‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 22 sur 46 · LIS DEUX I N F O R T U ^ È E S · texte numérisé non relu

LIS DEUX I N F O R T U ^ È E S

CToiriez-vous, ma chère r.iicile? une plaisaiilcric fiit sa réponse. Il me dit qiic je parlais comme un anoje, et que cela méritait d'être écrit; mais voyant mes yeux se remplir de larmes : Ne fais donc pas l'enfant, me dit-il; je t'aime, tu le sais: laisse -moi m'amuser de tout, et sois sûre que rien ne m'attache.

Cependant d'officieux amis ne manquèrent pas de m'instriiire de tout ce cjui pouvait me désoler et me confondre. Hélas! mon époux lui-même se lassa hientot de se contraindre et de me flatter. Je ne vous dirai point, ma chère Lucile, tout ce que j'ai souffert d'humiliations et de dégoûts ; vos peines, auprès des miennes, vous sembleraient encore légères. Imaginez, s'il est possible, la situation d'une ame vertueuse et passionnée, vive et délicate à l'excès, qui reçoit tous les jours de nouveaux outrages de celui qu'elle aime uniquement; qui vit pour lui seul encore, quand il ne vit plus pour elle, quand il ne rougit pas de , vivre pour des objets dévoués au mépris/ J'épar- 1 gne à votre pudeur ce que ce tableau a de plus ' horrible. Rebutée, abandonnée, sacrifiée par mon mari, je dévorais ma douleur en silence; et si j'étais l'objet des railleries de quelques sociétés sans mœurs, un public plus compatissant et plus estimable me consolait par sa pitié. Je jouissais du seul bien que le vice n'avait pu m ôter, d'une réputation sans tache. Je l'ai perdue, ma chère Lucile : la méchanceté des femmes , que mon

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exemple hiimiliail, n'a |)ii n:c \(»ir in'(''|)r()(lial)lo. On a iiilcrpivlr comme on a Noiilii ma solitude et ma traïujiiillité aj)j>;!îetile; on m'a donné le premier liomme (|iii a en Timj^rndejiee de laisser ii'oire (|imI ('-lail l>ien recn de moi. Mon mari, pour qui ma présence était un reproche conlinuel,etqui ne se trouvait pas encore assez libre, a pris, j)oui" s'allranchir de ma douleur importune, le j>remiei- prétexte qu'on Ini a présenté, et m'a exilée dans l'une de ses terres. Inconnue au monde, loiii i\n spectacle de mes malheurs, j'avais du moins, dans ma solitude, la liberté de répandre des larmes; mais le cruel m'a lait annoncer que je pouvais choisir un couvent ; que la terre de Florival était vendue, et qu'il fallait m'en retirer. Florival! interrompit Lucile tout émue. C'était mon exil, reprit la marquise. — Ah! madame, quel nom avez -vous prononcé! — Le nom que portait mon époux avant d'acquérir le marquisat de Clarence. — Qu'entends-je? ô ciel! 6 juste ciel! est-il possible! s'écria Lucile en se précipitant dans le sein de son amie. — Qn'avezvons donc? quel trouble! quelle soudaine révolution! Lucile, reprenez vos sens. — Quoi! maf dame , Florival est donc le perfide , le scélérat" ' ' qui vous trahit et vous déshonore! — Vous est-il ' connu? — C'est lui, madame, que j'adorais, que je pleure depuis cinq ans, lui qui aurait eu mes derniers soupirs! — Que dites-vous? — C'est lui , madame. Hélas! quel eût été mon sort! A ces

LES DEUX INFORTUNÉES. '>>.o3

mots , Liicilc se prosternant le visage contre terre : O mon Dieu! dit -elle, ô mon Dieu! c'est vous qui me tendiez la main. T.a marquise confondue ne pouvait revenir de son étonnement. N'en doutez pas, dit-elle àLucile, les desseins du Ciel sont mar(jués visiblement sur nous : il nous réunit, il nous inspire une coniiance nuituelle, il ouvre nos coeurs l'un à l'autre, comme deux sources de lumières et de consolation. Eh bien ! ma digne et tendre amie, tâchons d'oublier ensemble et nos malheurs, et celui qui les cause.

Dès ce moment, la tendresse et l'intimité de leur union furent extrêmes. Leur solitude eut pour elles des douceurs qui ne sont connues que des malheureux; mais bientôt après, ce calme fut interrompu par la nouvelle du danger qui menaçait les jours du marquis. Ses égarements lui coûtaient la vie; au bord du tombeau , il demandait sa vertueuse épouse. Elle s'arrache des bras de sa compagne désolée; elle accourt; elle arrive; elle le trouve expirant. O vous que j'ai tant et si cruellement outragée, dit- il en la reconnaissant, voyez le fruit de mes désordres; voyez la plaie épouvantable dont la main de Dieu m'a frappé. Si je suis digne encore de votre pitié, élevez au ciel une voix innocente, et présentezlui mes remords. Sa femme, éperdue, voulut se jeter dans son sein. Eloignez-vous, hri dit-il, je me fais horreur; mon souffle est le souffle de la mort. Il ajoute , après un long silence : Me re-

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connais- (Il dans Tolat où m'a icdnil le crime? Est-ce là cette ame [)iirv (jui se confomiail avec la tienne? est-ce là ("elle moitié de toi-même? est-ce là ce lit nnptial qni me reçut dij^ne de toi? Perfides amis, détestables enchanteresses, venez, voyez et frémissez! () mon ame! (|ni te délivrera de cette prison hideuse? IMonsienr , demantlait-il à son médecin, en ai-je pour long-temps encore? mes douleurs sont intolérables. Ne me quitte pas, ma généreuse amie; je tomberais sans

toi dans le plus affreux désespoir IMort cruelle,

achève, achève d'expier ma vie. Il n'est point (le maux que je ne mérite : j'ai trahi, déshonoré , persécuté lâchement l'innocence et la vertu même.

Madame de Clarence, dans les convulsions de sa douleur, faisait à chaque instant de nouveaux efforts pour se précipiter sur ce lit d'où l'on tâchait de l'éloigner. Enfin le malheureux exj)ira, les yeux attachés sur elle, et sa voix acheva de s'éteindre en lui demandant pardon.

La seule consolation dont madame de Clarence fut capable, était la confiance religieuse que lui inspirait une si belle mort. Il fut, disait-elle, plus faible que méchant, et plus fragile que coupable. ^Le monde l'avait égaré par les plaisirs, Dieu l'a -- ramené par les douleurs. Il Ta frappé ; il lui pardonne. Oui, mon époux, mon cher Clarence! s'écriait - elle , dégagé des liens du sang et du monde, tu m'attends dans le sein de ton Dieu.

L'ame remplie de ces saintes idées, elle vint se

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