‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 27 sur 46 · SOI-DISANT · texte numérisé non relu

SOI-DISANT

I^LARiCE, depuis quelques années, n'entendait parler que de philosophes. Qu'est - ce donc que cette espèce d'honimes-là , dit - elle ? Je voudrais bien en voir quelqu'un. On la prévint que les A rais philosophes étaient rares ; qu'ils se communiquaient peu ; qu'au reste c'étaient de tous les hommes les pkis simples, et qu'ils n'avaient rien de singulier. Il y en a donc de deux sortes, ditelle; car, dans tous les récits que j'entends, un philosophe est un être bizarre qui fait profession de ne ressembler à rien. De ceux-là, lui dit-on, il y en a par-tout : vous en aurez, cela est facile. Clarice était à la campagne avec une de ces sociétés qu'on appelle frivoles, et qui ne demandent qu'à s'amuser. On lui présenta , quelques jours après , le sentencieux Ariste. Monsieur est donc philosophe? demanda- 1 -elle en le voyant. Oui, madame, répondit Ariste. — C'est une belle chose que la philosophie, n'est-ce pas ? — Mais , madame,

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c'est la science chi bien et du mal, ou, si vous Voulez , la sagesse. Ce n'est que cela? dit Doris. Et le fruit de cette sagesse , poursuivit Clarice , est d'être heureux, sans doute? — Ajoutez, madame, de faire des heureux. Je serais donc philosophe aussi? dit à demi -voix la naïve Lucinde; car on ma répété cent fois qu'il ne tenait qu'à moi d'être heureuse en faisant des heureux. Bon ! qui ne sait pas cela ? reprit Doris : c'est le secret de la comédie.

Arisle, avec le sourire du mépris, leur fit entendre que le bonheur philosophique n'était pas celui que peut goûter et faire goûter une jolie femme. — Je m'en doutais bien , dit Clarice ; et rien ne se ressemble moins , je crois , qu'une jolie femme et un philosophe. Mais voyons d'abord comment le sage Ariste s'y prend pour être heureux lui-même. — Cela est tout simple, madame: je n'ai point de préjugés, je ne dépends de personne, je vis de peu, je n'aime rien , et je dis tout ce que je pense. N'aimer rien, observa Cléon , me semble une disposition peu favorable à faire des heureux. Eh! monsieur, répliqua le philosophe , ne fait-on du bien qu'à ce qu'on aime ? Affectionnez-vous le misérable que vous soulagez en passant? C'est ainsi que nous distribuons à l'humanité le secours de nos lumières. Et c'est, dit Doris, avec des lumières que vous faites des heureux ? — Oui , madame , et que nous le sommes. La grosse présidente de Ponval trouvait ce bon-

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heur-là bien minto! Un philosophe a- 1- il hion du plaisir? deniaiula T.uciudc. — Il neii a (pTiiM , madame, celui de les uié|)riser tous. — Cela doit être fort anuisant! dit brusquement la présidente. Et si vous n'aimez rien , monsieur, que faites-vous donc de votre ame? — Ce que j'en fais? Je l'emploie au seul usa<>e qui soit digne d'elle : je contemple, j'observe les merveilles de la nature. — Eh! que peut-elle avoir j)our vous d'intéressant, cette nature , reprit Clarice , si les hommes , si vos . semblables n'ont rien qui vous puisse attacher?

— INIes semblables, madame ! je ne dispute pas sur les termes; mais celui-là est un peu fort. Quoi qu'il en soit , la nature que j'étudie a pour moi l'attrait de la curiosité , qui est le ressort de l'intelligence, comme ce qu'on appelle le désir est le mobile du sentiment. Oui-dà! je conçois, dit Doris , que la curiosité est quelque chose ; mais le désir , monsieur, ne le comptez-vous pour rien ? Le désir, je vous l'ai dit, est un attrait d'une autre espèce. — Pourquoi donc vous livrer à l'un de ces attraits , tandis que vous résistez à l'autre ?

— Ah! madame, c'est que les jouissances de l'esprit ne sont mêlées d'aucune amertume, et que toutes celles du sentiment renferment un poison caché. Mais du moins , lui demanda Cléon , vous avez des sens ? — Oui , j'ai des sens , si vous voulez ; mais ils n'ont sur moi uul empire : mon ame en reçoit les impressions comme une glace , et il n'y a que les objets de riutelligence pure qui

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puissent m'affecter vivement. Voilà un bien froid personnage ! dit tout bas Doris à Clarice : qui t'a amené cet homme - là ? Paix , hii répondit Clalice; cela est bon pour la campagne ; il \ a moyen (le s'en divertir.

Cléon, qui voulait encore développer le caractère d'Ariste, lui témoigna sa surprise de le voir résolu à ne rien aimer; car enfin, disait -il, ne connaissez -vous rien d'aimable? Je connais des surfaces, reprit le philosophe; mais je sais me défier du fond. Il reste à savoir , dit Cléon , si cette méfiance est fondée. — Oh! très-fondée, vous j)ouvez m'en croire : j'en ai assez vu pour me convaincre que ce globe-ci n'est peuplé que de sots , de méchants et d'ingrats. Si vous y regardiez bien , lui dit Clarice sur le ton du reproche, A ous seriez moins injuste , et peut-être aussi plus heureux.

Ce sage , un moment interdit , ne fit pas semblant d'avoir entendu. On annonça le dîné : il donna la main à Clarice , et se mit auprès d'elle à table. Je veux, lui disait-elle, vous réconcilier avec riiumanité. — Il n'y a pas moyen , madame , il n'y a pas moyen : l'homme est le plus vicieux des êtres. Quoi de plus cruel , par exemple , que le spectacle de votre dmer? Combien d'animaux innocents immolés à la voracité de l'homme ? Ce bœuf, quel mal vous avait - il fait ? et ce mouton, symbole de la candeur, quel droit aviez -vous sur sa vie ? et ce pigeon , rorncment de nos toits ,

(lu'on vitMîl (raiTacher à la tendre colomljc? ( ) C'w\ ! s'il y axait un Ihiffon parmi les aninjaiix , dans (juelio classe placerait-il riiomme? T^e lit;ie,le vautour, le requin lui céderaient le premier rang parmi les espèces* voraces. Tout le monde conclut que le philosophe ne se nourrissait cpie de légumes ; et Ton n'osait lui offrir de ces viandes qu'il parcourait avec pitié. Donnez, donnez, ditil , puiscjuOn a tant fait que de les égorger, il faut bien que quelqu'un les mange. Il déclamait ainsi , en mangeant de tout , contre la profusion des mets, leur recherche, leur délicatesse. Ali! l'heureux temps, disait- il, où l'homme broutait avec les chèvres ! Donnez-moi à boire , je vous prie. La nature a bien dégénéré ! Le philosophe s'enivra en faisant la peinture du clair ruisseau où se désaltéraient ses pères.

Cléon saisit ce moment où le vin fait tout chre , • pour démêler le principe de ce chagrin philosophique qui se répandait sur le genre humain. Eh bien! demanda-t-il à Ariste, vous voilà avec les hommes; les trouvez-vous si odieux? Avouez que vous les condamniez sur parole , et qu'ils ne méritent pas tout le mal cpi'on en dit. — Sur parole, monsieur! apprenez qu'un philosophe ne juge que d'après lui. C'est parce que j'ai bien vu , bien développé les hommes , que je les crois vains, orgueilleux, injustes. — Ah! de grâce, interrompit Cléon , épargnez-nous un peu : notre admiration pour vous mérite au moins des mé-

nnoements; car enfin vous ne sauriez nous reprocher de ne pas lionorer le mérite. Et comment I lionorez-vous? répliqua vivement le philosophe. Est-ce en le négligeant, en l'abandonnant, cpi'on 1 honore? Ah4 le^ philosophes de la Grèce étaient les oracles de leur siècle, les législateurs de leur patrie. Aujourd hui la sagesse et la vertu languissent oubliées; lintrigue, la bassesse, la serxitude obtiennent tout. Si cela était, dit Cléon , ce serait peut-être la faute des grands hommes rpii dédaignent de se montrer. — -Et voulez-vous qu'ils se jettent à la tète, ou, pour mieux dire, aux pieds des dispensateurs des récompenses? Il est \Tai, dit Cléon, que l'on pourrait leur en épargner la peine , et qu'un homme tel que vous ( pardon si je vous nomme ).... Il n'y a pas de mal , reprit humblement le philosophe. — Un homme tel que vous devrait être dispensé de faire sa cour. — JMoi, faire ma cour! Ah! qu'ils s'y attendent ; je ne crois pas que leur orgueil ait jamais à s'en applaudir : je sais m'apprécier, grâce au Ciel; et j'irais vivre dans les déserts, plutôt que de dégrader mon être. Ce serait bien dommage, dit Cléon , que la société vous perdît : né pour éclairer l'humanité, vous devez vivre au milieu d'elle. Vous ne sauriez croire , mesdames , le bien que fait un philosophe à la terre : je gage que monsieur a découvert une foule de vérités morales, et qu'il y a peut-être aujourd'hui cinquante vertus de sa façon. Des vertus, reprit xlrisle en

