CONTES ^T () R A TT X
madame! vous" n'avez rien à vous reprocher. Un lu>niute homme peut se phiin(h"e (l'une coqnelle qui le joue; ou plutôt elle est indigne de ses plaintes et de ses regrets : mais vous, quels sont vos torts? Avez-vous employé la séduction pour m'attirer, la complaisance pour me retenir? vous ai-je consultée pour vous aimer? Qui vous oblige à me trouver aimable? Suivez votre penchant, et je suivrai le mien. N'ayez pas peur que je vous tourmente. — Non; mais vous vous tourmenterez vous-même; car enfin vous me verrez, -— Quoi ! seriez -vous assez cruelle pour m'interdire votre vue ? — ^ Je n'ai garde assurément ; mais je veux vous voir tranquille, et comme mon meilleur ami. — Ami, soit : le nom n'y fait rien. — Ce n'est pas assez du nom, je veux vous ramener en effet à ce sentiment si pur, si tendre et si solide, à cette amitié que je sens pour vous. — Eh , madame ! je ne vous empêche pas de m'aimer comme aous voulez; de grâce, permettez que je vous aime comme je puis, et autant que je puis. Je ne demande que la liberté d'être malheureux à mon aise.
L'obstination d'Eraste affligeait Cécile ; mais, après tout, elle avait fait ce qu'elle avait dû : tant pis pour lui s'il l'aimait encore. Elle se livra donc, sans trouble et sans reproche, à son inclination pour Floricourt. Tout ce que la galanterie la plus raffinée a d'artifice et d'enchantement fut mis en usage pour la capliver. FJoricoiuU y parvint
TOUT OU RIEN. aO<)
sans peine. Il avait su plaire ; il croj^ait aimer; ,il était heureux, s'il avait voulu Tètre; mais l'amour- propre est le fléau de l'amour. C'était peu pour Floricourt d'être aimé plus que toutes choses ; il voulait être aimé uniquement , sans réserve et sans partage : il est vrai quiil donnait l'ex^emple. Il s'était détaché, pour Cécile, d'une pru(!e tju'il avait ruinée , et d'une coquette qui le ruinait ; il avait rompu avec cinq ou six jeunes gens des plus vains et des plus sots qu'on eût encore vus dans le monde ; il ne soupait guère que chez Cécile, où l'on soupait délicieusement; et il avait la bonté de penser à elle au milieu d'un cercle de femmes, dont aucune ne l'égalait ni en grâces ni en beauté. Des procédés si rares, sans parler d'un mérite plus rare encore, n'exigeaient-ils pas de Cécile le dévouement le plus absolu?
Cependant, comme il n'avait pas assez d'amour pour manquer d'adresse , il n'eut garde de faire sentir d'abord ses prétentions. Jamais homme , avant la conquête, n'avait été plus complaisant, [)lus docile , moins exigeant que Floricourt ; mais dès qu'il se vit maître du cœur, il en devint le tyran. Difficile, impérieux, jaloux, il voulait occuper seul toutes les facultés de famé de Cécile. Il ne pouvait lui souffrir une idée qui ne fût pas la sienne , encore moins un sentiment qui ne vînt pas de lui. Un goût décidé, une liaison suivie était sûre de lui déplaire ; mais il (alLiit le deviner. Il se faisait demander vu]gt fois le sujet de sa rè-
Contes Moraux. I. I I
M 1 O C O N T r s M ORAUX.
verio ou de son Imineiir; ol ce ii'ëlait que par Com[)lai.saiice ciiiil aNOiiait onllii (|ue k'Ilc clioscî lui avait déplu, tpic toile personne Tennuyait. Enfin dès qu'il eut bien éprouvé que ses volontés élaicnt des lois, il les annonça sans détour; on s y soumit sans résistance. C'était peu d'exiger de Cécile le sacrifice des plaisirs qui se présentaient naturellement, il les faisait naître le plus souvent, pour se les voir inmioler. Il parlait avec éloge d'un spectacle ou d'mie fête; il y invitait Cécile; on arrangeait la partie avec les femmes qu'il avîùt nommées; l'heure arrivait, on était parée, les chevaux étaient mis ; il changeait de dessein ; et l'on était obligée de prétexter un mal de tète. Il présentait à Cécile ime amie qu'il annonçait comme une femme adorable ; on la trouvait telle , on se liait. Tïuit jours après, il avouait qu'il s'était trompé ; elle était précieuse, maussade, ou étourdie ; il fallait s'en détacher.
