‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 18 sur 46 · C ON T F. S ]\1 () R A TT X · texte numérisé non relu

C ON T F. S ]\1 () R A TT X

à ! oc'OMiiaîlre l'effet des soins (jne vous prenez do lui ; mais le naturel inî|)érieux des lioniuies a beau se plier, il garde son ressort : on le lenipère,on ne le change pas, à moins d'uije longue habitude. Ne désespérons de iien,dit Vak>é : j'ai bien du pouvoir sur son ame. Que ferez -vous demain, ma chère Elise? — Je me baignerai le matin. — J'irai vous voir au bain, s'il est possible, et je passerai un moment avec vous.

Au réveil d'P^lise, on vint lui dire que son bain l'attendait. Elle s'y rendit avec la fidèle Justine ; mais comme le sylphe devait venir la voir, et que la pudeur est timide, elle voulut que les rideaux fussent tirés, et que le jour à peine éclairât la salle

Elise se met dans le bain; et dans un trumeau placé vis-à-vis d'elle, ses yeux aperçoivent quelques traits confus : c'était le portrait même d'Élise , peint sous glace , et que Volange avait fait mettre à la place d'un miroir : prestige frappant, mais facile à produire au moyen d'une coulisse ménagée dans la cloison, où glissaient sans bruit tour-à-tour le miroir et le tableau , pour se succéder l'un à l'autre.

Dans ce tableau , Elise était élevée sur un nuage , et environnée d'esprits aériens qui lui présentaient des guirlandes de fleurs. D'abord elle prit ce qu'elle apercevait pour la réflexion des objets opj)osés : mais, à mesure que d'un œil plus attentif elle démêle ce qui la frappe , la surprise succède à l'erreur. Justine, dit-elle, donnez-moi

L E M A R I s YLP H E. ï5'J

du jour. Ou je rêve, ou je vois O ciel! s'écria-

t-elle dès que le tableau fut ériairé, mon image dans cette glace ! Eli quoi ! Madame , j'y vois aussi la mienne. Où est la merveille, que dans un miroir on se voie en se regardant ? — Viens toimême, viens ici, te dis-je. Est-ce là l'effet d'un njiroir? — Assurément. — Assurément! Ce nuage, ces fleurs, ces génies, et moi au milieu de cette cour céleste, portée en triomphe dans les airs! — Vous n'êtes pas bien éveillée , madame ; et c'est sans doute encore un songe que vous achevez dans le bain. — Non , Justine , je ne rêve point ; mais je vois que ce tableau n'est pas fait pour tes yeux. O mon cher Valoé ! c'est vous qui l'avez peint ! Que votre tendresse est ingénieuse ! Les yeux d'Elise furent une heure entière attachés sur le tableau. Elle attendait son sylphe ; mais il ne vint pas. Il n'a fait que passer, dit -elle, et par cet hommage il s'est annoncé. Cependant, que dira mon mari? comment lui expliquer ce prodige? Eh! madame, lui dit Justine, si ce tableau n'est pas visible à mes yeux , pourquoi le serait-il aux siens? — Tu as raison; mais je suis

si troublée! En disant ces mots, elle lève les

yeux; et, au lieu du tableau qu'elle avait vu, c'est le miroir qu'elle retrouve. Ah ! je suis tranquille , dit -elle : le tableau s'est évanoui. Mon sylphe aimable ne veut pas me laisser la plus légère inquiétude. Et comment n'aimerais-je pas un esprit tout occupé de mes plaisirs et de mon repos ?

t^^ C O N T F. S INI O R A IJ X.

Impatiente de savoir le succès de sa demande, elle fit semblant , le soir , d'être fatiguée de sa promenade , et d'avoir besoin de sommeil. Le sylplie ne se fit pas attendre. Je ne sais , lui ditil, ma chère Elise, si vous serez contente de ce ([ue j'ai obtenu. Il m'est permis de paraître à vos yeux. — Ah ! c'est tout ce que je désire. — Mais ce que je prévoyais est arrivé : le roi des airs, qui lit dans nos pensées , m'a prescrit la forme que je

dois prendre; et cette forme est celle devinez.

— Je ne sais. Tirez-moi vite d'inquiétude. — Celle de votre mari. — De mon mari! — ^J'ai fait tout au monde pour en obtenir une qui vous plût davantage ; mais il n'a pas été possible. Il m'a menacé de retirer sa grâce , si je n'en étais pas content; et , réduit à l'alternative, j'ai mieux aimé cela que rien. — A la bonne heure; et quand vous verrai -je? — Demain, dans votre petit désert , au moment du coucher du soleil. — J'y serai, car je me fie à vous. — Vous le pouvez sans inquiétude. — Vous m'aviez promis cependant de venir me voir ce matin. J'ai reçu de vous le plus galant hommage ; mars c'était vous que je désirais. — Je n'étais pas loin ; mais, intimidé par la présence de Justine - — y^hlj'ai eu tort, je devais l'éloigner; mais vous n'aurez plus ce reproche à me faire , et je serai seule au bosquet.