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l)aiss;nil los yeux , jo iTcii ;ii |);is iiiiai^iiu- l)i';uicoii|); mais j'ai dévoilé bien des vices? Eh! luoii- Sîciir, lui dil Lurinde, cinc ne leur laissiez-voiis leur voile, ils auraient la laideur de moins. Ma ioi ! je suis Aoire ser\anle , renriw madame de Poiival ; j'aime mieux un vice décidé qu'une vertu équivoque : du moins l'on sait à quoi s'en tenir. Et cependant voilà comme ou nous lécompense, s'écria Arisle avec dépit : aussi j'ai pris le parti de n'exister que pour moi-même ; le monde ira comme il pourra. IVon , lui dit poliment (llurice en se le\ant de table , je veux cpie vous existiez pour nous. Avez -vous à Paris quelque affaire pressée? — Aucune, madame: un philosophe n'a point d'affaires. — Eh bien ! je vous retiens ici. La campagne doit plaire à la philosophie; et je vous y promets la solitude, le repos, et la liberté. La liberté , madame! dit le philosophe à demi-voix; je crains bien que vous ne manquiez de parole.

La promenade dispersa la compagnie; et Ariste, avec un air rêveur, feignit d'aller méditer dans inie allée, où il digéra sans penser à rien. Je me trompe , il pensait à Clarice , et il se disait à luimême : Une jolie femme , une bonne maison , toutes les commodités de la vie ; cela s'annonce bien! voyons jusqu'au bout. Il faut avouer, poursuivait-il, que la société est une plaisante scène. Si j'étais galant, empressé, complaisant, aimable, un ferait à peine attention à moi ; on ne voit

que cela dans le moiule ; et la Aanité des femmes est rassasiée de ces hommages prodigués. JMais apprivoiser un ours, civiliser un philosophe, fléchir son orgueil , amollir son ame , c'est un triomphe difficile et rare dont leur amour -propre est flatté. Clarice vient d'elle-même se jeter dans mes filets; attendons-la, sans nous compromettre.

La compagnie, de son coté, s'amusait aux dépens d'Ariste. C'est un assez plaisant original , disait Doris ; quVn ferons -nous? Une comédie, répondit Cléon; et si Clarice veut m'en croire, mon plan est déjà tout tracé. Il communiqua son idée; tout le monde y applaudit; et Clarice , après quelque difficulté , consentit à jouer son rôle. Elle était beaucoup plus jeune et plus jolie qu'il ne fidlait pour un philosophe ; et quelques mots , quelques regards échappés à celui-ci semblaient répondre du dénouement. Elle se présenta donc , comme par hasard, dans 1 allée où se promenait Ariste. Je vous détourne , lui dit-elle ; pardon , je ne fais que passer. Vous n'êtes pas de trop, madame; et ]e puis méditer avec vous. Vous me ferez plaisir , dit Clarice : je m'aperçois qu'un philosophe ne pense pas comme un autre homme; et je serais bien aise de voir les choses par vos yeux. — ^II est vrai, madame, que la philosophie semble créer un nouvel univers. Le vulgaire ne voit que des masses; les détails de la nature sont un spectacle réservé pour nous : c'est pour nous qu'elle semble avoir disposé avec un art si mer-

vcillciix les fihres de ces feuilles, rélamiiie i\c CCS (leurs, le tissu de celle écorce : nue r<)iirniilièie esl pour moi uue r('|)id)li(|ue; el cliacuu des atonies (|ui couiposenl ce iin)ude me parail un monde uouxeau. Cela esl admirable! dil Clarice. Qu'est-ce (ini nous occupait en ce moment? Ces oiseaux, répondit le sage. — Ils sont heureux, n'est-ce pas? — Ah! très-heureux sans doute! el peuvent-ils ne pas l'être? L'indépendance, Tégalité, peu de besoins, des plaisirs faciles, Toidili du passé, luille incpiiétude sur l'avenir, et pour tout souci, le soin de vivre et celui de perpétuer leur espèce : quelles leçons, madame, rpielles leçons pour l'humanité! — Avouez donc que la campagne est un séjour délicieux ; car enfin elle nous rapproche de la condition des animaux , et comme eux, nous semblons n'y avoir pour loi que le doux instinct de la nature. — Ah! madame, cjue n'est -il vrai! Mais ce caractère est effacé du cœur des hommes : la société a tout perdu. — Vous avez raison : cette société est quelque chose de bien gênant; et quand on n'a besoin de personne, il serait tout simple de vivre pour soi. — Ilélas ! c'est ce que j'ai dit cent fois ; c'est ce que je ne cesse d'écrire ; mais personne ne veut m'écouter. Vous , madame , par exemple , r jui sem- Ijlez reconnaître la vérité de ce principe , auriezvous la force de le pratiquer? Je ne puis que souhaiter, dit Clarice, que la philosophie devienne à la mode ; je ne serai pas la dernière à

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la suivre, comme je ne dois pas être la première à Tafficlier. — C'est le langage que chacun tient ; ])ers()nne ne veut se hasarder à donner Texemple; et cependant l'humanité gémit accablée sous le joug de l'opinion , et dans les chaînes de l'usage. — Que voulez -vous, monsieur? notre repos, notre honneur, tout ce que nous avons de plus cher dépend des bienséances. — Eh bien! madame, observez-les ces bienséances tyranniques ; ayez des vertus comme des habits , façonnées au goût du siècle; mais votre ame est à vous, la société n'a droit que sur les dehors , et vous ne lui devez que les apparences. Les bienséances dont on fait tant de bruit ne sont elles-mêmes que les apparences bien ménagées ; mais l'intérieur, madame, l'intérieur est le sanctuaire de la volonté ; et la volonté est indépendante. Je conçois, dit Clarice, que je peux vouloir ce que bon me semble , pourMi que je m'en tienne là. Vraiment sans doute , reprit le philosophe , il vaut mieux s'en tenir là que de risquer des imprudences ; car, madame, savez -vous ce que c'est qu'une femme vicieuse ? C'est une femme qui ne s'observe , qui ne se respecte sur rien. Quoi, monsieur, demanda Clarice en affectant un air satisfait , le vice n'est donc que dans l'imprudence? — Avant de vous répomlre , madame , permettez - moi de vous interroger. Qu'est-ce que le vice à vos yeux '^ N'est-ce pas ce qui trouble l'ordre, ce qui nuit, ou ce qui peut nuire? — C'est cela même. — Eh

hicMi ! madiinic , tout cola se passe au (leliors. PoiiKjiioi (loue sounietlre au préjugé vos seuliiiK'iits et vt)s pensées ? Vovez , dans ees oiseaux, cette douce et lière liberté que la nature vous avait donnée, et que vous avez perdue. Ah! dit (llarice avec un soupir, la mort de mou époux nie Tavail rendu ce bien précieux ; mais je louche au moment d'y renoncer encore. O Ciel! qu'entends-je? s'écria- t- il. Allez -vous former une nouvelle chaîne? — Mais, je ne sais. — Vous ne savez? — Us le veulent. — Qui donc, madame? quels sont les ennemis qui osent vous le proposer ? Non, croyez -moi, l'hymen est un joug, et la liberté est le bien suprême. Mais encore , quel est cet époux que l'on vous donne? — C'est Cléon. — Cléon , madame? Je ne m'étonne plus de l'air aisé qu'il prend ici : il interroge, il décide, il daigne être affable quelquefois , il a cette politesse avantageuse qui semble s'abaisser jusqu'à nous ; on voit bien qu'il fait les honneurs de sa maison , et je sens désormais tout ce que je lui dois de respect et de déférence. — Yous vous devez l'un à l'autre une honnêteté mutuelle ; et je prétends que chez moi tout le monde soit égal. — ^ Vous le prétendez, Clarice! Ah! votre choix détruit l'égalité entre les hommes, et celui qui doit vous

posséder N'en parlons plus, j'en ai trop dit; ce

séjour n'est pas fait pour un philosophe ; permettez-moi de m'en éloigner. Non , lui dit-elle, j'ai besoin de vous, et vous me plongez dans des

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irrésolutions dont vous seul pouvez me tirer. Il iaut avouer que la philosophie est une chose bien consolante; mais si un 2)hilosophe était un trompeur , ce serait un dangereux ami ! Adieu ! je ne veux pas qu'on nous voie ensemble : je rejoins la conqDagnie; venez bientôt nous retrouver. Eh! voilà donc , disait-elle en s'éloignant , ce qu'on appelle un philosophe? Courage '.disait -il de son côté ; Cléon ne tient plus qu'à lui fil,

Clarice, en rougissant, rendit compte de la première scène; et son début reçut des éloges. Mais la présidente fronçant le sourcil : Avez-vous prétendu, dit-elle, que je sois simple spectatrice? Non , non , je ^ eux jouer mon rôle , et je réponds qu'il sera plaisant. Vous croyez subjuguer cet homme sage? point du tout; c'est moi qui aurai cet honneur-là. — Vous, présidente ?^ — • Oh! vous avez beau rire : mes cinquante ans, mes trois mentons et ma moustache de tabac d'Espagne se moquent de toutes vos grâces. Tout le monde applaudit à ce défi, en redoublant les éclats de rire. Rien n'est plus sérieux, reprit-elle, et si ce n'est pas assez d'une, vous n'avez qu'à vous réunir j)our me disputer sa conquête; je vous brave toutes les trois. Allez, divine Doris, charmante Lucinde, merveilleuse Clarice, allez étaler à ses yeux tout ce que la coquetterie et la beauté ont de .séduisant : je m'en moque. Elle dit ces mots d'un ton résolu à faiie trembler ses rivales.

