‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 19 sur 46 · CONTES M O ^\ \ V · texte numérisé non relu

CONTES M O ^\ \ V

Cela est singulier! disail-il ; il scnihlo qnc ce In- I)loaii se soit animé de hii-niènie. C/est TelTet de mes conleurs, lui répondit Iroidement le peintre, de se développer ainsi à mesure qu'elles travaillent. Vous verrez bien autre ehose dans quelque temps d'ici. Mais ma tète, à moi, reprit le marquis, ne s'embellit pas de même. La raison en est simple, réj^liqua l'artiste: les traits en sont plus forts et les couleurs moins délicates. Mais ne vous impatientez pas ; cela doit faire, avec le temps , une des plus belles têtes de mari qu'on ait vues.

Quand le tableau fut fmi , nous tombâmes , l'abbé et moi , dans une tristesse profonde. Ils n'étaient plus, ces moments si doux où nos âmes se parlaient par nos yeux, et s'élançaient l'ime vers l'autre. Sa timidité, ma pudeur, nous imposaient une gène cruelle : il n'osait plus nous venir voir aussi souvent , et je n'osais plus l'y inviter moi-même.

Un jour, enfin , qu'il était chez moi, je le trouvai seul, immobile et rêveur devant le tableau. Vous voilà bien occu|>é ! lui dis-je. Oui , madame , me répondit-il naïvement ; je goûte le seul plaisir qui me soit permis désormais : je vous admire dans votre image. — Vous m'admirez : cela est bien galant! — Ah! je dirais mieux, si je l'osais. — En vérité, vous êtes content? — Con|;ent, madame ! je suis enchanté. Hélas ! que n'êtes-vous encore telle que je vous vois dans ce portrait ! Il

HEUREUSEMENT. l85

est assez bien, interrompis-jc en feignant de ne Tavoir pas entendn ; mais le votre est mieux , ce me semble. — Mieux, madame, que dites- vous? Le mien est d'un froid à glacer. — Vous plaisantez, avec votre froideur ; il n'y a rien de plus vif dans le monde. — Ah ? madame , que n'étaisje libre de laisser éclater sur mon visage ce qui se passait dans mon cœur ! vous auriez vu bien autre chose. Mais le moyen d'exprimer ce que je sentais dans ces moments ! Si ce n'était pas le marquis, c'était le peintre qui avait sans cesse les yeux sur moi : il fallait bien avoir l'air tranquille. Voulez -vous voir , ajouta-t-il, comme je vous aurais regardée , si nous avions été sans témoins? rendez-la moi cette main que je ne serrais qu'en tremblant, et reprenons la même attitude. Le croiriez -vous, mon ami? j'eus la curiosité, la complaisance, et, si vous voulez, la faiblesse de laisser tomber ma main dans la sienne. Il faut l'avouer, je n'ai rien vu de si tendre , de si passionné , de si touchant que la figure de mon petit abbé , dans ce dangereux téte-à-téte. La volupté souriait sur ses lèvres , le désir brillait dans ses yeux , et toutes les fleurs du printemps semblaient éclore sur ses belles joues. Il pressait ma main contre son coeur , et je le sentais battre avec une vivacité qui se commiuiiquait au mien. Oui, lui dis -je en tâchant de dissimuler mon trouble, cela serait plus expressif, je l'avoue; mais ce ne serait plus la figure de l'Hymen. Non ,

l86 CONTTS Mon AUX.

madame , non ; ce serait celle de l'amour : mais rjlymen à vos pieds ne doit être (juc l'/Vuioiir même. A ces mots il parut s'oublier ; et je vis le moment qu'il se croyait tout de bon le dieu dont il était l'image.

Heureusement qu'il me restait encore assez de force pour me lâcher : le pauvre enfant , interdit et confus, prit mon émotion pour de la colère, et perdit, à me demander grâce, le moment le plus favorable de m'offenser impunément. Âli ! madame, s'écria l'abbé de Cliàteauneuf , est -il possible que j'aie été si sot ? Comment donc ? reprit la marquise. — Hélas ! ce petit imbécile , c'était moi. — \'ous ! il n'est pas possible ! — C'était moi-même , rien n'est plus certain; vous me rappelez mon histoire. Ah ! cruelle, si j'avais su ce que je sais! — Mon vieil ami, vous auriez eu trop d'avantage; et cette sagesse que vous vantez tant, vous eût faiblement résisté. Je suis confondu, s'écriait l'abbé ; je ne me le pardonnerai de ma vie. Consolez-vous, il en est temps, reprit en souriant la marquise ; mais avouez qu'il y a souvent bien du bonheur dans la vertu même , et que celles qui en ont le plus devraient juger moins sévèt rement celles qui n'en ont pas assez.

Page 1