Ce rendez -vous ne laissait pas d'inquiéter un peu Volange. Elle se livre à moi, disait-il. Profiterai-je , pour l'éprouver, de l'illusion où je l'ai

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mise? Il me serait bien doux de l'attaquer, si j'étais sûr qu'elle résistât ! Mais si j'en étais si sur , je n'aurais pas besoin d'épreuve. Fatale curiosité ! Consultons-nous : voyons avec nous-même quel est le parti le moins dangereux. Dois-jem'éclaicir, ou rester dans le doute .^D'abord le doute me laisse un nuage; et puis -je répondre de mes idées? Peut-être , quand il ne sera plus temps de la justifier, lui ferai-je l'injure de croire que son imagination séduite eût triomphé de sa vertu. J'aurai beau me le reprocher, et le mal sera sans remède. Si au contraire je l'éprouve, et qu'elle résiste, je

suis trop heureux. Mais si elle cède ! Eh bien !

si elle cède, je croirai que la vertu des femmes ne lient pas contre les esprits. Oui , mais cet esprit est revêtu d'un corps ; et si ce corps se trouve le mien , je n'en dois pas remercier Elise. Me voilà dans un labyrinthe : en y entrant j'ai tout prévu, excepté le moyen d'en sortir. Ne délibérons plus; rend(fns-nous au bosquet : l'occasion me décidera.

Volange , sans faire semblant d'observer Elise , ne perdit pas un seul de ses mouvements. Il la vit se parer avec une modestie pleine de grâces ; et la décence qu'elle mit dans son ajustement le rassura un peu. Il remarqua même qu'elle fut tout le jour d'une douceur, d'une sérénité qui annonçait une joie innocente.

Cependant les yeux impatients d'Élise mesuraient le cours du soleil. Enfin l'heureux moment approche; et Volanee , qu'elle avait vu

1 6o C O iV T F. s MORAUX.

partir cii l!nl)il de chasse, se rend le premier an bosquet dans la paiiire la pins éléiifante. Elise arrive, Taperroit de loin,el le saisissement qu'il Ini cinsfî In fait presqne s'évanonir. Il vole andevant d'elle, Ini tend la liiain ; et la voyant tremblante, la iail asseoir sur son petit Irone de gazon.

Elise, reprenant ses esprits, trouve son sylphe à ses genoux. Fh cnioi ! lui dil-il, était-ce de l'effroi que devait vous inspirer ma vue ? ne vous en ai-je pas épargné la suiprise ? n'avez-vous pas désiré de me voir? en êtes -vous fâchée, et voulez-vous que je disparaisse ? — Hélas ! non : ne me punissez pas d'une faiblesse involontaire. La joie et l'attendrissement ont plus de part que la frayeur au trouble que vous me causez. Je tremble, disait Volange en lui-même : elle est attendrie ; cela débute mal. Ali! ma chère Elise, que n'ai-jc été libre de choisir, entre les mortels, celui «lont les traits auraient pu vous plaire ; et qu'ini afmant est mal à son aise sous la iiirure d'un mari ! Cela est égal , lui dit-elle en souriant. Il m'eut été plus doux , je l'avoue , de vous voir sous l'image de quelqu'inie des fleurs que j'aime , ou de l'im de ces oiseaux qui, comme vous, sont habitants de l'air ; mais en homme , j'aime autant vous voir sous les traits de mon mari que sous les traits d'un autre. Il me semble même que vous l'embellissez. C est bien Volange que je vois en vous ; mais votre ame donne à ses yeux je ne sais qnoi

LE M A RI SYLPHE. l()I

(le céleste : votre voix, en passant par sa bouche, lui communique lui charme tout divin; et dans son action je trouve des grâces que n'eut jamais un corps animé par l'esprit d'un simple mortel. Eh bien! si vous m'aimez tel que vous me voyez, je puis toujours être le même. — Vous m'enchantez. — Serez-vous heureuse? ajouta-t-il en lui baisant la main. — Elise rougit , et retira cette main qu'il avait saisie. Vous oubliez , lui dit-elle , que c'est un sylphe et non pas un homme que j'aime en vous. Valoé n'est pour moi qu'un esprit, comme Elise n'est pour vous qif'une ame ; et si vous n'avez pu prendre les traits d'un mortel sans altérer la pureté de votre essence et de votre amour, quittez cette forme avilissante , et ne me faites plus rouoir de l'imprudence de mes souhaits. Fort bien! disait Volange tout bas; mais je touche au moment critique.

Elise, il n'est plus temps de feindre. J'ai fait ce que vous avez voulu : mais apprenez ce qu'il m'en coûte. « J'y consens ( m'a dit le roi des gé- « nies ) , obéis aux lois d'une femme , deviens « homme ; mais ne te flatte pas de n'avoir des « sens qu'en apparence. Tu vas aimer comme « les mortels , et en ressentir les plaisirs et les « peines. Si tu es malheureux , ne viens pas gé- « mir et troubler les airs de tes plaintes. Je t'exile « du ciel jusqu'au moment où Elise aura comblé « tes vœux. » J'espérais vous fléchir , ajouta le sylphe, ou plutôt je voulais vous complaire : j'ai

Contes Moraux. /. II

iGt. r. ontes mor\ux.

subi toUc lime loi. Jugez à présentsi je vous aime

et si NOUS (le\ez inen |)iinir.

("-(• (lisc'oiM's uni l.lis<' ail désespoir. () le; plus iuipruileut et Je plus eruel des esprits aérieus! s'écria-t-elle , qu'avez -vt)us fait, et à quelle extréuiité me réduisez- vous? Voiaui^e frémit eu voyant les yeux de sa femme se remplir de larmes. Pourquoi ne m'avoir pas consultée? ajouta-t-elle. Etait-ce pour ma honte ou pour votre siqjj)licc que je désirais de vous voir ; et quel que fut ce désir, avez-vous pu penser qu'il l'emportât sur ce que je vous dois , et sur ce que je me dois à moi-même? Je vous aime, Valoé , je vous le dis encore ; et s'il ne fallait que ma vie pour réparer les maux que je vous fais, vous n'auriez plus à vous plaindre. Mais ma vertu m'est plus chère que ma vie et c[ue mon amour. Volante tressaillit de joie. Je ne puis vous blâmer, lui clit-il , d'un excès de délicatesse. Mais voyez combien je ressemble à Volange : c'est presque lui, ou plutôt c'est lui-même qui tombe à vos pieds, qui vous adore, et qui vous demande le prix du. plus fidèle et du plus tendre amour. — Non, vous avez beau lui ressembler , vous n'êtes pas lui, et c'est à lui seul qu'est dû le prix que vous me demandez. Levez -vous, éloignez-vous de moi, ne me revoyez de la vie. Laissez-moi, vous dis-je. Etes-vous insensé? Quelle est cette joie insultante que je vois briller dans vos yeux? Auriez-vous l'audace d'espérer encore? — Oui, j'espère, ma.

