‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 2 sur 46 · DES ÉDITIONS PRÉCÉDENTES · texte numérisé non relu

DES ÉDITIONS PRÉCÉDENTES

JtLivGAGÉ, il y a quelques années, à écrire sur la comédie , je cherchais dans la nature les règles et les moyens de Tart. Cette étude me conduisit à examiner s'il était vrai, comme on Ta dit, que tous les grands traits du ridicule eussent été saisis par Molière et par les poètes qui l'ont suivi.

En parcourant le tableau de la société, je crus apercevoir que, dans les combinaisons inépuisables des folies et des travers de tous les états , un homme de génie trouverait encore de quoi s'occuper. J'avais même recueilli quelques observations que je voulais proposer aux jeunes poètes, lorsque M. de Boissi, mon ami, me demanda quelques morceaux de prose à insérer dans le Mercure. Il me vint dans l'idée de mettre en oeuvre , dans un conte , l'un des traits de ma collection ; et je choisis pour essai la ridicule prétention d'être aimé uniquement pour soimême. Ce conte eut le succès que pouvait avoir une bagatelle. Mon ami me pressa de lui en

t( préface.

«loniuM- lin scroiul. .lo rno proposai d'y faire sentii" l;i tolir (lo ic'ii\ (pii cin|)|{)ioiil raiitoritc j)oiir nicttro iino femme à la raison ; et je ])ris pour exemple un sultan el st)n eselave , comme les deux extrémités de la domination et de la dépendance. Ce nou\(l essai me réussit encore; et, flatté d'avoir saisi le f^oùt du pu])lic dans un genre cpie l'on daigna regarder comme nouveau , je continuai à m'y exercer.

L'idée singulière que les jeunes personnes se font de 1 amour, d'après la lecture des romans, et le chagrin qu'elles ont de ne pas le trouver dans la nature tel qu'il est j)eint dans les livres, était un petit ridicule à combattre; et, pris sous deux points de vue différents, il fut le sujet de deux contes. Dans l'un, c'est inie femme mécontente de sa façon d'aimer; dans l'autre, c'est une femme mécontente de la façon dont elle est aimée.

Les trois nnances de ce qu'on appelle amour dans le monde, la fantaisie, la passion, et le goût, me donnèrent l'idée des Quatre Flacons.

Dans le conte appelé Heureusement, je tâchai de fiîire voir à quoi tient le plus souvent la vertu d'inie honnête femme, et combien sa faiblesse doit Ja rendre indulgente pour les fautes mêmes qu'elle a su éviter.

Celui des deux Infortunées est un exemple des dangers auxquels un jeune homme , d'un naturel doux et facile , est exposé dans le monde.

PRÉFACE. xr

La hardiesse avec laquelle certains petits originaux se donnent le nom de philosophes , m'a fourni le sujet du Philosophe soi-disant.

Le sot orgueil de l'homme exigeant, cpii veut que tout soit fait pour lui, est peut-être le plus théâtral des ridicules qui ont échappé à Molière. Je n'ai fait que l'effleurer ; mais un homme de talent doit sentir combien ce caractère développé serait digne de la scène comique.

La prédilection aveugle et cruelle d'une mauvaise mère pour l'un de ses enfants, et les chagrins qu'elle se prépare; l'attention d'une bonne mère à diriger l'inclination de sa fille , et le succès qui en est le prix , sont encore des sujets fort au-dessus de l'esquisse que j'en ai donnée.

Persuadé qu'un mari est souvent complice des égarements de sa femme , ou par un excès de faiblesse, ou par un excès de rigueur, j'ai voulu rendre sensible cette vérité : qu'il y a peu de femmCvS qu'on ne retînt dans le devoir avec de la raison, de la douceur et du courage. Mais le caractère du Bon Mari n'est pas de ceux dont il suffit de tracer l'esquisse. Comme il tient le milieu entre deux excès opposés, ce sont les nuances qui le distinguent , et j'y ai donné tous mes soins.

Le ridicule que j'ai attaqué dans le Connaisseur , est trop nuisible aux Lettres pour mériter des ménagements. J'avouerai cependant que des considérations personnelles m'ont engagé à l'adoucir. J'ai pris le Connaisseur bon homme, au lieu du

XII pki:f\(:l.

