‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 21 sur 46 · LES DEUX INFORTUNÉES. I · texte numérisé non relu

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ne demandât qu'à se répandre , soit qu'une secrète intelligence entre sa fille et ses ennemis fût à ses yeux un crime réel, il n'y eut point d'opprobres dont je ne fusse accablée. Je tombai confondue aux pieds de ma mère, et je subis l'humiliation de ses reproches, comme si je les avais mérités. Il fut décidé sur-le-champ que j'irais cacher dans un cloître ce qu'elle appelait ma honte et la sienne. Conduite ici dès le lendemain , il y eut défense de me laisser voir personne ; et j'y fus trois mois entiers comme si ma famille et le monde avaient été anéantis pour moi. La première et la seule visite que je reçus fut celle de ma mère. Je pressentis , dans ses embrassements , l'arrêt cju'elle venait me prononcer. Je suis ruinée, me clit-elle, dès que nous fûmes seules: l'iniquité a prévalu, j'ai perdu mon procès, et avec lui tout moyen de vous établir dans le monde. Il reste à peine à mon fds de quoi soutenir sa naissance. Pour vous, ma fille, c'est ici que Dieu vous a appelée; c'est ici qu'il faut vivre et mourir : demain vous prenez le voile. A ces mots, appuyés d'un ton froidement absolu , mon cœur fut saisi , ma langue glacée ; mes genoux ployèrent sous moi , et je tombai sans connaissance. Ma mère appela du secours, et saisit cet instant pour se dérober à mes larmes. Revenue à la vie , je me trouvai environnée de ces filles pieuses dont je devais être la compagne , et qui m'invitaient à partager avec elles la douce tranquillité de leur état. Mais cet

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état, si fortuné pour uu(> anie innocente cl lihrC; ii'ofïrit à mes yeux que des combats, des parjures et des remords. Ln alnine allait s'ouvrir entre mon amant et moi ; je me sentais arracher la plus chère ])arlie de moi-même; je ne vo\ais plus autour de moi f[ue le silence et le néant; et dans cette solitude inuoensc, dans cet abandon de la nature entière , je me trouvais en présence du C'àel, le cœur plein de l'objet aimable qu'il fallait oublier pour lui, (]es saintes filles me disaient, de la meilleure foi, tout ce qu'elles savaient des vanités du monde ; mais ce n'était pas au monde cpie j'étais attachée : le désert le plus horrible eût été pour moi un séjour enchanté avec celui que je laissais dans ce monde qui ne m'était rien.

Je demandai à revoir ma mère. Elle feignit d'abord d'avoir pris mon évanouissement pour un accident naturel. — Non , madame , c'est l'effet de la situation violente où vous m'avez mise ; car il n'est plus temps de feindre, Vous m'avez donné Ja vie, vous pouvez me l'oter; mais, ma chère mère, ne m'avez -vous conçue dans votre sein que comme une ^ictime dévouée au supplice d'une mort lente ? Et à qui me sacrifiez-vous ? Ce /n'est point à Dieu ; je sens qu'il me rejette : il ne veut que des victimes pures, des sacrifices volontaires : il est jaloux des offrandes qu'on lui fait, et le cœur qui se donne à lui ne doit plus Lire qu'à lui seul. Si la violence me conduit à

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raulel, le parjure, le sacrilège m'y attendent. — Que dites- vous, malheureuse? — Une vérité terrible que m'arrache le désespoir. Oui, madame, mon cœur s'est donné sans votre aveu; innocent ou coupable , il n'est plus à moi ; Dieu seul peut rompre le lien qui l'attache. — Allez, fille indigne, allez vous perdre ; je ne vous connais plus. — INIa rnère , au nom de votre sang , ne m'abandonnez pas; voyez mes larmes, mon désespoir; voyez l'enfer ouAcrt à mes pieds. — C'est donc ainsi qu'un amour funeste te fait voir l'asyle de l'honneur, le port tranquille de l'innocence! Qu'estce donc que le monde à tes yeux? Apprends que ce monde n'a qu'une idole : c'est l'intérêt. Tous les hommages sont pour les heureux ; l'oubli , l'abandon, le mépris sont le partage de l'infortune.

