sous un aspect menaçant et terrible : en automne , elle est riche et féconde ; mais elle gémit de se dépouiller, et sa libéralité
l'afflige : en été même, elle vend ses dons; et la triste image d'un travail accablant se joint à celle de Tabondance. C'est au printemps que la nature est gaiement prodigue de ses richesses, et amoureuse du bien qu'elle fait. Hélas ! dit Elise , la nature est belle , je le sais ; mais le sera-t-elle pour moi, dans ce lieu même où je me suis liée au sort d'un mortel , où j'ai fait serment d'être à lui, où tout me retracera l'humiliant souvenir.....? — Non , reprit le sylphe , rien , ma chère Elise , rien dans la nature n est humiliant que ce cjui la trahit. La perfection d'une plante est de fleurir et de germer : la perfection d'une mortelle est d'être épouse et de devenir mère. Si vous aviez contrarié la sagesse de ce dessein, vous n'auriez pas reçu mes vœux. Quoi ! dit Elise , une essence pure , un esprit céleste aimerait en moi ce qui m'abaisse au-dessous de lui ! — Soyez ce que vous êtes , mon enfant : je vous aime en sylphe ; et ce n'est pas de vos -sens que je .suis jaloux. Que votre ame soit belle et pure , qu'elle soit à moi ; c'est assez. Quant à ce cju'on appelle vos charmes , ils sont soumis aux lois des mortels : im d'eux les possède , qu'il en dispose : loin de m'en plaindre , je m'en réjouirai ; car l'un de vos devoirs est de le rendre heureux. — Ah! du moins donnez-moi le temps de m'accoutumer à cette pensée. A la campagne on se voit plus souvent: je m'apprivoiserai peut-être avec ce devoir; mais, de grâce , ne m'abandonnez pas. — Non , j'y se-
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rai sans cesse avec vous; j'aime la paix et le silence.
Il y avait dans cette campagne nn lien sanv;ige et solitaire , qu'Élise appelait son désert , et où elle avait continue de se retirer pour lire ou rêver à son aise. A jieinc arrivée, elle s y rendit. Tout était changé : an -lien de son siège de mousse, elle trouva nn troue de gazon semé de violette en festons et en lacs d'amour. Ce trône était ombragé de lilas qui se courbaient en voûte ; l'épine fleurie en formait l'enceinte, et mêlait à To^'enr du lilas les plus délicieux parfums.
Le premier soin d'Élise, à son retour, fut de remercier sou mari de l'attention qu'il avait eue d'embellir son petit ermitage. C'est apparemment, lui dit-il , une galanterie de mon jardinier : je lui sais bon gré d'en avoir eu l'idée.
Ililaire, lui dit Elise en le voyant, je vous suis obligée de m'avoir planté un si joli bosquet. Des bosquets, madame! dit le rusé villageois; c'est, ma foi ! bien là ce qui m'occupe. A peine puis-je suffire au travail de mon potager. Si l'on veut des bosquets bien tenus , il faut me donner plus de monde. — Au moins n'avez-vous pas négligé le mien ; et ce joli berceau de lilas , cette haie d'épine m'enchante. — Oh ! le lilas , fépine , tout cela, grâces à dieu, vient de soi-même, et sans que je m'en mêle. — Quoi ! tout de bon , vous n'y avez pas touché? — Non, madame : mais qnà cela ne tienne ; et si vous voulez , après la sève , j'y
donnerai quelques coups de croissant. — Et ce gazon semé de violettes , ce n'est pas vous qui l'avez cultivé? — Ma foi! madame, excusez -moi : ce n'est ni de gazon r^ de violettes que l'on fait votre potage , et mon jardin m'occupe assez sans toutes ces gentillesses - là.
Élise , après cet entretien , ne douta plus que la métamorphose de son réduit sauvage en un bosquet délicieux , ne fut l'ouvrage de son sylphe. \h \ dit -elle dans son ravissement , ce sera le temple où j'irai l'adorer. Je me flatte qu'il y sera présent ; mais sera-t-il toujours invisible ?
Il vint le soir , comme de coutume. Yaloé , lui dit-elle , mon bosquet est charmant ; mais , vous le dirai-je? pour achever de l'embellir, il faut faire un dernier prodige, et vous y rendre visible à mes yeux : cela seul manque à mon bonheur. — Vous me demandez, ma chère Elise, ce qui ne dépend pas de moi. Le roi des airs accorde quelquefois cette grâce à ses favoris ; mais cela est si rare ! et puis , quand il l'accorde , c'est lui qui prescrit la forme qu'il veut que l'on prenne ; et le plus souvent il préfère la plus bizarre, pour s'amuser. Ah ! dit Elise , pourvu que je vous voie , il m'importe peu sous quels traits. Il lui promit donc de solliciter cette faveur avec les plus vives instances.
A présent, lui dit-d , comment s'est passé votre voyage? — Mais, fort bien. Mon mari a causé avec une gaieté assez naturelle ; et je n'ai pas de peine