Cléon païut sombie et rêveur à l'arrixée d'A-

• Ol\0 C O \ T r s M O il A 1 \.

risle; cl (.l;irK'i> prit .wvc le j>liilosoplic Taii- réservé (lu in\slère. On parla ])eii, mais on lorgna beaiu'onj). Arisfe se leliianl dans son appartenient le lroii\a meublé avec loutes les recherches <1u luxe. O Ciel! dil-il à la compagnie qui, pour s'amuser, [y avail conduit, o C^iel ! n'est -il pas ridicule ijue tout cet appareil soit dressé ()our le sommeil d'iui homme? Est-ce ainsi que l'on dormait à LacédémonePO Lycurgue! que dirais-tu? Une toilette à moi! c'est se moquer. Me prendon pour un Sybarite? Je me retire, je n'y saurais tenir. Voulez- vous, lui dit Clarice, que l'on démeuble exprès pour vous? Jouissez, croyez-moi, des douceurs de la vie quand elles se présentent : un philosophe doit savoir se passer de tout et s'accommoder de tout. A la bonne heure, dit -il en s'apaisant, il faut bien vous complaire; mais je ne dormirai jamais sur ce monceau de duvet. Ma foi, dit-il en se couchant, la mollesse est une jolie chose ! et le sa^e s'endormit.

Ses sonores lui rappelèrent son entretien avec Clarice; et U se réveilla dans la douce idée cpie celte vertu de convention, qu'on nomme sagesse dans les femmes, lui résisterait faiblement.

Il n'était pas levé encore, un laquais vint lui proposer le bain. Le bain était d'un bon j>résa§e. Soit, dit-il, je me baignerai : le bain est d'institution naturelle. Quant aux parfums , la terre nous les donne; ne dédaignons pas ses présents. Il eût bien voulu faire usage (le cette loilelte

Le philosophe soi-disant. 241 qu'il voyait dressée; mais la pudeur le retint. Il se contenta de donner à sa négligence philosophique l'air le plus décent qu'il lui fut possible ; et le miroir fut vingt fois consulté. Comme vous voilà fait! lui dit Clarice en le voyant paraître: pourquoi n'être pas mis comme tout le monde ? Cet habit , cette coiffure , vous donnent un air commun que vous n'avez pas naturellement. — Eh ! madame , est - ce à l'air qu'on doit juger les hommes? voulez -vous que je me soumette aux caprices de la mode, et que je sois mis comme vos Cléons? — Pourquoi non, monsieur? Savezvous bien qu'ils tirent avantage de votre simplicité, et que c'est là sur-tout ce qui affaiblit dans les esprits la considération qui vous est due? Moi-même, pour vous rendre justice, j'ai besoin de ma réflexion : le premier coup-d'œil est contre vous ; et c'est bien souvent ce premier coup-d'œil qui décide. Pourquoi ne pas donner à la vertu tous les charmes qu'elle peut avoir ? — Non , madame , l'artihce n'est pas fait pour elle : plus elle est nue, plus elle est belle; on la déguise en voulant l'orner. — Eh bien! monsieur, qu'elle se contemple elle seule tout à son aise ; quant à moi , je vous déclare que cet air rustique et bas me déplaît. N'est -il pas singulier qu'ayant reçu de la nature une figure distinguée , on fasse gloire de la dégrader? — Mais, madame, que diriezvous , si un philosophe prenait soin de sa parure et se composait comme vos marquis? — Je

Contes Moraux, I. l'-*

•i.L\'l C O N T F. S lAT O U \ Il X.

(lirais : il cliciclic à plaire, cl il fait bien; car ne vous llallcz pas, Ariste, on ne |)laît fpravec beaucoup de soin. — Ali ! je ne désire rien tant rpie d'y réussir à vos yeux. Si ce soin vous occupe, reprit Clàrice avec un regard tendre, donne/--y (lu moins ini ({uart d'heure. Jasmin, Jasmin, allez coifïer monsieur, Ariste, en rougissant, se rendit enfin à ces douces instances. Yoilà le sa<;e à sa toilette.

La main légère de Jasmin arrange avec art ses cheveux; sa physionomie se déploie ; il admire la métamorpliose, il a peine à la concevoir. Que diront-ils en me voyant? se demandait-il à luijiième. Ils diront ce qni leur plaira; mais le philosophe a fort bonne mine. Il se présente enflé d'orgueil , mais avec un air gauche et timide. Oh ! pour le coup, dit Clarice, voilà un joli homme; Il n'y a plus (|ue cet habit dont la couleur afflige mes yeux. — Ah! madame, au nom de ma gloire, laissez-moi du moins ce caractère de la gravité de mon état! — Eh! quel est, s'il vous plaît, cet état chimérique qui vous tient tellement à ca ur? J'approu\e fort que l'on soit sage; mais il me semble que toutes les couleurs sont égales pour la sagesse. Ce marron de M, Guillaume est-il plus dans la nature que le bleu céleste et que le gris-de-lin? Par quel caprice imiter plutcjt, dans vos vêtements, l'enveloppe du marron que la feuille de la rose , ou que la touffe de ce lilas dont se couronne le printemps ? Ah !

LE PHILOSOPHE SOI-DISANT. l[(^

pour moi, je vous avoue que le gris-de-Iin me charme la vue : cette couleur a je ne sais quoi (le tendre qui va jusqu'à Tame; et je vous trouverais le plus joli homme du monde avec un habit gris-de-lin. — Gris-de-lin ! madame : ô Ciel ! im philosophe gris-de-lin! — Oui, monsieur, grisde-lin clair; que voulez-vous? c'est ma folie. En écrivant à Paris tout-à-1 heure , vous pourriez l'avoir demain à midi, n'est-ce pas? — Quoi! madame.... — Un habit de campagne de la couleur de mes rubans. — Non, madame, il n'est pas possible. — Pardonnez -moi, rien n'est plus aisé; les ouvriers n'ont qu'à passer la nuit, — Hélas! il s'agit bien du temps qu'ils emploieront à me rendre ridicule! considérez, je vous supplie, que ce serait une extravagance à me perdre de réputation. — Eh bien ! monsieur, quand vous aurez perdu cette réputation, vous vous en donnerez une autre ; et il y a à parier que vous gagnerez au change. — Je vous jure, madame,

qu'il m'est affreux de vous déplaire; mais —

Mais vous m'impatientez; je n'aime pas à être contrariée. Il 'est bien singulier, poursuivit -elle d'un air de dépit, que vous me refusiez une bagatelle. L'importance que vous y mettez m'apprend à m'observer moi-même sur quelque chose de plus sérieux. A ces mots, elle sortit, et laissa le philosophe confondu qu'un incident aussi léger vint détruire ses espérances. Gris-de-lin! disaitil; gris-de-lin! quel ridicule! quel contraste! Elle

iG.

9/i/î C ONTIS JMOUADX.

le vciil, il faut bien s y résoudre; et le philosophe écii\il.