LE MARI SYLPHE. l63

chère Élise , que tu ne vnTas que pour moi. — Ah ! c'est le comble de l'outrage ! — Ecoute. — Non, je ne veux rien entendre. — Un seul mot va te désarmer. — Ce mot doit être un éternel adieu. — Non , la mort seule doit nous séparer : reconnais ton mari dans ton sylphe. Oui , ce Volange que tu haïssais, est ce Valoé que tu aimes. — O ciel'...... Mais non, vous m'en imposez; vous

abusez de la ressemblance. — Non, te dis-je, et Justine est témoin que tout ceci n'est qu'un badinage. — Justine ! — Elle est dans ma confidence : elle m'a aidé à te séduire ; elle m'aidera à te détromper. — Vous, mon mari ! serait -il possible? Je tremble encore. Ache^ ez : dites-moi comment se sont opérés ces prodiges. C'est l'amour qui les a tous faits , et tu sauras par quels moyens.

iVh! s'il est vrai! — S'il est vrai, mon Elise,

croiras-tu qu'il y ait au monde un homme digne d'être aimé ? — Oui , je croirai qu'il en est un , et que c'est moi qui le possède.

Justine interrogée avoua tout, et on la fit jurer que Valoé n'était que Volange. C'est à présent , dit Élise en se jetant dans les bras de son époux , c'est à présent que je suis enchantée ; et j'espère que la mort seule détruira cet enchantement.

J^ ON, madame, disait ra])l)é de Châteauneuf à la vieille marquise de T/isl)an, je ne puis eroire que ce qu'on appelle vertu dans une femme soit aussi rare qn'on le dit, et je gagerais, sans aller plus loin , que vous avez toujours été sage. — Ma foi ! mon cher abbé , peu s'en faut que je ne vous dise comme Agnès : Ne gagez pas. — Perdraisje ? Non , vous gagneriez , mais de si peu, si peu de chose , que franchement ce n'est pas la peine de s'en vanter. — C'est-à-dire, madame, que votre sagesse a couru des risques. — Hélas! oui; et plus d'une fois je l'ai vue au moment de faire naufrage. Heureusement la voilà au port. Ah ! marquise , confiez -moi le récit de ces aventures. — Volontiers : nous sommes dans l'âge où l'on n'a plus rien à dissimuler; et ma jeunesse est si loin de moi, que j'en puis parler comme d'un beau

songe.

Si vous vous rappelez le marquis de Lisban , c'était une de ces figures froidement belles, qui vous disent, me voilà; c'était une de ces vanités gauches qui manquent sans cesse leur coup. Il

HEUREUSKMEIVT. l65.

se piquait de tout, et n'était bon à rien; il prenait la parole , demandait silence , suspendait l'attention, et disait une platitude; il riait avant de conter, et personne ne riait de ses contes; il visait souvent à être fin , et il tournait si bien ce qu'il voulait dire , qu'il ne savait plus ce qu'il disait. Quand il ennuyait les femmes, il croyait les rendre rêveuses ; quand elles s'amusaient de ses ridicules, il prenait cela pour des agaceries. — Ah ! madame, riieureux naturel ! — -Nos premiers tête -à -tète furent remplis par le récit de ses bonnes fortunes. Je commençai par l'écouter avec impatience ; je finis par l'entendre avec dégoût : je pris même la liberté d'avouer à mes parents que cet homme -là m'ennuyait à l'excès. On me répondit que j'étais une sotte, et qu'un mari était fait pour cela. Je l'épousai. On me fit promettre de l'aimer uniquement : ma bouche dit oui, mon cœur dit non; et ce fut mon cœur qui lui tint parole. Le comte de Palmène se présenta chez moi avec toutes les grâces de l'esprit et de la figure. Mon mari , qui l'amenait , fit les honneurs de ma modestie. Il répondit aux choses agréables que lui dit le comte sur son bonheur, avec un air avantageux dont je fus indignée. A l'en croire, je l'aimais à la folie; et de là toutes ces confidences indiscrètes qui ne choquent pas moins la vérité que la bienséance, et dans lesquelles la vanité abuse du silence de la pudeur. Je n'y pus tenir, je quittai la place; et Palmène

put s'apercevoir, à mon dépit, que le marquis lui en im|)().s;\it.L'iiTipertiiiont!disnis-ic cnnioi-nu'mc: il va s'aj)[)lau(lissanl de sou triomphe, bien assuré que je n'aurai pas le courage de le démentir. On le croira, on me su[)])osera assez peu de goût pour aimer l'homme (hi monde le phis sot et le plus vain. S'il parlait d'un attachement honnête à mes devoirs, encore passe ; mais de l'amour! de la faiblesse! il y a de quoi me déshonorer. Aon , je ne veux pas qu'on dise dans le monde que je suis folle de mon mari : il est important sur- tout de désabuser Palmène ; et c'est par lui c[ue je dois commencer.