Ah! madame, séparez de cette foule corrompue celui — Celui que vous aimez, n'est-ce

pas ? Je vois ce qu'il a pu vous dire. Il n'est point complice de l'iniquité de son père; il la désavoue ; il vous plaint ; il veut réparer le tort qu'on , vous fait. Promesses vaines, discours de jeune homme, qui seront oubliés demain. Mais fût -il constant dans son amour et fidèle dans ses promesses, son père est jeune; il vieillira, car les méchants vieillissent; et cependant l'amour s'éteint, l'ambition parle, le devoir commande; un grade, une alliance, une fortune viennent s'offrir, et l'amante crédule et trompée devient la

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tal)U' (lu (>ul>lic. Voilà le soil (pii vous allciidail ; volic more vous en a sauvée. Je vous coûte aujourd'liui des larmes; niais vous me bénirez un jour. Je vous laisse, ma fille ; préparez -vous au sacrifice que Dieu vous demande. Plus ce sacrifice sera pénible, plus il sera dii;ne de lui.

Que vous dirai -je, madame? il fallut m'y résoudre. Je pris ce voile, ce bandeau ; j'entrai dans la voie de la pénitence ; et pendant ce temps d'épreuve où l'on est libre encore, je me flattai de me vaincre moi-même, et je n'attribuai mon irrésolution et ma faiblesse qu'à la funeste liberté de pouvoir revenir sur mes pas. Il me tardait de me lier par un serment irrévocable. Je le fis, ce serment; je renonçai au monde: c'était peu de chose. Mais, hélas! je renonçai à mon amant; et c'était plus pour moi que de renoncer à la vie. En prononçant ces vœux , mon ame , errante sur mes lèvres, semblait prête à m'abandonner. A peine a\ais-je eu la force de me trahier au pied des autels ; mais il fallut qu'on m'en retirât expirante. Ma mère vint à moi transportée d'une joie cruelle. Pardonnez-moi, mon Dieu! je la res pecte, je faime encore, je Faimerai jusqu'au dernier soupir. Ces paroles de Lucile furent coupées par ses sanglots, et deux ruisseaux de larmes inondèrent son visage.

Le sacrifice était consommé, reprit -elle après im long silence : j'étais à Dieu, je n'étais plus à moi-même. Tous les liens des sens devaient être • Cl ,

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rompus. Je venais de mourir pour la terre ; j'osais le croire ainsi. Mais quelle fut ma frayeur en rentrant dans l'abyme de mon ame! j'y retrouvai l'amour, mais l'amour furieux et coupable, l'amour honteux et désespéré, l'amour révolté contre le Ciel, contre la nature, contre moimême , consumé de regrets , déchiré de remords et transformé en rage. Qu'ai -je fait! m'écriai-je mille fois, qu'ai -je fait! Ce mortel adoré, que je ne devais plus voir, s'offrit à ma pensée avec tous ses charmes. Le nœud fortuné qui devait nous unir, tous les instants d'une vie délicieuse, tous les mouvements de deux cœurs que le tré" pas seul eût séparés , se présentèrent à mon ame éperdue. Ah ! madame , quelle image désolante ! Il n'est rien que je n'aie fait pour l'effacer de mon souvenir. Depuis cinq ans je l'écarté et la revois sans cesse ; en vain je m'arrache au sommeil qui me la retrace, en vain je me dérobe à la solitude où elle m'attend; je la retrouve au pied des autels, je la porte au sein de Dieu même. Cependant ce Dieu plein de clémence a pris enfin pitié de moi. Le temps, la rai.son, la pénitence ont affaibli les premiers accès de cette passion criminelle ; mais une langueur douloiu^euse a pris la place. Je me sens mourir à chaque instant; et le plaisir d'approcher du tombeau est le seul que j« goûte encore.

( O ma chère Lucile! s'écria madame de Cïarence après l'avoir entendue, qui de nous est la

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plus à plaindre? I/aiiioiir a lail vos nialîrcnrs et les miens; mais vous avez aimé le plus tiiuiie, le plus (idèle, le plus i'eet)nnaissant des hommes; et moi, le ])lus peilide, le |)lus ingrat, le |>lus eruel (pii lût jamais : vous vous êtes donnée an ciel; je me suis livrée à un laelie : votre retraite a été un lriomj)lie; la mienne est un opprobre: on \ous pleure, on vous aime, on vous respecte; on m'outrage, et on me trahit.