A oiis êtes obéie, madame, dit-il à Clarice en rahordant. Vous en a-l-il coûté beaucoup? lui demanda -l -elle avec un sourire dédaigneux. — Beauconp, madame, et plus que je ne puis dire; mais enfin vous l'avez voulu, ToutC la société admira la coiffure du philosophe; la présidente sur- tout jnrait ses grands dieux qu'eL'e n'avait jamais vu d'homme plus noblement coiffé. Ariste lui rendit grâce d'un compliment si flatteur. Bon, reprit-elle, des compliments! je n'en fais jamais; c'est la fausse monnaie du monde. Rien n'est mieux vu , s'écria le sage ; cela mérite d'être écrit. On s'aperçut que la présidente engageait l'attaque, et on les laissa en liberté. Vous croyez donc, lui dit-elle, qu'il n'y a que vous qui fassiez des sentences? Je suis philosophe aussi, telle que vous me voyez. — Vous , madame ! et de cpielle secte? stoïcienne? épicurienne? — Oh! ma foi, le nom n'y fait rien. J'ai dix mille écus de rente, je les dépense gaiement ; j'ai de bon vin de Champagne que je bois afec mes amis; je me porte bien; je fais ce qui me plaît, et laisse vivre chacun à sa guise. Voilà ma secte. — C'est fort bien fait ; et voilà précisément ce qu'enseigne Épicure. — Je vous déclare, moi, qu'on ne m'a rien enseigné : tout cela vient de ma fête. Il y a vinot ans que je n'ai lu que la liste de mes vins et le menu de mon soupe. — Mais sur ce pied-

là, VOUS devez être la plus heureuse femme du monde? — Heureuse; non pas lout-à-fait : il -me manque un mari à ma façon. Mon président était une bète; il n'était bon qu'au jialais : cela savait les lois, voilà tout. Je veux un homme qui sache m'aimer, et qui ne s'occupe que de moi seule. -. — Vous en trouverez mille, madame. — Je n'en veux qu'un ; mais je veux qu'il soit bon. La naissance , la fortune , tout cela m'est égal ; je ne m'attache qu'à la personne. — En vérité, madame, vous m'étonnez : vous êtes la première femme en qui j'aie trouvé des principes. Mais estce bien précisément un mari que vous voulez ?

— Oui, monsieur, un mari qui m'appartienne dans toutes les formes. Ces amants sont tous des fripons qui nous trompent, qui nous quittent, sans qu'il nous soit permis de nous plaindre. Au lieu qu'un mari est à nous à la face de l'univers ; et si le mien osait me manquer, je veux pouvoir, mon titre à la main, aller donner, en tout bien et en tout honneur, cent soufflets à l'insolente qui me l'aurait enlevé. — Fort bien, madame, fort bien; le droit de propriété est un droit inviolable. Mais savez -vous qu'il est peu d'ames comme la vôtre ? Quel courage ! quelle vigueur !

— Oh ! j'en ai comme une lionne. Je sais que je ne suis pas jolie; mais dix mille écus de rente, en présent de noces, valent bien les gentillesses d'une Lucinde ou d'une Claricc; et, quoique l'amour soit rare dans ce siècle, oa doit en avoir

2^G C ONT F. s MOU AUX.

j)()iir dix niiIK^ ('■eus. Col entretien les ramcwia au cliatoaii, comme on annonçait le sonpé.

Arisle parnt plongé dans des réllexions sérieuses : il balanrait les avantages et les inconvénients (ju'il \ aurait à épouser la piésuleiile, et calculait combien ime ienune de cinquante ans pouvait vivre encore, en sal)lant tous los soirs sa bouteille de vin de Clhampagne. La dispute qui s'éleva entre Clarice et madame de Ponval le tira de sa rêverie. Doris jfit naître cette dispute. Est-il possible, dit-elle, cpie la présidente ait pu soutenir pendant une heure le téte-à-tète d'un philosophe, elle qui bâille dès qu'on lui parle raison ? Ma foi, répliqua madame de Ponval, c'est que votre raison n'a pas le sens commun : demandez à cet homme sage , si la mienne n'est pas la bonne. Nous parlions de l'état qui convient à une honnête femme ; et il est d'accord avec moi qu'un bon mari est ce qu'il y a de mieux. Ah, fi! s'écria Clarice. Sommes-nous faites pour être esclaves? et cpie devient cette liberté, cjui est le premier de tous les biens? Cléon se déchaîna contre ce .système de la liberté : il soutint cjne le lien des cœurs n'était rien moins qu'un esclavage. La présidente vint à l'appui , et déclara qu'elle ne distinguait point l'amour de la liberté de l'amour du libertinage. Je veux, disait -elle, que ce verre de vin soit le dernier de ma vie, si je compte jamais sur un homme, qu'il n'ait signé le serment d'être à moi. Tout le reste n'est

LE PHILOSOPHE SOI-DISAZVT. i'a-T

(jue fleurette. Et voilà précisément, disait Clarice, ce que le mariage a dhumiiiaut : l'amour, avec sa liberté, perd toute sa délicatesse. N'est-ce pas, monsieur? demandait-elle au philosophe. — Mais, madame, je pensais comme vous; cependant il faut avouer que si la liberté a ses charmes, elle a ses dangers, ses écueils : les inclinations heureuses sont un si grand bien, et Tinconstance est si naturelle à l'homme, que lorsqu'il éprouve un penchant louable, il fait prudemment de s'oter à lui - même le funeste pouvoir de changer. — Vous l'entendez , mesdames ? Voilà de mes gens : cela ne flatte point; c'est ce qui s'appelle un philosophe. Tâchez de le scdiiire, si vous pouvez; pour moi, je me retire enchantée. Adieu, philosophe ; j'ai besoin de repos ; je n'ai pas fermé l'œil la nuit dernière; et il me tarde d'être endormie, pour avoir le plaisir de rêver. Elle accompagna cet adieu d'un coup-d'œil passionné où pétillait le vin de Champagne. Mesdames, dit Lucinde, avez -vous aperçu ce regard? Vraiment, reprit Doris, elle est folle d'Ariste ; cela est clair. — De moi , madame ! vous n'y pensez pas ; nos goûts, je crois, ni nos caractères ne sont pas faits pour aller ensemble. Je bois peu, je jure encore moins, et je n'aime pas qu'on m'enchaîne. — Aii! monsieur, dix mille écus de rente! — Dix mille écus de rente, madame, sont une insulte, quand on en parle à mes pareils.

Ces propos furent rendus le lendemain à la

2*48 r. O N T F s T\I o r. A tT X.

présidente. Ah! l'insolent, dit -elle : je snis piquée; ■\(»(is le verrez à mes genoux. Je passe légèrement sur les réflexions nocturnes du sage Ariste. Un bon carosse , un appartement commotic , bien éloigné de celui de madame, et le meilleur cuisinier de Paris : tel était son plan de vie. Nos philosophes, disait-il, murmurerf)nt peut-être un peu; mais je leur ferai bonne chère. D'ailleurs inic laide femme a quelque chose de philoso|)hique : au moins ne me soupçonnera- 1- on pas d'avoir cherché le plaisir des sens.

Le joiu' de son triomphe arrive, et Thabit grisde-lin aussi. Il le contemple; il rougit de vanité, plutôt que de pudein\ Cependant Cléon vient le voir avec Fair d'un homme agité rpii se possède; et après avoir jeté un o'il d'indignation sur les apprêts de sa parure : Monsieur, lui dit -il, si j'avois à faire à un homme du monde, je lui proposerais, pour début, de se couper la gorge avec moi. Mais je parle à un philosophe , et je ne viens faire assaut avec lui que de franchise et de vertu. De quoi s'agit -il? lui demanda le sage, un peu interdit de ce préambide. .l'aimais Clarice, monsieur, reprit Cléon; elle m'aimait, nous allions être unis. Je ne sais quelle révolution s'est faite tout- à- coup dans son ame ; mais elle ne veut plus entendre parler ni de mariage, ni d'amour. Je n'ai eu d'abord que des soupçons sur la cause do son changement; mais cet habit gris-de-lin le? confirme. Le gris-de-lin est sa folie; vous

prenez ses couleurs ; yous êtes mon rival. — IMoi, monsieur! — Je n'en puis clouter, et toutes les circonstances qui l'attestent se présentent en foule à mon esprit. Vos promenades secrètes , vos propos à l'oreille , des regards , des mots échappés, sa haine sur-tout contre la présidente, tout vous trahit , tout sert à m'éclairer. Voici donc , monsieur , ce que je vous propose. Il faut que Tun de nous cède la place. La violence est un moyen injuste , la générosité va nous mettre d'accord. J'aime , j'idolâtre Clarice ; j'étais heureux sans vous ; je puis l'être encore ; mes soins , le temps , votre absence peuvent la ramener à moi. Si au contraire il faut que j'y renonce, vous voyez un homme au désespoir, et la mort sera mon recours. Jugez, Ariste, si votre situation est la même; consultez -vous, et répondezmoi. S'il y va du bonheur de votre vie à me céder votre conquête, je n'exige rien, et je me retire. Allez, monsieur, lui répondit le philosophe avec un air serein, vous ne vaincrez point Ariste en générosité; et, quoi qu'il m'en coûte , je vous prouverai que je méritais cette marque d'estime. Enfin , dit-il dès que Cléon fut sorti , voilà une occasion de montrer une vertu héroïque. Ah ! ah ! messieurs les gens du monde, vous apprendrez

à nous admirer Ils ne le sauront peut-être

pas Oh! que si. Clarice en fera confidence à

ses amies ; celles-ci le diront à d'autres ; l'aventure est assez rare pour faire du bruit. Après

•2bO CONTES Mon A IT \.

t()iii,lc pls-allrr sein de I;» publier moi-même; il laiil <|iio le l>ien soit coiiiiii ; il irimjjorlc [)ar quelle voie. JNolre sièele a besoin de ces exemples ; ce sont (les leçons pour riiumanité

Cependant n'allons pas être vertueux en dupe, nous dessaisir de Clarice av.iiil (jue d'être sûr de la présidente; voyons ce que le vin de Cbampagne et le sommeil auront j)roduit.

