‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 20 sur 46 · DEUX INFORTUNÉES · texte numérisé non relu

DEUX INFORTUNÉES

xJans le couvent de la Tisitation de Cl s'était

retirée depuis peu la marquise de Clarence. Le calme et la sérénité qu'elle voyait régner dans cette solitude , ne rendaient que plus vive et plus amère la douleur qui la consumait. Qu'elles sont heureuses, disait -elle, ces colombes innocentes qui ont pris leur essor vers le Ciel! La vie est pour elles un jour sans nuages : elles ne connaissent du monde ni les peines, ni les plaisirs.

Parmi ces filles pieuses dont elle enviait le bonheur , une seule , nommée Lucile , lui semblait triste et languissante. Lucile, encore dans le printemps de son âge, avait ce caractère de beauté qui est l'image d'un cœur sensible ; mais la douleur et les larmes en avaient terni la fraîcheur. Telle on voit une rose que le soleil a flétrie , et qui laisse encore juger, dans sa langueur, de tout l'éclat qu'elle avait le matin. Il semble qu'il y ait un langage muet pour les âmes tendres. La marquise lut dans les yeux de cette aimable affligée

ce (|uo personne n'y avait apcirn. Tl est si naliirel aux niallieureux de j)lain(lre et dainier lenvs scni1)lal)les! Klle se prit dinclinalioii jx^ur laicile. Lamilic qui dans le monde est à peine un sentiment , est une passion dans les cloîtres. Bientôt leur liaison lui intime ; mais, des deux côtes, une amcrlume cachée en empoisonnait la doucein\ Elles étaient quelquefois une heure entière à gémir ensemble, sans oser se demander la confidence de leurs peines. La marquise enfin rompit le silence.

Un aveu mutuel, dit -elle, nous épargnerait peut-être bien des ennuis. Nous étouffons nos soupirs l'une et l'autre; l'amitié doit -elle avoir des secrets pour l'amitié? A ces mots, le rouge de la pudeiu' anima les traits de Lucile, et le voile de ses paupières se déploya sur ses beaux yeux. Ah ! pourquoi, reprit la marquise , pourquoi cette rougeur ? est-elle un effet de la honte ? C'est ainsi que le sentiment du bonheur devrait colorer la beauté. Parlez, Lucile, épanchez votre cœur dans le sein d'une amie, plus à plaindre que vous .sans doute, mais qui se consolerait de son malheur, si elle pouvait adoucir le votre. — Que me demandez-vous, madame? Je partage toutes vos peines ; mais je n'en ai pas à vous confier. L'altération de ma santé cause seule cette langueur où vous me voyez plongée. Je m'éteins insensiblement ; et , grâce au Ciel , mon terme approche. Elle dit ces dernières paroles avec un sourire

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(l-oiit la iiuirqiiise fut pénétrée. C'est donc là, lui dit-elle, votre unique consolation? Impatiente de mourir, vous ne voulez pas m'avbuer ce qui vous rend la vie odieuse ? Depuis quand êtes-vous ici ? — Depuis cinq ans, madame. — Est-ce la violence c[ui vous y a conduite? — Non, madame, c'est la raison ; c'est le Ciel même qui a voulu attirer mon cœur tout à lui. — Ce cœur était donc attaché au monde? — Hélas! oui, pour son supplice. — Achevez. — Je vous ai tout dit. — Vous aimiez, Lucile; et vous avez pu vovis ensevelir ! Est - ce un perfide que vous avez quitté ? — C'est le plus vertueux , le plus tendre , le plus aimable des hommes. Ne m'en demandez pas davantage ; vous voyez les larmes criminelles qui s'échappent de mes yeux ; toutes les plaies de mon cœur se sont ouvertes à cette idée. — Non, ma chère Lucile, il n'est plus temps de nous rien taire. Je veux pénétrer jusques dans les replis de votre ame, pour y verser la consolation. Croyez-moi, le poison de la douleur ne s'exhale que par les plaintes 1 renfermé dans le silence, il n'en devient que plus dévorant. — Vous le voidez , madame ? Eh bien ! pleurez donc sur l'infortunée Lucile , pleurez sa vie, et bientôt sa mort.