De tous les amants, le plus [)assionné avant l'hymen ce fut le marquis de Clarcnce. Jeune, aimable, séduisant à l'excès, il annonçait le naturel le plus heureux. 11 promettait toutes les vertus, comme il avait toutes les grâces. La docile facilité de son caractère recevait si vivement l'impression des sentiments honnêtes, c{u'ils semblaient devoir ne s'en effacer jamais. Il lui fut, hélas! trop aisé de m'inspirer l'amour qu'il avait lui-même, ou qu'il croyait avoir pour moi. Toutes les convenances qui font les grands mariages s'accordaient avec ce penchant mutuel ; et mes parents, qitf l'avaient vu naître, consentirent à le couronner. Deux ans se passèrent dans l'union la plus tendre. O Paris! o théâtre des vices! o -funeste écueil de l'amour, de limiocence et de la vertu! Mon mari, qui jusqu'alors n'avait vu ceux de son âge qu'en passant, et pour s'amuser, disait -il, de leurs travers et de leurs ridicules, respira insensiblement le poison de leur exemple. L'appareil bruyant de leurs rendez-vous

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insipides, les coufkleiiees iiiystérieuses de leurs aventures, les récits fastueux de leurs vains plaisirs, les éloges prodigués à leurs indignes conquêtes , excitèrent d'abord sa curiosité. La douceur d'une union innocente et paisible n'eut plus pour lui les mêmes charmes. Je n'avais que les talents que donne une éducation vertueuse; je m'aperçus qu'il m'en désirait davantage. Je suis perdue, dis-je en moi-même : mon cœur ne suffit plus au sien. En effet son assiduité ne fut dèslors qu'une bienséance : ce n'était plus par goût qu'il préférait ces doux entretiens, ces téte-à-téte délicieux pour moi, au flux et reflux d'une société tumultueuse. Il m'invita lui-même à me dissiper pour l'autoriser à se répandre. Je devins plus pressante; je le gênais. Je pris le parti de le laisser en liberté, afin qu'il pût me souhaiter et me revoir avec plaisir, après une comparaison que je croyais devoir être à mon avantage; mais de jeunes corrupteurs se saisirent de cette ame, par malheur trop flexible , et dès qu'il eut trempé ses lèvres dans la coupe empoisonnée, son ivresse fut sans remède, et son égarement sans retour. Je voulus le ramener : il n'était plus temps. Vous vous perdez, mon ami, lui dis-je; et, quoiqu'il me soit affreux de me voir enlever un époux cpii faisait mes délices, c'est plus pour vous que pour moi-même que je déplore votre erreur. Vous cherchez le bonheur où certainement il n'est pas: de faux biens, de honteux plaisirs ne rempliront

jamais ^(1ll'0 amc l/arl de .srdinic (i <!(> lioinficr est 1 arl de ce iiioiidi' <[iii vous oiicliaiHo; votre épouse ne le connaît point, vous ne le connaissez pas mieux qu'elle. Ce manéiije ii dame n'est pas lait poni" nos coeurs ; le votre se laisse égarer dans son ivresse; mais son ivresse n'aura qu'un temps; l'illusion se dissipera connue les vapeurs fin sommeil; vous reviendrez à moi; vous me retrouverez la même. L'amour induliicnt et fidèle vous attend au retoin^; tout sera oublié; vous n'aurez à craindre de moi ni reproche, ni plainte. Heureuse si je vous console de tous les chagrins que vous maniez causés! Mais vous, qui connaissez le prix de la vertu, et qui en avez goûté les charmes; vous, que le vice aura précipité d'abvme en ahyme; vous, qu'il renverra, peut-être avec mépris cacher auprès de votre épouse les jours languissants d'une vieillesse prématurée le cœur flétri par la tristesse, l'ame en proie aux cruels remords, comment vous réconcilierez-vous avec vous-même? comment pourrez-vous goûter encore le plaisir |)ur d'être aimé de moi? Hélas! mon amour même sera votre supplice. Plus cet amour sera vif et tendre , plus il sera humiliant pour vous. C'est là, mon cher marquis, c'est là ce qui me désole et m'accable. Cessez de m'aimer, j'y consens; je vous le pardonne, puisque j'ai cessé de vous plaire; mais ne vous rendez jamais indigne de ma tendresse, et soyez du moins tel que vous n'ayez point à rougir à mes yeux. Le

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