En réflécliissant ainsi sur sa conduite, le pbilosophe s'habilla. L'industrieux 'Jasmin se surpassa dans sa coillure. L'habit gris-de-lin hit mis, devant le miroir, avec une secrète complaisance; et le sage sortit radieux, pour se rendre chez la présidente, qui le reçut avec un cri de surprise. IMais passant tout-à-coup de la joie à la conhision : Je reconnais, dit-elle, la couleur favorite de Clarice : vous êtes attentif à étudier ses goiits. Allez, Ariste, allez faire valoir les soins que vous prenez de lui plaire ; ils auront sans doute leur prix. Mon ingénuité naturelle , répondit le philosophe, ne me permet pas de vous dissimider que, dans le choix de cette couleur, je n'ai suivi que son caprice. Je ferai plus, madame, j'avouerai que mon premier désir a été de plaire à ses yeux. Le plus sage n'est pas sans faiblesse ; et quand une femme nous prévient par des attentions flatteuses, il est difficile de n'en être pas touché. Mais que ma reconnaissance est affaiblie! je me le reproche, madame, et vous devez vous le reprocher. — Ah! philosophe, que n'est-il vrai!

LE PniLOSOPHE SOI-DTSANT. 20 1

JVIais ce gris-de-lin confond mes idées. — Eli bien! madame, je Tai pris à regret, je vais le quitter avec joie; et si ma première simplicité.... — Non, demeurez, je vous trouve charmant; mais que dis-je? Ah! qu'on est heureux d'être si beau ! Ariste, que ne suis-je belle! — Eh quoi! madame, ne savez-vous pas que la laideur et la beauté n'existent que dans l'opinion? Rien n'est beau, rien n'est laid en soi. La beauté d'un pays n'est rien moins que la beauté d'un autre ; autant d'hommes, autant de goûts. Vous me flattez, dit la présidente avec une pudeur enfantine, et faisant semblant de rougir; mais je ne sais que trop, hélas! que je n'ai rien de beau que l'ame. — Eh bien! n'est-ce pas la beauté par excellence, la seule digne de toucher un cœur? — Ah! philosophe, croyez-moi, cette beauté seule a peu de charmes. — Elle en a peu sans doute pour le vulgaire; mais, encore une fois, vous n'en êtes pas réduite là. N'est-ce rien qu'un air noble, un regard imposant, une physionomie de caractère? Et depuis quand la majesté n'est- elle plus la reine des grâces? — Et mon embonpoint, qu'en dites-vous? ■ — Ah! madanie, l'embonpoint, qui est un excès parmi nous, est une beauté en Asie. Croyez-vous, par exemple , que les Turcs ne se connaissent pas en femmes? Eh bien! toutes ces tailles élégantes qu'on admire à Paris , ne seraient pas mêmes reçues dans le sérail du Grand-Seigneur; et le Grand-Seigneur n'est pas dupe. En un mof,

.i5o CONTr s MORAUX.

t()ul,lo pls-allor sera de la publier moi- mém ; il faut que le bien soit connu ; il n'importe pt' rpicllc voie. Notre siècle a besoin de ces exein

pies; ce sont des leçons pour Tliumanité

Cependant n'allons pas être vertueux en dup-, nous dessaisir de Clariee avant (jue d'être sr de la présidente; voyons ce que le vin (le Chaipagne et le sonniieil amont produit.

En réfléchissant ainsi sur sa conduite, le pilosophe s'habilla. L'industrieux 'Jasmin se srpassa dans sa coiffure. L'habit gris-de-lin fut mi, devant le miroir, avec une secrète complaisanc; et le sage sortit radieux, pour se rendre cliez;i présidente, qui le reçut avec un cri de surpris. Mais passant tout-à-coup de la joie à la confsion : Je reconnais, dit-elle, la couleur favor:^ de Clariee : vous êtes attentif à étudier ses goùî. Allez, Ariste, allez faire valoir les soins que a os prenez de lui plaire ; ils auront sans doute 1er prix. Mon ingénuité naturelle , répondit le pilosophe, ne me permet pas de vous dissimuT que, dans le choix de cette couleur, je n'ai su/' c[ue son caprice. Je ferai plus, madame, j'avourai que mon premier désir a été de plaire à ss yeux. Le plus sage n'est pas sans faiblesse ; f quand une femme nous prévient par des attelions flatteuses, il est difficile de n'en être ps touché. Mais que ma reconnaissance est affaibli! je me le reproche, madame, et vous devez voi. le reprocher. — Ah! philosophe, que n'est-il vm!

lais ce gris-de-lin confond mes idées. — Eh bien! ladame, je l'ai pris à regret, je vais le quitter c/ec joie; et si ma première simplicité....— Non, omeurez , je vous trouve charmant; mais que cs-je? Ah! qu'on est heureux d'être si beau! iste, que ne suis-je belle! — Eh quoi! madame, c savez-vous pas que la laideur et la beauté lexistent que dans l'opinion? Rien n'est beau, r3n n'est laid en soi. La beauté d'un pays n'est r3n moins que la beauté d'un autre ; autant (hommes, autant de goûts. Vous me flattez, dit 1. présidente avec une pudeur enfantine, et faisnt semblant de rougir; mais je ne sais que trop, blas! que je n'ai rien de beau que l'ame. — Eh b^n! n'est-ce pas la beauté par excellence, la seule cci,ne de toucher un cœur? — Ah! philosophe, coyez-moi, cette beauté seule a peu de charmes. —Elle en a peu sans doute pour le vulgaire; mais, ecore une fois, vous n'en êtes pas réduite là. îest-ce rien qu'un air noble, un regard imposnt, une physionomie de caractère? Et depuis qand la majesté n'est-elle plus la reine des gàces? — Et mon embonpoint, qu'en dites-vous? — Ah! madame, l'embonpoint, qui est un excès prmi nous, est une beauté en Asie. Croyez-vous, pr exemple , que les Turcs ne se connaissent ps en femmes? Eh bien! toutes ces tailles élégntcs qu'on admire à Paris , ne seraient pas lèmes rerues dans le sérail du Grand-Seigneur; e le Grand-Seigneur n'est pas dupe. En un mot*,

la santé brillaiiU> csi la mère des plaisirs, et l'embonj)oiiil en est le symbole. — Vous réussirez à me faire croire que ma graisse ne me messied point; mais ce nez qui ne finit pas, et qui va toujours devant mon visage? — Eh! boji dieu, de (juoi vous plaignez-vous? Est-ce que les nez des dames romaines finissaient? Voyez tous les bustes antiques. — Au moins n'avaient-elles pas cette grande bouche et ces grosses lèvres. — Les grosses lèvres , madame , sont le charme des beautés africaines: ce sont comme deux coussins où la douce et tendre volupté repose. A l'égard d'une bouche bien fendue, je ne connais rien qui donne à la physionomie plus d'ouverture et de gaîté. — Il est vrai , quand les dents sont belles ; mais ,

par malheur — Allez à Siam ; les belles dents

sont pour le peuple, et c'est une honte que d'en avoir. Ainsi tout ce qu'on appelle beanté dépend du caprice des hommes; et la seule beauté réelle est l'objet qui nous a charmé. Serais-je la vôtre, mon cher philosophe? lui demanda la présidente en se couvrant de son éventail. — Pardon, madame, si j'hésite. Ma délicatesse me rend timide; et je fais profession d'un désintéressement qui ne vous est pas assez connu encore pour être au-dessus du soupçon. Vous m'avez parlé de dix mille écus de rente; et cet article me fait trembler. — Allez, monsieur, vous êtes trop juste pour m'attribuer des soupçons si bas ; c'est Clarice qui vous arrête; je vois vos détours ; laissez-

LE PIIILOSOPIir SOI-DISANT. 253

moi. — Oui , je vous laisse , pour aller m'acquitter de la parole que je viens de donner à Cléon. Il était congédié; il s'en est plaint à moi; et je lui ai promis d'engager Clarice à lui accorder sa main. Croyez à présent que je l'aime. — Est-il possible? Ah ! vous m'enchantez ; je ne résiste point à ce sacrifice. Allez la voir; je vous attends, ne me faites pas languir ; ce soir nous quittons la campagne.