A peine je parus dans le monde, que cette beauté fatale attira les yeux d'une jeunesse imprudente et légère, dont l'hommage ne put m'ébloiiir. Un seid homme , dans l'âge encore de l'innocence et de la candeur, m'apprit que j'étais

sensible. LV*c;alité cFâge, la naissance, la fortune^ la liaison même de nos denx familles, et, pins encore nn peiidiant mntuel , nons avaient unis [\\n à l'anlre. Mon amant ne vivait que pour moi ; nons voyions avec pitié ce vide immense du monde , où le plaisir n'est qu'une lueur ; nos

cœurs pleins d'eux-mêmes Mais je m'égart;. Ah!

madame, quel souvenir m'obligez-vous à rappeler! — Eh quoi! mon enfant, te reproches - tu d'avoir été juste? Quand le Ciel a formé deux coeurs vertueux et sensibles, leur fait-ii un crime de se chercher, de s'attirer, de se captiver l'un l'autre? Et pourquoi les aurait -il donc faits? — Il l'avait formé sans doute avec plaisir, ce cœur dans lequel le mien se perdit, où la vertu devançait la raison, où je ne voyais rien à reprocher à la nature. Ah! madame, qui fut jamais aimée comme moi ! Croiriez-vous que j'étais obligée d'épargner à la délicatesse de mon amant l'aveu même de ces légères inquiétudes qui affligent quelquefois l'amour? Il se fût privé de la lumière, si Lucile en eût été jalouse. Quand il apercevait dans mes yeux quelque impression de tristesse , c'était pour lui l'éclipsé de la nature entière : il croyait toujours en être la cause, et se reprochait tous mes torts.

Il n'est que trop facile de juger à quel excès devait être aimé de tous les hommes le plus aimable. L'intérêt, qui rompt tous les nœuds, excepté ceux du tendre amour, l'intérêt divisa nos

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familles; un procès fatal, intenté à ma mère, fut pour nous Tépoque et la source de nos malheurs. La haine mutuelle de nos parents s'éleva entre nous comme une éternelle barrière ; il fallut renoncer à nous voir. La lettre qu'il m'écrivit ne s'effacera jamais de ma mémoire :

« Tout est perdu pour moi, ma chère Lucile ; « on m'arrache mon unique bien. Je viens de me « jeter aux pieds de mon père; je viens de le court jurer, en les baignant de mes lannes, de re- « noncer à ce procès funeste ; il m'a reçu comme « un enfant. J'ai protesté que votre fortune m'é- « tait sacrée, que la mienne me serait odieuse ; « il a traité mon désintéressement de folie. Les « hommes ne conçoivent pas qu'il y ait quelque « chose au-dessus des richesses. Et qu'en ferai-je , « si je vous perds? Un jour, dit-on, je m'applaui( dirai que Ton ne m'ait pas écouté. Si je croyais « que l'âge, ou ce qu'on appelle la raison, put « jusques-là dégrader mon ame, je cesserais de «vivre dès- à- présent , effrayé de mon avenir. « Non, ma chère Lucile, non ; tout ce que je suis , « est à vous. Les lois auraient beau m'attribuer « luie partie de votre héritage; mes lois sont dans '- « mon cœur, et mon père y est condamné. Par- « don mille fois des chagrins qu'il vous cause « A Dieu ne plaise que je fasse des vœux crimi- « nels ! Je retrancherais de mes jours pour ajoute ter à ceux de mon père; mais si jamais je suis tf le maître de ces biens qu'il accumule, et dont

I Qi C O ?f T E S M ORAUX.

« il veut m'accabler malgré moi, tout sera bieu- « toi réparé. CcpeiHlant je suis piivé de vous; on <c (lisj)osera pcul-élrc du cœur que vous, m'avez a donné. Ah ! gardez-vous d'y consentir jamais ; a pensez qu'il y va de ma vie; pensez que nos (( serments sont écrits dans le ciel. Mais résiste- (c rez-vous à la volonté impérieuse d'une mère? « Je frémis ; rassurez-moi , au nom de l'amour le a plus tendre ».

— Vous lui répondîtes sans doute? — Oui, madame, mais en peu de mots:

« Je ne, vous reproche rien. Je suis mallieu- « reuse; mais je sais l'être : apprenez de moi à « souffrir. »

Cependant le procès était engagé , et se poursuivait avec chaleur. Un jour, hélas! jour terrible! comme ma mère lisait, en frémissant, un mémoire pubhé contre elle , quelqu'un demanda à me parler. Qu'est-ce? dit-elle; faites entrer. Le domestique, interdit, hésite quelque tenps, se coupe dans ses réponses, et finit par avouer qu'il est chargé d'un billet pour moi. — Pourrnafdle! Et de quelle part? J'étais présente ; jugez de ma situation ; jugez de l'indignation de ma mère en entendant nommer le fils de celui qu'elle appelait son persécuteur. Si elle eût daigné lire ce billet qu'elle renvoya sans l'ouvrir, peut-être en eût-elle été attendrie. Elle eût vu du moins que rien au monde n'était plus pur que nos sentiments; mais, soit que le chagrin où ce procès l'avait plongé*^

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