Mon mari , (jui se félicitait de m'avoir fait rougir, ne démêla pas mieux que moi la véritable cause de ma confusion et de ma colère. Il s'estimait trop, et ne m'aimait pas assez pour daigner être jaloux. Tu as fait l'enfant, me dit -il quand le comte fut sorti : je te dirai pourtant qu'il te trouve charmante. Ne l'écoute pas trop, au moins; c'est un homme dangereux. Je le sentais mieux qu'il ne pouvait le dire. .

Le lendemain, le comte de Palmène vint me voir; il me trouva seule. Me pardonnez -vous, dit -il, madame, l'embarras où je vous vis hier? J'en étais la cause innocente ; et j'aurais bien dispensé le marquis de me prendre pour confident. Je ne sais pas, lui dis -je en baissant les yeux, })Ourquoi il a tant de plaisir à raconter ce que j'ai tant de peine à entendre. • — Quand on est si

heureux, madame, on est bien pardonnable d'être indiscret. — S'il est heureux, je l'en félicite ; mais en vérité il n'y a pas de quoi. — Eh! peut-il ne pas l'être, reprit le comte avec un soupir, en possédant la plus belle personne du monde? — Je suppose, monsieur, je suppose que je sois telle, où est la gloire, le mérite, le bonheur de me posséder? Est-ce moi qui me suis donnée? — Non, madame ; mais , si je l'en crois, vous avez bientôt applaudi vous-même au choix qu'on avait fait sans vous. — Quoi! monsieur, les hommes ne penseront- ils jamais qu'on nous élève à la dissimulation dès l'enfance ; que nous perdons la franchise avec la liberté, et qu'il n'est plus temps d'exiger de nous que nous soyons sincères, quand on nous a fait un devoir de ne l'être pas?

Je l'étais un peu trop moi-même, et je m'en aperçus trop tard : l'espoir s'était glissé dans l'ame du comte. Avouer qu'on n'aime pas son mari, c'est presque avouer qu'on en aime un autre ; et le confident d'une telle faiblesse en est assez souvent l'objet.

Ces idées avaient plongé le comte dans une douce rêverie. Vous êtes donc bien dissimulée? me dit-il après un long silence; car le marquis m'a raconté des choses étonnantes de votre mutuel amour. — A la bonne heure , monsieur ; qu'il se flatte tout à son aise : je n'ai garde de le désabuser. — Mais vous, madame, seriez- vous à plaindre ? — Je fais mon devoir, je subis mon

lf)8 , ' GOTVTr s T\r OR A ÎTX.

sort : no m'on (IcDiniidc/ pas (la\anta<:!;o, et .surtout n'aI)Usoz jamais du scnci (|uo riMij)ru(lcuce de mon niari, ma sincérité nattu'cllc et mon impatience n)\)nt arraché. — Moi! madame, ah! que je meure plutôt c|ue d'être indigne de votre C(Miliance; mais je veux l'avoir seul et sans réserve. Regardez-moi comme un ami qui partage toutes vos peines, et dans le sein duquel vous pouvez les fléposer.

C"-e nom d'ami porta dans mon cœur une tranquillité perfide : je ne me défiai plus ni de moimême, ni de lui. Un ami de vingt-(juatre lieures, de l'âge et de la figure du comte, me parut la chose du monde la plus raisonnable et la plus honnête ; et ini mari tel que le mien , la chose du monde la plus ridicule et la plus afïligeante pour moi.

Celui-ci n'obtint plus de mon devoir que quelques froides complaisances, dont il avait encore la sottise de se glorifier; et c'était toujours à Palmène qu'il en faisait confidence, et qu'il en exagérait le prix. Le comte ne savait qu'en croire. Pourquoi me tromper? me disait-il quelquefois, pourquoi désavouer une sensibilité louable? Rougissez-vous de vous dédire? — Eh! non, monsieur, j'en ferais gloire; je ne suis pas assez fieureuse pour avoir à me réti'acter.

A ces mots , mes yeux se remplirent de larmes. Palmène en fut attendri. Que ne me dit-il point pour adoucir mes peines ! Quel charme j'éprou-

heurettsemt:ivt. 169

vais à l'entendre! O mon cher abbé! le dangereux consolateur ! Il prit dès ce moment un empire absolu sur mon ame ; et de tous mes sentiments, mon amour pour lui était le seul dont je lui faisais un mystère. Il ne m'avait jamais parlé du sieii que sous le nom de l'amitié; mais abusant enfin de l'ascendant qu'il avait sur moi, il m'écrivit : « Je me suis trompé, et je vous « ai trompée : cette amitié si tranquille et si « douce , à laquelle je me livrais sans crainte , est « devenue l'amour le plus violent, le plus pas- « sionné qui fut jamais. Je vous verrai ce soir, « pour vous consacrer ma vie, ou pour vous dire « un éternel adieu. »

Je ne vous expliquerai pas, mon cher abbé, les mouvements opposés qui s'élevèrent dans mon ame : je sais qu'il y avait de la vertu, de l'amour, de la frayeur; mais je sais bien aussi qu'il y avait de la joie. Je tâchai cependant de me préparer à une belle défense. Premièrement, je ne serai pas seule, et je vais dire qu'on laisse entrer tout le monde : en second lieu, je ije le regarderai que légèrement, sans permettre que ses yeux s'attachent un instant sur les miens. Cet effort sera pénible; mais la vertu n'est pas vertu pour rien. Enfin, j'éviterai qu'il me parle en particulier, et, s'il l'ose, je lui répondrai d'un ton, mais d'un ton à lui imposer.

