LES DEUX INFORTUNÉES
réunir à son amie , qu elle trouva au pied des autels. Le cœur de Lucile fut déchiré au récit de cette mort cruelle et vertueuse. Elles pleurèrent ensemble pour la dernière fois; et, quelque temps après , madame de Clarence consacra à Dieu , par les mêmes vœux que Lucile , ce cœur , ces charmes, ces vertus dont le monde n'était pas digne.
TOUT OU m EN.
J Ja]V.s Tàoe où il est si doux d'être veuve, Cécile ne laissait pas de penser à un nouvel enga- £;onient. Deux rivaux se disputaient son choix; Fun, modeste et simple, n'aimait (ju'elle; l'autre, artificieux et vain, était sur- tout amoureux de lui-même. Le premier avait la confiance de Cécile; le second avait son amour. Cécile était injuste, allez-vous dire; point du tout. Les gens simples se négligent; il leur semble que pour plaire il suffit d'aimer de bonne foi, et de persuader que l'on aime; mais il est peu de naturels qui n'aient besoin d'un peu de parure. Un homme .sans artifice, au milieu du monde, est comme, au spectacle, une femme sans rouge.
Éraste, avec sa franchise, avait dit à Cécile: Je vous aime; et dès-lors il l'avait aimée comme il avait respiré : son amour était sa vie. Floricourt s'était fait désirer par cette galanterie légère qui a l'air de ne prétendre à rien. Parmi les soins qu'il rendait à Cécile, il choisissait, non les plus passionnés , mais les plus séduisants Kien d'affecté, rien de sérieifx ; on le trouvait
crantant plus aimable, qu'il semblait lètre sans intérêt.
On plaignait Eraste ; on ne connaissait pas un plus honnête homme ; c'était dommage qu on ne put l'aimer. On craignait Floricourt : c'était un homme dangereux, qui ferait peut-être le mallieur d'une femme; mais le moyen de s'en défendre ! Cependant on ne voulait pas tromper Éraste. Il fallut lui tout avouer.
Je vous estime , Eraste , lui dit Cécile , et je sens que vous méritez mieux; mais le cœur a ses caprices; le mien se refuse à ma raison. J'entends, madame , reprit Eraste en se possédant , mais avec les larmes aux yeux ; votre raison vous parle pour moi, et votre cœur pour un autre. — Je vous l'avoue, et ce n'est pas sans regret : je serais blâmable , si j'étais libre ; mais le penchant ne se commande pas. — A la bonne heure, madame : je vous aimerai tout seul; j'en aurai bien plus de gloire. — Et voilà précisément ce que je ne veux point. — Je ne le veux pas non plus , mais tout cela est inutile. — Et qu'allez- vous devenir? — Ce qiiil plaira à l'amour et à la nature. — Vous me désolez, Eraste, avec cet abandon de vous-même. -Il faut bien que je m'abandonue, quand je ne puis me retenir. — Que je suis malheureuse de \ous avoir connu! — En effet je vous conseille (le V(jus plaindre : c'est un furieux malheur que d'être aimée! — Oui, c'en est un d'avoir à se re- ])rochcr celui d'un homme qu'où estime. — Vous.