Je m'admire, disait- il en s'en allant, d'avoir l'audace de l'épouser ; elle est affreuse, mais elle est riche. Il arrive chez Clarice ; il la trouve à sa toilette , et Cléon auprès d'elle , qui prit , en le voyant, le maintien d'un homme accablé. Ah! le joli habit ! s'écria-t-elle ; approchez donc que je vous voie. Il est délicieux, n'est-ce pas, Cléon? C'est moi , qui l'ai choisi. Je le vois bien, madame, répondit Cléon d'un air sombre. Laissons ce ba- ^linage, interrompit le philosophe. Je viens me ii7Stifier d'un crime dont on m'accuse, et remplir un devoir sérieux. Cléon vous aime, vous l'avez aimé : il perd votre cœur , dit-il , et c'est moi qui en suis la cause. — Oui, monsieur ; pourquoi ce mystère ? Je viens de le lui déclarer. — Et moi , madame, je vous déclare que je ne ferai point le malheur d'un homme estimable qui vous mérite , et qui meurt s'il ne vous obtient. Je vous aime autant qu'il peut vous aimer ; c'est un aveu que je fais sans honte; mais son inclination a, de plus que la mienne, la force invincible de

^54 C O TV T K s ^J <) n A IJ X.

riiabitiulc; et peiil-tlrc aussi troiivcral-jo en moimême (les ressources qu'il n'a pas en lui. Ali! riiomme étonnant! s'écria Clléon en eml)rassant le philosophe; que vous dirai-je? Vous me confondez. 11 n'y a pas de quoi, reprit humblement Ariste : voire générosité m'a donné l'exemple; je ne lais que vous imiter. Tenez, mesdames, dit Clarice à Lucinde et à Doris cju'elle vit paraître, venez être témoins du triomphe de la philosophie. Ariste me cède à son rival, et sacrifie son amour pour moi au bonheur d'un homme qu'il connaît à peine. L'étonnement et l'admiralion furent joués d'après nature; et Ariste, prenant la main de Clarice qu'il mit dans celle de Cléon, savourait à longs traits, avec une orgueilleuse modestie, les douceurs de l'adoration. Soyez heureux, leur dit-il, et cessez de vous étonner d'un effort qui, tout pénible qu'il est, a sa récompense en luimême. Que serait-ce donc qu'un philosophe , si la vertu ne lui tenait pas lieu de tout? A ces mots, il se retira, comme pour se dérober à sa gloire. La présidente attendait le philosophe. En est-ce fait? lui demanda-t-elle. — Oui, madame , ils sont unis; je suis à moi, et je suis à vous. — Ah! je triomphe ; vous êtes à moi ; venez donc que je vous enchaîne. — Ah! madame, dit-il en tombant à ses genoux , quel empire vous avez pris sur moi ! O Socrate ! ô Platon ! qu'est devenu votre disciple? Le reconnaissez- vous encore dans cet état d'avilissement ? Comme il parlait ainsi , la

présidente avait pris un riil)an couleur de rose qu'elle attachait au cou du sage ; et imitant Lucinde de l'Oracle , avec un air enfantin le plus plaisant du monde, elle l'appelait du nom de Charmant. Juste Ciel ! que deviendrais -je, si quelqu'un savait Ah! madame, disait -il, fuyons,

éloignons- nous d'une société qui nous observe; épargnez-moi l'humiliation. — ^ Qu'appelez- vous humiliation? Je veux cjue vous fassiez gloire à leurs yeux d'être à moi , de porter ma chaîne. A ces mots, la porte s'ouvre ; la présidente se lève tenant le philosophe en lesse. Le voilà, dit- elle à la compagnie qui l'environna tout -à- coup, le voilà cet homme si fier, qui soupire à mes genoux pour les beaux yeux de ma cassette ; je vous le livre ; mon rôle est joué. A ce tableau le plafond retentit du nom de Charmant et de mille éclats de rire. Ariste , s'arrachant les cheveux et déchirant ses vêtements de rage, se répandit en injures sur la perfidie des femmes, et alla composer un livre contre son siècle , où il déclara hautement qu'il n'y avait de sage que lui.

w^Wt'

a58 CONTES MOR4UX.

modestie charmante. Non , certainement, dit M. de Fonrose, qui ne put dissimuler plus long-temps rémotiou qu'elle lui causait; non, vous nV'tes pas faite pour souffrir ; et la fortune est bien injuste! Est-il possible, aimable personne, que tant de charmes soient ensevelis dans ce désert, sous ces habits? La fortune, monsieur, reprit Adélaïde ( c'était le nom de la bergère, la fortune n'est cruelle que lorsqu'elle nous ôte ce qu'elle nous a donné. Mon état a ses douceurs pour qui n'en connaît pas d'autres ; et l'habitude vous fait des besoins que n'éprouvent pas les pasteurs. Cela peut être, dit le marquis, pour ceux que le Ciel a fait naître dans cette condition obscure ; mais vous, fille étonnante, vous que j'admire, vous qui m'enchantez, vous n'êtes pas née ce que vous êtes : cet air, cette démarche, cette voix, ce langage, tout vous trahit. Deux mots que vous venez de dire annoncent un esprit cultivé , une ame noble. Achevez, apprenez-nous quel malheur a pu vous réduire à cet étrange abaissement. Pour un homme dans l'infortune, répondit Adélaïde , il y a mille moyens d'en sortir ; pour une femme , vous le savez , il n'y a de ressource honnête que dans la servitude; et dans le choix des maîtres, on fait bien, je crois, de préférer les bonnes gens. Vous allez voir les miens; vous serez charmés de l'innocence de leur vie , de la candeur, de la simplicité, de l'honnêteté de leurs mœurs.

LA BERGÈRE DES ALPES. StSg

Comme elle parlait ainsi, on arrive à la cabane. Elle était séparée par une cloison de Fétable où rinconnne fit entrer ses moutons, en les comptant avec l'attention la plus sérieuse , et sans daigner s'occuper davantage des étrangers qui la contemplaient. Un vieillard et sa femme, tels qu'on nous peint Philémon et Baucis, vinrent audevant de leurs hôtes avec cette honnêteté villageoise qui nous rappelle l'âge d'or. Nous n'avons à vous offrir, dit la bonne femme, que de la paille fraîche pour lit, du laitage, du jfruit et du pain de seigle pour nourriture ; mais le peu que le Ciel nous donne , nous le partagerons avec vous de bon cœur. Les voyageurs, en entrant dans la cabane furent surpris de l'air d'arrangement que tout y respirait. La table était d'une seule planche du noyer le plus poli ; on se mirait dans l'émail des vases de terre destinés au laitage. Tout présentait l'image d'une pauvreté riante et des premiers besoins de la nature agréablement satisfaits. C'est notre chère fille, dit la bonne femme, qui prend soin du ménage. Le matin, avant que son troupeau s'éloigne dans la campagne , et tandis qu'il commence à paître , autour de la maison, l'herbe couverte de rosée, elle lave, nettoie, arrange tout avec une adresse qui nous enchante. Quoi ! dit la marquise , cette bergère est votre fille ? Ah ! madame , plût au Ciel ! s'écria la bonne vieille : c'est mon cœur qui la nomme ainsi, car j'ai pour elle l'amour d'une mère; mais

aOb CONTKS MORAUX.

je ne suis pas assez heureuse pour l'avoir portée dans mon sein ; nous ne sommes pas dignes de l'avoir ("ait naître. — Qui est-elle doue ? d'où vientelle? et quel malheur l'a réduite à la condition des bergers? — Tout cela nous est inconiui. Il y a quatre ans qu'elle vint, en habit de paysanne, s'offrir pour garder nos troupeaux : nous l'aurions prise j)our rien, tant sa bonne mine et la douceur de sa parole nous gagnaient le cœur à l'un et à l'autre. Nous nous doutâmes qu'elle n'était pas une villageoise ; mais nos questions l'affligeaient, et nous crûmes devoir nous en abstenir. Ce respect n'a fait qu'augmenter à mesure que nous avons mieux connu son ame ; mais plus nous voulons nous abaisser devant elle , plus elle s'humilie devant nous. Jamais fille n'a eu pour ses père et mère des attentions plus soutenues, ni des empressements plus tendres. Elle ne peut nous obéir, car nous n'avons garde de lui conmiander ; mais il semble qu'elle nous <levine , et tout ce que nous pouvons souhaiter est fait avant que nous nous apercevions qu'elle y pense. C'est im ange descendu parmi nous pour consoler notre vieillesse. Fà que fait-elle actuellement dans l'élable ? demanda la marquise. — Elle donne au troupeau une litière fraîche ; elle trait le lait des brebis et ties chèvres. Il semble que ce laitage, pressé de sa main, en devienne plus délicat; moi, qui vais le vendre à la ville, je ne puis suffire au tlébit ; on le trouve