Ma résolution bien prise, je me mis à ma toilette, et, sans y penser, je me parai ce jour- là

l 'yO C O N T F. s M O n .\ IT X.

avec plus (le grâce et crélégance que je n'avais jamais (ail. 11 me vint sur le soir un monde pro- (lii^ieux; et ce monde me donna de riiumeur. Mon mari, plus empressé, plus assidu que de coutume, comme s'il l'avait lail exprès, me causa un ennui mortel : enfin on ainionca Palmène. Il me salua en rougissant : je le reçus avec une révérence profonde, sans daigner lever les yeux sur lui; et je me disais à moi-même : En vérité, cela est fort beau! T^a conversation fut d'abord générale. Palmène laissait éclia[)per des mots qui , pour tout le monde, signifiaiejit peu de chose, et qui, pour moi , disaient beaucoup. Je feignis de ne les pas entendre, et je m'applaudissais tout bas d'une rigueur si bien soutenue. Palmène n'osait s'approcher de moi : mon mari l'y obligea avec ses plaisanteries familières. Le respect et la timidité du comte m'attendrirent. Le malheureux, disais-je, est plus à plaindre qu'il n'est à blâmer: s'il osait, il me demanderait grâce; mais il ne l'osera jamais. Je l'y encourageai par un regard. J'ai fait une imprudence, me dit-il, madame, me la pardonnez -vous? — Non, monsieur. Ce non ^ prononcé je ne sais comment, me parut sublime. Palmène se leva comme pour s'en aller : mon mari le retint de force. On vint avertir que le soupe était servi. Allons, cher comte , sois galant; donne la main à ma femme : elle a de l'humeur , ce me semble; mais nous saurons la dissiper. Palmène désespéré me serra la main. Je le

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regardai , et je crus voir dans ses yeux l'image de Tamour et de la douleur. J'en fus pénétrée, mon cher abbé; et, par un mouvement qui partait de mon cœur, ma main répondit à la sienne. Je ne puis vous peindre le changement qui se fit tout -à- coup sur son visage. Il devint rayonnant de joie ; cette joie se répandit dans l'ame de tous les convives : l'amour et le désir de plaire semblaient les animer tous comme lui.

Le propos tomba sur la galanterie. Mon mari, qui se croyait un Ovide dans l'art d'aimer, dit à ce sujet mille impertinences. Le comte, en y répondant, tâchait de les adoucir avec une délicatesse ingénieuse qui achevait de me charmer. Heureusement un jeune étourdi, qui s'était mis à côté de moi, s'avisa de me dire de jolies choses; heureusement aussi je lui donnai quelque attention , et lui répondis avec un air de complaisance. Palmène, cet homme si aimable, changea toutà-coup de langage et d'humeur. La conversation avait passé de l'amour à la coquetterie. Le comte se déchaîna contre cette envie générale de plaire avec une chaleur et un sérieux qui me confondirent. Je pardonne, disait-il, à une femme de changer d'amant, je lui passe même d'en avoir plusieurs; tout cela est dans la nature : ce n'est pas sa faute si on ne peut l'attacher : au moins ne cherche-t-elle à captiver que ceux qu'elle aime et qu'elle rend heureux; et si elle fait en même temps le bonheur de deux ou trois , c'est un bien

17^ rOTVT ES MOR ATTX.

qui se mMlti[)lie. ]Mais une co([iKile est un lyran, qui veut tout asservir, pour \c seul plaisir d'avoir (les esclaves. D'elle-nuiue idolàlre, tout le reste ne lui est rien : son t)rgueil se fait un jeu de notre faiblesse, et un liioinpiie de nos tourments: ses regards mentent, sa bouche trompe, son langage et sa conduite ne sont qu'un tissu de pièges, ses grâces sont autant de syrènes, ses charmes autant de poisons.

Cette déclamation étonna toute l'assemblée. Quoi! monsieur, lui tlil le jeune homme qui m'avait parlé, vous préférez une femme galante à une femme coquette? — Oui, sans doute, je la préfère; et il n'y a pas à balancer. Cela est plus commode, lui dis-je ironiquement. Et plus estimable, madame, me dit-il d'un ton chagrin, plus estimable mille fois. Je vous avoue f[ue je fus piquée de cette insulte. Allez, monsieur, reprisje avec dédain, vous avez beau nous faire un crime du plaisir le plus innocent et le plus naturel qui soit au monde, votre opinion ne fera pas loi. Les coquettes, dites-vous, sont des tyrans! Vous êtes bien plus tyran vous-même, de vouloir nous priver du seul avantage que nous ait donné la nature. S'il faut renoncer au soin de plaire , que nous reste-t-il dans la société? Talents, génie, vertus éclatantes, vous avez tout, ou vous croyez otout avoir : il n'est accordé à ime femme que de prétendre à être aimable; et vous la condamnez impitoyablement à ne vouloir l'être que pour un

seul! C'est l'ensevelir au milieu des vivants; c'est pour elle anéantir le monde. Ah! madame, me dit le comte avec dépit, vous êtes bien de votre siècle! En vérité, je ne le croyais pas. Tu avais tort, mon cher, reprit mon mari, tu avais tort: ma femme veut plaire à toute la nature ; mais elle ne veut rendre heureux que moi. Cela est cruel, je l'avoue, et je le lui ai dit cent fois; mais c'est sa folie : tant pis pour les dupes. Aussi pourquoi prendre au sérieux ce qui n'est qu'une plaisanterie ? Si elle a du plaisir à s'entendre dire qu'elle est belle , faut-il pour cela qu'elle réponde sur le même ton? Elle m'aime, cela est tout simple : mais toi, mais tant d'autres qui l'amusent, n'ont rien à prétendre à son cœur. Il est pour moi celui-là, et je défie qu'on me l'enlève. Vous me fermez la bouche, dit Palmène, dès que vous prenez madame pour exemple ; et je n'ai point à répliquer. A ces mots , on sortit de table. Je conçus dès ce moment pour le comte, je ne dis pas de l'aversion , mais une crainte qui en approche. Quel homme! disais-je en moi-même; quel caractère impérieux! il ferait le malheur d'une femme. Après le soupe, il tomba dans un silence morne , d'où rien ne put le retirer. Enfin , me trouvant seule un instant : Pensez -vous ce que vous m'avez dit? me demanda- t-il du ton d'un juge sévère. — Assurément. — C'en est assez : vous ne me verrez de ma vie.