Cécile fut bientôt réduite à de légères connaissances, qu'elle voyait encore trop souvent. Elle ne s'apercevait pas que sa complaisance s'était changée en servitude : on croit suivre ses volontés , en suivant les volontés de ce qu'on aime. Il lui semblait que Floricourt ne faisait c[ue la prévenir. Elle lui sacrifiait tout, sans se douter qu'elle lui fît des sacrifices; mais l'amour-propre de Floricourt n'en était pas rassasié.
La société de la ville, toute frivole et passagère qu'elle était, lui parut encore trop intéres-
santé. Il fit l'éloge de la solitude; il répéta cent fois qu'on ne s'aimait bien que dans les champs, loin de la dissipation et du tumidte, et qu'il ne serait heureux que dans une retraite inaccessible aux importuns et aux jaloux. Cécile avait une campagne telle qu'il la désirait. Elle eût voulu y passer avec lui les plus beaux jours de l'année; mais le pouvait -elle avec décence? Il lui fit entendre qu'il suffisait de rompre le tête -à -tète par deux amis qu'ils emmèneraient; et il désigna Éraste et Arteiiice. Après tout, si la critique s'en mêlait, leur hymen, prêt à se conclure, allait bientôt lui imposer silence. On partit ; Éraste fut du voyage; et c'était encore un raffinement de l'amour-piopre de Floricourt. Il savait qu'Eraste était son rival, et son rival malheureux; c'était le témoin le plus flatteur qu'il pût avoir de son triomphe : aussi l'avait-il bien ménagé. Ses attentions pour lui avaient un air de compassion et de supériorité dont Eraste s'impatientait quelquefois; mais l'amitié tendre et délicate de Cécile le dédommageait de ces humiliations; et la crainte de lui déplaire les lui faisait dissimuler. Cependant, sûr comme il était qu'ils n'allaient à la campagne que pour s'aimer en toute liberté, comment put -il se résoudre à les suivre? C'est la réflexion que Cécile ht comme nous : elle eût voulu l'en empêcher; mais la partie était arrangée , il n'était plus temps de la rompre. Du reste , Artenice était jeune et belle : la solitude, l'occa-
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siini, l\'\(Miij>k', la jalousie cl le dépil pouvaient ciigai;er Krasle à loiirner vers elle des vœux que Cécile ne pouvait [)lus écouler. Cécile était assez uiodesle pour j)eiiser qu'on pouvait lui être infidèle, et assez juste pour le désirer; mais c'était peu connaître le cœur et le caractère d'Eraste.
Vrtenice était une tie ces fèiuines pour qui Tamour est un arrangement de société, qui s'olleiisent d'un long respect , qui s'ennuient d'un amour constant, et qui comptent assez sur la probité des hommes poiu^ s'y livrer sans réserve et les quitter sans ménagement. On lui avait dit: Nous allons passer quelque temps à la campagne; Éraste y vient, voulez- vous en être? Elle avait répondu avec un sourire : Volontiers, cela sera jilaisant ; et la partie s'était liée. Ce fut pour Éraste un tourment de plus. Artenice avait entendu faire à Cécile l'éloge de son ami, comme de l'homme du monde le plus sage, le plus honnête et le plus réservé. Cela est charmant, disait Artenice en elle-même; voilà un homme que l'on peut prendre et renvoyer sans précaution et sans éclat. Heureux ou malheureux, cela ne dit mot : on n'est à son aise qu'avec ces gens-là; un Éraste est une trouvaille. On juge bien , d'après ces réflexions, qu'Eraste fut agacé.
Floricourt était, auprès de Cécile, d'une assiduité désolante pour un rival malheureux. Cécile avait beau se contraindre; ses regards, sa voix, son silence même la trahissaient. Éraste était au