délicieux. Cette chère enfant s'occupe, en gardant son troupeau , à des ouvrages de paille et d'osier que tout le monde admire. Je voudrais que vous vissiez avec quelle adresse elle entrelace le jonc flexible. Tout devient précieux sous ses doigts. Vous voyez, madame, poursuivit la bonne vieille, vous voyez ici l'image d'une vie aisée et tranquille ; c'est elle qui nous la procure. Cette fille céleste n'est occupée qu'à nous rendre heureux. Estelle heureuse elle-même ? demanda monsieur de Fonrose. Elle tâche de nous le persuader, reprit le vieillard ; mais j'ai fait souvent apercevoir à ma femme , qu'en revenant du pâturage elle avait les yeux mouillés de larmes et l'air du monde le plus affligé. Dès qu'elle nous voit elle affecte de sourire; mais nous voyons bien qu'elle a quelque peine qui la consume : nous n'osons la lui demander. Ah ! madame, dit la vieille femme, quelle pitié me fait cette enfant lorsqu'elle s'obstine à mener paître ses troupeaux malgré la pluie et la gelée ! Cent fois je me suis mise à genoux pour obtenir qu'elle me laissât prendre sa place ; ma prière a été inutile. Elle s'en va au lever du soleil , et revient le soir transie de froid. Jugez, me dit-elle avec tendresse, si je vous laisserais quitter votre foyer et vous exposer , à votre âge , aux rigueurs de la saison; à peine y puis -je résister moi-même. Cependant elle apporte sous son bras le bois dont nous nous chauffons ; et quand je rae plains de la fatigue qu'elle se donne : Laissez,

àG% «(IN T F. S M O R A IJX.

laissez, dit -elle, ma bonne iinèic; c'est pai' Texercice qne je me gaianlis dn froid ; le travail est fait |)()nr mon âge. Enfin, madame, elle est bonne autant qu'elle est belle; et mon mari et moi nous n'en parlons jamais qne les larmes aux yeux. Et si on vous Tenlcvait? demanda la marquise. IVous perdrions, interrompit le vieillard, tout ce que nous avons de plus cher au monde; mais si elle devait être lieureusc, nous mourrions contents avec cette consolation, llélas! oui, reprit la vieille en versant des pleurs, que le Ciel lui accorde une fortune digne d'elle , s il est possible ! Mon espérance était que cette main si chère me fermerait les yeux ; mais je l'aime plus que que ma vie. Son arrivée les interrompit.

Elle parut avec un seau de lait d'une main , de l'autre un panier de fruits; et, après les avoir salués avec une grâce charmante, elle se mit à vaquer au soin du ménage, comme si personne ne s'occupait d'elle. Vous vous donnez bien de la peine, ma chère enfant, lui dit la marquise. Je tâche, madame, répondit -elle, de remplir l'intention de mes maîtres, qui désirent vous recevoir de leur mieux. Vous ferez, poursuivit- elle en déployant sur la table un linge grossier, mais d'une extrême blancheur , vous ferez un repas frugal et champêtre. Ce pain n'est pas le plus beau du monde , mais il a beaucoup de saveur ; les œufs sont frais , le laitage est bon , et les fruits que je viens de cueillir sont tels que la saison

LA BERGÈRE DES ALPES. a63

les donne. La diligence , Taltention , les grâces nobles et décentes avec lesquelles cette bergère merveilleuse leur rendait tous les devoirs de l'hospitalité, le respect qu'elle marquait à ses maîtres, soit qu'elle leur adressât la parole, soit qu'elle cherchât à lire dans leurs yeux ce qu'ils désiraient qu'elle fit , tout cela pénétrait d'étonnement et d'admiration monsieur et madame de Fonrose. Dès qu'ils furent couchés sur le lit de paille fraîche qu'elle avait préparé elle - même : Notre aventure tient du prodige , se dirent-ils l'un à l'autre ; il faut éclaircir ce mystère ; il faut emmener avec nous cette enfant.

Au point du jour, l'un des gens qui avaient passé la nuit à faire réparer leur voiture , vint les avertir qu'elle était en état. Madame de Fonrose , avant de partir, fit appeler la bergère. Sans vouloir pénétrer, lui dit- elle, le secret de votre naissance et la cause de votre infortune, tout ce que je vois, tout ce que j'entends m'intéresse à vous. Je vois que votre courage vous a élevée au-dessus du malheur, et que vous vous êtes fait des sentiments conformes à votre condition présente : vos charmes et vos vertus la rendent respectable; mais elle est indigne de vous. Je puis, aimable inconnue , vous faire un meilleur sort : les intentions de mon mari s'accordent parfaitement avec les miennes. Je tiens à Turin un état considérable; il me manque une amie, et je croirai rapporter de ces lieux un trésor inestimable,

;/G4 r. oivïES MORAUX,

si vous voulez nraccomp.igncr. Kcaiiez de la proposition, (le la prière que je nous fais, loule idée de servitude : je ne vous crois pas faite pour cet état; mais quand ma prévention me tromperait, j'aime mieux vous élever au - dessus de votre naissance , que de vous laisser au - dessous. Je vous le répète, cest une amie que je veux m'attaclier. Du reste, ne soyez pas en peine du sort de ces bonnes gens ; il n'est rien que je ne fasse pour les dédommager de votre perte ; au moins auront -ils de quoi finir doucement leur vie dans l'aisance de leur état; et c'est de vos mains qu'ils recevront les bienfaits que je leur destine. Les vieillards , présents à ce discours , baisant les mains de la marquise et se prosternant à ses genoux, conjuraient la jeune inconnue d'accepter ces offres généreuses, lui représentaient, eu versant des larmes , qu'ils étaient au bord du tombeau , qu'elle n'avait d'autre consolation que de les rendre heureux dans leur vieillesse, et qu'à leur mort, livrée à elle-même, leur demeure deviendrait pour elle une effrayante solitude. La bergère , en les embrassant , mêla ses larmes avec les leurs ; elle rendit grâces aux bontés de monsieur et de madame de Fonrose avec luie sensibilité qui l'embellissait encore. Je ne puis, ditelle , accepter vos bienfaits. Le Ciel a marqué ma place, et sa volonté s'accomplit; mais vos bontés ont gravé dans mon ame des traits qui ne s'effaceront jamais. Le nom respectable de Fonrose

sera sans cesse présent à mon esprit. Il ne me reste qu'une grâce à vous demander, dit-elle en rougissant et en baissant les yeux , c'est de vouloir bien renfermer cette aventure dans un éternel silence, et laisser à jamais ignorer au monde le sort d'une inconnue qui veut vivre et mourir dans l'oubli. Monsieur et madame de Fonrose, attendris et affligés, redoublèrent mille fois leurs instances: elle fut inébranlable; et les vieillards, les voyageurs et la bergère se séparèrent les larmes aux yeux.

Pendant la route , monsieur et madame de Fonrose ne s'occuj^èrent que de cette aventure ; ils croyaient avoir fait un songe. L'imagination remplie de cette espèce de roman , ils arrivent à Turin. On se doute bien que le silence ne fut pas gardé; et ce fut un sujet inépuisable de réflexions et de conjectures. Le jeune Fonrose , présent à ces entretiens, n'en perdit pas une circonstance. Il était dans l'âge où l'imagination est la plus vive, et le cœur le plus susceptible d'attendrissement ; mais c'était un de ces caractères dont la sensibilité ne se manifeste point au dehors, d'autant plus violemment agités, quand ils viennent à l'être , que le sentiment qui les affecte ne s'affaiblit par aucune espèce de dissipation. Tout ce que Fonrose entend raconter des charmes, des vertus et des malheurs de la bergère de Savoie , allume dans son ame le plus ardent désir de la voir. Il s'en fait une image ([ui

■iGG C O N T F. s M O 1^ A ( X .

lui est sans cesse présente; il lui compare fout ce qu'il voit, et tout ce qu'il voit s'oHace au|)rès d'elle ; mais plus son impatience redouble, |)lus il a soin de la dissinuder. J.e séjour de l'urin lui est odieux. La vallée qui cache au monde son plus bel ornement, attire son aine tout entière. C'est là que le bonlienr rallcnd; mais si son projet est connu , il y voit les plus grands obstacles. On ne consentira jamais au voyage qu'il médite ; c'est une folie de jeune homme dont on appréhendera les conséquences ; la bergère elle-même, effrayée de ses poursuites, ne manquera pas de s'v dérober ; il la perd s'il en est connu. D'après toutes ces réflexions qui Toccupaient depuis trois mois, il prend la résolution de tout quitter pour elle, d'aller, sous l'habit de pasteur, la chercher dans la solitude, et d'y mourir, ou de l'en tirer.