^ Heureusement il m'a tenu parole; et je sentis.

17/i COTVTFS MORAUX.

par le clia^iin que me causa cette rupture, tout le ilani^cr que j'avais couru. Voilà, (lit Tabbé eu proloud uiqraliste,\ ce que produit uu monieut (Thumeur. Une bagatelle devient sérieuse ; on s'aigrit, ou s'humilie; l'amour s'épouvante et s'enluit.

,., Le caractère du chevalier de I.uzel, reprit la marquise, était tout opposé à celui du comte de Palmène. — Ce chevalier, madame, était sans doute le jeune homme qui vous avait souri pendant le soupe? — Oui, mon cher abbé, c'était lui-même. Il était beau comme Narcisse , et il ne s'aimait guère moins : il avait de la vivacité, de la gentillesse dans l'esprit, mais pas l'ombre du sens commun.

iil Ah! marquise, me dit -il, votre Palmène est

lllun triste personnage! que faites -vous de cet

Khomme-là? Il raisonne, il moralise, il nous as-

»'somme avec son bon sens. Pour moi, je ne sais

que deux choses, m'amuser et être amusant. Je

connais mon monde; je vois ce qui s'y passe; je

vois que le plus grand des maux qui affligent

l'humanité, c'est l'ennui : or l'ennui vient de

l'égalité dans le caractère, de la constance dans

les liaisons, de la solidité dans les goûts, de la

monotonie enfin qui endort le plaisir lui-même ;

au lieu que la légèreté, le caprice, la coquetterie

le réveilleiït. Aussi j'aime les coquettes à la folie ;

c'est le charme de la société. D'ailleurs les femmes

-sensibles sont fatigantes à la longue. Il est bon

HEUREUSEMENT. Î'j5

d'avoir quelqu'un avec qui se délasser. Avec moi, lui dis-je en souriant, vous vous délasserez tout à votre aise. — Et voilà ce que je désire , ce que je cherche auprès d'une coquette ; qu'elle combatte, qu'elle résiste, qu'elle se défende, s'il est possible. Oui, madame, je vous fuirais, si je vous , croyais capable d'un engagement sérieux. Madame ,v reprit gravement l'abbé) ce jeune fat était un homme à craindre. — Je vous en réponds, mon ami, et je ne fus pas long -temps à m'en apercevoir. Je le traitais d'abord comme un enfant; et cet empire de ma raison sur la sienne ne laissait pas d'être flatteur à mon âge : mais c'était à qui me l'enlèverait. Je commençai à en avoir de l'inquiétude. Ses absences me donnaient de l'humeur, ses liaisons de la jalousie. J'exigeai des sacrifices, et je voulus imposer des lois.

Ma foi ! me dit-il un jour que je lui reprochais sa dissipation, voulez-vous faire un petit miracle? rendez-moi sage tout d'un coup : je ne demande pas mieux. J'entendis bien que pour le rendre sage, il fallait cesser de l'être moi-même. Je lui demandai cependant à quoi tenait ce petit miracle. A peu de chose, me dit -il : nous nous aimons, à ce qu'il me semble; le reste n'est pas mal aisé. — Si nous nous aimions, comme vous le dites, et comme je ne le crois pas, le miracle serait opéré : l'amour seul vous eût rendu sage. — Oh! non, madame ; il faut être juste; j'abandonne volontiers tous les cœurs pour le vôtre ;

î'jG CONTES MORAUX.

perle ou gain, c'est le sort du jeu, et j'en veux bien courir les risques. Mais il y a encore un échange à faire; el en conscience, xoiis ne |)()(ivez pas exiger que je renonce an j)laisir ])()inrien. Madame, interrompit encore Tabbé, le chevalier nV'lail pas aussi dcpuiuvu de bon sens que Aous le dites; et le voilà (jiii laisonne assez.bien. J'en fus étonnée, dit la marquise; mais plus je sentais qu'il avait raison, plus je tachai de lui persuader qu'il avait tort. Je lui dis même, autant qu'il m'en souvient, les plus belles choses du monde sur l'honneur, le devoir, la fidélité conjugale. Il n'en tint compte: il prétendit que l'honneur n'était qu'une bienséance, le mariage une cérémonie, et le serment de fidélité un compliment, une politesse, qui, dans le fond, n'engageait à rien. Tant fut disputé de part et d'autre, que nous nous perdions dans nos idées, quand tout- à- coup mon mari arriva.