('■oiiiiaissour jaloux cl tvranniqiic , fjiii veut protéji[cr les talents en dépit d'eux- mêmes, et qui persécute sourdemeul lous ceux qu'il ne peut sul)jiii;uer : c'est au théâtre à eu faire justice. Pour moi, jai uiieuv aimé détourner les yeux et m'éloigner de mes modèles, que de les peindre trop ressemhlanls. Ou \eira de même que si j'ai dessiné de fantaisie les personnages de quelques piélendiis Ixaux-esprits, ce n'est pas faute d'en avoir eu de })liis ridicules et de plus méprisables à copier d'après nature ; mais j'aime encore moins la vérité cpie je ne liais la satire.

Les plaintes des pères sur les égarements de leurs fils ne sont (|ue trop fréquentes et que trop bien fondées ; mais n'ont-ils eux-mêmes aucime négligence à se reprocher? Quels sacrifices ont -ils faits au grand intérêt de prévenir on de corriger dans leurs enfants les vices dont ils se plaignent? J'ai tâché de leur faire voir de quoi un bon père est capable; et cet exemple m'a paru mériter le titre de Y Ecole des Pères.

La réflexion et Tétiide du monde m'ont fourni de nouveaux sujets. On voit des époux dignes de s'aimer, en défiance Vun de l'autre, passer de la froideur à rauti[)athie, et d'une prévention injuste se faire à tous deux un malheur réel. C'est ce que j'ai peint dans le Mari Sylphe. Le moyen de coAciliation que j'ai pris est un peu singulier ; mais il est reçu au théâtre: il n'y a de moi, dans cette fable, que les détails épisodiques , les caractères , et la moralité.

PRÉFACE. Mil

Rien de plus heureux pour un homme faible que l'ascendant qu'aurait sur lui une fenmie vertueuse et sage. L'exemple que j'en ai tracé dans la Femme comme il j en a peu, est assez rare, et le titre l'annonce ; mais il peut être encourageant.

Les hommes, si délicats entre eux sur les lois de rhonnéteté, semblent s'en être dispensés à l'égard des femmes. Le crime de la séduction est pour la plupart une gentillesse : loin d'en rougir, ils en font vanité. C'est à rendre odieux ce vice de nos mœurs qu'est destiné le conte intitulé Laurette.

Dans XAm.itié à V Epreuve , j'ai peint des mœurs bien différentes. On y voit la vertu exposée au plus dangereux de tous les combats. Je l'ai rendue victorieuse, mais de manière à inspirer, je crois , à l'homme le plus sûr de lui-même , la crainte d'un pareil danger.

En écrivant sur la comédie du Misanthrope , j'avançai, il y a quelque temps, que Molière, dans le personnage de Philinte, avait prétendu opposer à Alceste un homme du monde , et non pas un sage. Il m'est venu depuis dans la pensée d'essayer comment le misanthrope aurait soutenu le contraste d'un homme vraiment vertueux. C'est ce faible essai que je donne sous le titre du Misanthrope corrigé.

Il est des caractères qui, pour être présentés dans toute leur force , exigent des combinaisons

\ïv PRÉFACE.

el (K'S dtH'cloppcincnls dont un conle n'osl pa* snsc'cplihlo; je nv puis (jnc les indicjner. Il en est ti'aiilivs (jui ne sont pas assez j^énéraux pour être pt iiits sans donner lieu aux applications personnelles; je m'abstiens même de les désigner. On sait combien la fausse clé des caractères a chagriné leur auteur (i) ; et je ne dois pas ignorer de (pioi les méchants sont capables.

Quelquefois il s'est [)résenté des sujets qui , sans avoir une moralité tlirectement relative à nos mœurs, me donnaient des situations touchantes, ou des tableaux intéressants: tels sont Lausns et Lydie , la Bergère des Alpes , Annctte et T Albin , les Mariages Samnites ; mais dans ceuxlà même j'ai eu pour objet de rendre la vertu aimable. Enfin j'ai tâché par- tout de peindre ou les mœurs de la société, ou les sentiments de la nature ; et c'est ce qui m'a fait donner à ce Recueil le titre de Contes moraux.

A la vérité des caractères j'ai voulu joindre la simplicité des moyens , et je n'ai guère pris que les plus familiers. Ainsi un petit serin me sert à détromper et à guérir une femme de l'aveugle passion qui l'obsède; ainsi, quelques traits changés à un tableau réconcilient deux époux; ainsi, la nouvelle du jour, le spectacle, le jeu , la promenade, sont les épreuves qui développent les caractères

(i) Li BauYÈr.Ê.

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