Heureusement, madame. — Oh! très-heureument, je l'avoue : jamais mari ne vint plus àpropos. Nous étions troublés; ma rougeur m'eût trahie; et, sans avoir le temps de réfléchir, je dis au chevalier : Cachez-vous. Il se sauva dans mon cabinet de toilette. — Retraite dangereuse ! madame la marquise. — 11 est vrai ; mais ce cabinet avait une issue, et je fus tranquille sur l'évasion du chevalier. Madame, dit l'abbé avec son air réfléchi, je gage que monsieur le chevalier est encore dans le cabinet. Patience, reprit la mar-

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quise, nous n'en sommes pas au dénouement. Mon mari m'aborda avec cet air content de soi qu'il portait toujours sur son visage; et moi, pour lui cacher mon embarras , je courus vite l'embrasser avec un cri de surprise et de joie. Eh bien! petite folle, me dit -il, te voilà bien contente ! tu me revois. Je suis bien bon de venir passer la soirée avec cette enfant! Tu ne rougis

y donc pas d'aimer ton mari ? Sais-tu bien que cela est ridicule, et que l'on dit dans le monde qu'il faut nous ensevelir ensemble , ou m'exiler d'auprès de toi ; que tu n'es bonne à rien depuis que tu es ma femme ; que tu désoles tous tes amants ; et que cela crie vengeance? — Moi, monsieur, je ne désole personne. Ne me connaissez -vous

\ pas ? je suis la meilleure femme du monde. — Quel air ingénu! On l'en croirait. Ainsi, par exemple, Palmène doit trouver bon que tu n'aies fait

. avec lui que le rôle d'une coquette? Le chevalier doit être content qu'on lui préfère un mari? Et quel mari encore ! Un ennuyeux , un maussade , qui n'a pas le sens commun , n'est-ce pas ? Quelle comparaison avec l'élégant chevalier! — Assurément je n'en fais aucune. — Le chevalier a de l'esprit, de la légèreté, des grâces. Que sais -je? il a peut-être le don des larmes. A-t-il jamais pleuré à tes genoux? Tu rougis; c'est presqu'un aveu; achève, conte-moi cela. Finissez, lui disje, ou je quitte la place. — Eh quoi ! ne vois- tu. pas que je plaisaute? — Cette plaisanterie méri-

Contes Mftranx. I * ^

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Icrait bien — Comment donc! le dépit seil

nièle! Tu menaces! Tu le peux, je n'en serai pas moins trancpiille. — Vous vous prévalez de ma vertu. — De ta vertu? Oh! point du tout : je ne compte que sur mon étoile, qui ne veut pas que je sois un sot. — Et vous croyez à votre étoile?

— JV crois si fort, j'y compte si bien, que je te défie de la vaincre. Tiens, mon enfant, j'ai connu des femmes sans nombre ; jamais aucune , quoi que j'aie fait, n'a pu se résoudre à m'ètre infidèle. Ah! je puis dire, sans vanité, que quand on m'aime , on m'aime bien. Ce n'est pas que je sois mieux qu'un autre; je ne m'en fais pas accroire : mais c'est un je ne sais quoi, comme dit Molière , que l'on ne saurait expliquer. A ces mots, se mesurant des yeux, il se promenait de-

^vant une glace. Aussi, poin suivit -il, tu vois si je te gêne. Par exemple, ce soir as -tu cjuelque rendez- vous, quelque tête -à -tète? Je me retire. Ce n'est qu'en supposant que tu sois libre, que je viens passer la soirée avec toi. Quoi qu'il en soit, lui dis-je, vous ferez bien de rester. — Pour plus de sûreté, n'est-ce pas? — Peut-être bien. —

— Je te remercie : je vois qu'il faut que je soupe avec toi. Soupez donc bien vite , (interrompit l'abbé ; monsieur le marquis m'impatiente : il me larde que vous sortiez de table, que vous soyez retirée dans votre appartement , et que votre mari vous y laisse. — Eh bien ! mon cher abbé, )V m'y voilà , dans le trouble le plus cruel que

j'aie éprouvé de ma vie. L'ame combattue ( j'en rougis encore ) entre la crainte* et le désir , je m'avance à pas tremblants vers le cabinet de toilette, pour voir enfin si mes alarmes étaienl fondées. Je n'y vois personne, et je le crois parti, ce perfide chevalier; mais heureusement j'entends parler à demi -voix dans la chambre voisine. J'approche , j'écoute : c'était Luzel lui - même avec la plus jeune de mes femmes. Il est vrai , disaitil , je suis venu pour la marquise ; mais le hasard me sert mieux que famour. Quelle comparaison ! et que le sort est injuste ! Ta maîtresse est assez bien ; mais a-t-elle cette taille , cet air leste , cette fraîcheur , cette gentillesse ? Par exemple , c'est cela qui devrait être de qualité. Il faut qu'une femme soit , ou bien modeste , ou bien vaine , pour avoir une suivante de ta figure et de ton âge. Ma foi ! Louison , si les Grâces sont faites comme toi , Vénus ne doit pas briller à sa toilette. — Réservez, monsieur le chevalier, vos galanteries pour madame , et songez qu'elle va venir. Eh non ! elle est aA ec son mari : ils sont le mieux du monde ensemble , et je crois même , dieu me pardonne , avoir entendu tantôt qu'ils se disaient des choses tendres. Il serait plaisant qu'il vînt passer la nuit avec elle ! Quoi qu'il en soit , elle ne me sait point ici , et dès ce moment je n'y suis plus pour elle. —Mais, monsieur, vous n'y pensez pas : que deviendrais-je , si l'on savait?,... Rassure- toi, j'ai tout prévu. Si demain l'on me

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>()it soilir, il csl ;iis('' de doniicr le cliangc. — Mais, monsieiir le clicxalicr, I lioiiiiciii' de madame? — Tu badines : riionneiir de madame est ])ien à eela près! Taiil mieux, après tout, qu'on lui donne un liomme comme moi; cela va la mettre à la mode. Ah lie scélérat ! s'écria l'abbé. iJugez , mon ami, reprit la marquise, jugez de ma colère ik ce discours, .le fus au moment d'éclater; mais cet éclat allait me perdre : ni mes gens, ni mon mari, n'auraient pu se persuader que le chevalier lût là pour Louison. Je pris le parti de dissimuler. Je sonnai, Louison parut ; jamais je ne l'avais vue si jolie : car la jalousie embellit son objet quand elle ne peut l'enlaidir. Est-ce un des gens de monsieur, lui dis -je, que je viens d'entendre avec vous? Oui , madame , répondit-elle avec embarras. — Qu'il se retire à l'instant même, et ne revenez qu'après c[u'il sera sorti. Je n'en dis pas davantage; mais , soit que Lonison m'eût pénétrée, soit que la crainte la déterminât à renvoyer le chevalier, il se retira dans la minute, et sortit sans être aperçu. Vous jugez bien , mon cher abbé , qu'il fut consigné à ma porte ; et que Louison le lendemain me coiffa mal , fit tout de travers , ne fut bonne à rien, m'impatienta, et fut congédiée. Vous aviez raison , madame, (conclut l'abbé :Votre vertu a couru des risques.

Ce n'est pas tout, poursuivit -elle, et voici bien une autre aventure. Nous passions tous les ans la belle saison à notre maison de campagne de

^ Corbcil , et pour voisin nous avions un peintre célèbre , qui fit naître au marquis l'idée galante d'avoir mon portrait et le sien. Vous savez que sa folie était de se croire aimé de moi ? Il voulait qu'on nous vît dans le même tableau , enchaînés par l'Hymen avec des nœuds de fleiirs. Le peintre saisit sa pensée; mais, accoutumé à travailler d'après nature, il désirait d'avoir un modèle pour la figure de l'Hymen. Dans cette même campagne était alors un jeune abbé qui nous venait voir quelquefois. Ses beaux yeux , sa bouche de rose , son teint à peine encore velouté du duvet de l'adolescence , ses cheveux d'un bîond cendré qui flottaient à petites ondes sur un cou plus blanc que l'ivoire, la tendre vivacité de ses regards, la délicatesse et la régularité de ses traits , tout semblait fait en lui pour le dessein qu'on se proposait. Le marquis obtint de l'abbé qu'il servît de modèle au peintre. ' A ce début , l'abbé de Châteauneuf redoubla d'attention; mais il dissimula jusqu'au bout, pour entendre la fin de l'histoire. ;

L'expression qu'on voulait donner aux têtes , (continua la marquise, produisit d'excellentes scènes entre le peintre et le marquis. Plus mon mari tâchait d'avoir l'air passionné, plus il avait l'air imbécile. Le peintre copiait fidèlement; et le marquis était furieux de se voir peint au naturel. De mon coté j'avais je ne sais quoi de moqueur dans la physionomie, que le peintre imitait de

i Si «; o iv T i: s M o n \ v x.

même. Le marquis jiiniil, riirlislc icIoik liail sans cesse, cl toujours il retrouvait sur la toile Tair d'une friponne et d'un sot. Enfin l'ciniui nie gagna. Le marquis prit cela pour une douce langueur ; de son côté, il se donna un rire niais, qu'il appelait un tendre sourire ; et le peintre en fut quitte pour le rendre comme il le voyait. Il fallut en venir à la figure de THymen. Allons, monsieur l'abbé, disait le peintre, des grâces; de la

volupté : regardez madame tendrement plus

tendrement encore. Prenez -lui la main , ajoutait mon mari, et supposez que vous lui dites : « Ne « craignez rien , ma belle enfant ; ces chaînes sont « de fleurs: elles sont fortes, mais légères. » Animez-vous donc, monsieur l'abbé; votre visage ne dit mot ; vous avez l'air d'vui Hymen transi. Le jeune homme profitait à merveille des leçons du peintre et du marquis. Sa timidité se dissipait peu-à-peu, sa bouche souriait amoureusement, son teint se colorait d'une rougeur plus vive, ses yeux pétillaient d'une plus douce flanmie, et sa main serrait la mienne avec un tremblemerlt dont moi seule je m'apercevais. Il faut tout vous dire : l'émotion de son ame passa dans mes sens ; et je regardais le dieu bien plus tendrement que l'époux. Voilà ce que c'est, disait le marquis ; continuez, monsieur l'abbé, cela vient à merveille. N'est-ce pas, monsieur? demandait-il au peintre ; nous ferons quelque chose de notre petit modèle. Allons, ma femme, ne nous rebutons point ; je savais bien que cela

serait beau. Vous voilà comme je vous. voulais. Courage , abbé ! continuez , madame ! Je vous laisse tous deux en attitude ; n'en changez pas jusqu'à mon retour. Dès que le marquis s'était éloigné, mon petit abbé devenait céleste ; mes yeux dévoraient ses regards, et je ne pouvais m'en rassasier. Les séances étaient longues , et nous semblaieilt ne durer qu'un instant. Quel dommage, disait le peintre, que je n'aye pas saisi madame dans un moment comme celui-ci ! Voilà l'expression que je demandais : c'est toute une autre physionomie. Ah ! monsieur l'abbé, quel plaisir de vous peindre ! Vous ne vous refroidissez point ; vos traits s'animent de plus en plus. Point de distraction , madame ; attachez vos yeux sur les siens : mon Hymen sera un morceau sublime. Quand la tête de l'Hymen fut achevée, je veux, madame, me dit-il un jour en l'absence de mon mari , je veux retoucher votre portrait. Changez de place, monsieur l'abbé, et prenez celle de M. le marquis. Pourquoi donc , monsieur ? lui demandai -je en rougissant. Eh! mon dieu, madame, laissez-moi faire : je connais mieux que vous ce qui vous est avantageux. Je l'entendis à merveille , et l'abbé en rougit comme moi. L'artifice du peintre eut un effet merveilleux. Cette langueur qu'il m'avait donnée fit place à l'expression la plus touchante d'une timide volupté. Le marquis, à son retour, ne pouvait se lasser d'admirer ce changement qu'il ne concevait pas.

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