Il disparaît ; on ne le revoit point. Ses parents qui l'attendent, en ont d'abord de l'inquiétude; leur crainte augmente chaque jour. Leur attente trompée jette la désolation dans la famille ; l'inutilité des recherches met le comble à leur désespoir. Une querelle , lui assassinat , tout ce qu'il y a de plus sinistre se présente à leur pensée; et ses parents infortunés finissent par pleurer la mort de ce fils, leur unique espérance. Tandis que sa famille est dans le deuil , Fonrose , sous l'habit d'un pâtre, se présente aux habitants des hameaux voisins de la vallée qu'on ne lui avait

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que trop bien décrite. Son ambition est remplie : un lui confie le soin d'un troupeau.

Les premiers jours , il le laisse errer à Taventure, uniquement attentif à découvrir les lieux où la bergère menait le sien. Ménageons, disaitil, la timidité de cette belle solitaire: si elle est malheureuse, son cœur a besoin de consolation; si elle n'a que de Féloignement pour le monde, et que le goût d'une vie tranquille et innocente la retienne dans ces lieux, elle y doit éprouver des moments d'ennui, et désirer une société qui l'amuse ou qui la console : laissons - lui rechercher la mienne. Si je parviens à la lui rendre agréable, ce sera bientôt pour elle un besoin; alors je prendrai conseil de la situation de son ame. Après tout, nous voUà seuls dans l'univers, et nous serons tout l'un pour l'autre. De la confiance à l'amitié il n'y a pas loin, et de l'amitié à l'amour, le pas est encore plus glissant à notre âge. Et quel âge avait Fonrose , quand il raisonnait ainsi ? Fonrose avait dix-huit ans ; mais trois mois de réflexion sur le même objet développent bien les idées.

Tandis qu'il se livrait à ses pensées, les yeux errants dans la campagne , il entend de loin cette voix dont on lui avait vanté les charmes. L'émotion qu'elle lui causa fut aussi vive que si elle avait été imprévue. « C'est ici, disait la bersfère « dans ses chants plaintifs , c'est ici que mon « cœur jouit do l'unique bien qui lui reste. Mu

« (loiilour a (les délices pour mon aine; je j^ié- « (ère son amertume aux douceurs trompeuses « de la joie. » Ces accents déchiraient le cœur sensible de Fonrose. Quelle peut être, disait- il, la cause du chagrin qui la consume? Qu'il serait doux de la consoler! Un espoir phis doux encore osait à peine fJatler ses désiis. Il craignit d'alarmer la ] digère s'il se livrait imprudennnent à rimpaliciice de la voir de près; et poiu' la première fois c'était assez de l'avoir entendue. Le lendemain, il se rendit au pâturage; et après avoir observé la route qu'elle avait prise , il alla se placer au pied d'un rocher, qui, le jour précédent, lui répétait les sons de cette voix touchante. J'ai oublié de dire que Fonrose, à la plus jolie figure du monde joignait des talents que ne néglige pas la jeune noblesse d'Italie. Il jouait du hautbois comme Besuzzi, dont il avait pris les leçons, et qui faisait alors les plaisirs de l'Europe. Adélaïde, plus profondément ensevelie dans ses affligeantes idées , n'avait point encore fait entendre sa voix ; et les échos gardaient le silence. Tout- à- coup ce silence fut interrompu par les sons plaintifs du hautbois de Fonrose. Ces sons inconnus excitèrent dans famé d'Adélaïde une surprise mêlée de trouille. Les gardiens des troupeaux errants sur ces collines ne lui avaient jamais fait entendre que les sons des trompes rustiques. Immobile et attentive , elle cherche des yeux qui peut former de si doux ac-

cords. Elle aperçoit de loin un jeune pâtre assis dans le creux d'un rocher, au pied duquel paissait son troupeau. Elle approche, pour le mieux entendre. Voyez , dit - elle , ce que peut le seul instinct de la nature! L'oreille indicpie à ce berger toutes les finesses de Tart. Peut -on donner des sons plus purs ? quelle délicatesse dans les inflexions î quelle variété dans les nuances ! Que Ton dise, après cela, que le goût n'est pas un don naturel. Depuis qu'Adélaïde habitait cette solitude, c'était la première fois que sa douleur, suspendue par une distraction agréable, livrait son ame à la douce émotion du plaisir. Fonrose qui l'avait vue s'approcher et s'asseoir auprès d'un saule pour l'entendre , n'avait pas fait semblant de s'en apercevoir. Il saisit sans affectation le moment de sa retraite , et mesura la marche de son troupeau de manière à la rencontrer suila pente de la colline où se croisaient leurs chemins. Il ne fit que jeter un regard sur elle, eî continua sa route comme n étant occupé que du soin de son troupeau. ]Mais cjue de beautés ce regard avait parcourues ! quels yeux ! quelle bouche divine! que ces traits, si nobles et si touchants dans leur langueur, seraient plus ravissants, si l'amour les animait ! On voyait bien que la douleur seule avait terni dans leur printemps les roses de ses belles joues ; mais de tant de charmes , celui qui l'avait le plus vivement ému, était l'élégance noble de sa taille et de sa démarche. A la

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souplesse de ses mouvements on croyail \oii- tim jeune cèdre dont la tii;e droite et flexible eède mollement aux zéphyrs. Cette image, que Tamour menait de graver en traits de flamme dans sa mémoire , s'empara de tous ses esprits. Qu'ils me l'ont peinte iaihlement, disait-il, cette beauté incoiuHie à la terre, dont elle mérite les adorai ions! el c'est un déseit ([u'elle liabile! et c'est le chaume qui la couvre ! l^lie qui devrait voir les rois à ses genoux, s'occupe du soin d'un vil troupeau! Sous cpiels vêtements s'est-elle offerte à ma vue! elle embellit tout , et rien ne la dépare. Cependant quel genre de vie pour un corps aussi délicat ! des aliments grossiers, un climat sauvage, de la paille pour lit , grand Dieu ! et pour (jni sont faites les roses ? Oui , je veux la tirer de cette condition trop malheureuse et trop indigne d'elle. Le sommeil interrompit ses réflexions, mais n'effaça point cette image. Adélaïde, de son côté, sensiblement frappée de la jeunesse, de la beauté de Fonrose, ne cessait d'admirer les caprices de la fortune. Où la nature va-t-elle rassembler, disait-elle, tant de talents et tant de grâces! Mais, hélas! ces dons qui ne lui sont qu'inutiles, feraient peut-être son malheur dans un état plus élevé. Quels maux la beauté ne cause-t-elle pas dans le monde! malheureuse ! est-ce à moi d'y attacher cpielque prix? La réflexion désolante vint empoisonner dans son ame le plaisir qu'elle avait goûté : elle se reprocha d'y avoir été sensible, et résolut de s'y

refuser à Favenir. Le lendemain , Fonrose crut s'apercevoir qu'elle évitait son approche. Il tomba dans une tristesse mortelle. Se douterait-elle de mon déguisement, disait -il? me serais -je trahi moi-même? Cette inquiétude Toccupa tout le long du jour, et son hautbois fut négligé. Adélaïde n'était pas si loin qu'elle ne pût bien l'entendre; et son silence l'étonna. Elle se mit à chanter elle-même. «Il semble, disait sa chanson, « que tout ce qui m'environne partage mes en- « nuis : les oiseaux ne font entendre que de tristes « accents, l'écho me répond par des plaintes, les « zéphyrs gémissent parmi ces feuillages , le bruit « des ruisseaux imite mes soupirs; on dirait cju'ils « roulent des pleurs. « Fonrose, attendri par ces chants , ne put s'empêcher d'y répondre. Jamais concert ne fut plus touchant que celui de son hautbois avec la voix d'Adélaïde. O Ciel ! dit-elle, est-ce un enchantement? je n'ose en croire mon oreille : ce n'est pas un berger , c'est un dieu que je viens d'entendre. Le sentiment naturel de l'harmonie peut-il inspirer ces accords? Comme elle parlait ainsi , une mélodie champêtre , ou plutôt céleste, fit retentir le vallon. Adélaïde crut voir réaliser les prodiges que la poésie attribue à la musique , sa brillante sœur. Confuse , interdite , elle ne savait si elle devait se dérober ou se livrer à cet enchantement. Mais elle aperçut le berger qu'elle venait d'entendre rassemblant son troupeau pour regagner sa cabane. Il ignore, dit-elle,

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le charme qu'il répand autour de lui ; sou anie simple n'en est pas plus v;iine; il n'attend pas même les éloges que je lui dois. Tel est le pouvoir de la musique : c'est le seul des talents qui jouisse de lui-uu'uie ; tous les autres veulent des témoins. Ce don du Ciel l'ut aeeoidé à Tliounne dans Finnocence : c'est le plus pui- de tous les plaisirs. Hélas! c'est le seul que je goûte encore; et je regarde ce berger comme un nouvel écho qui vient répondre à ma douleur.

Les jours suivants, Fonrose affecta de s'éloigner à son tour. Adélaïde en fut affligée. Le sort , dit -elle, semblait m'avoir ménagé cette faible consolation ; je m'y suis livrée trop aisément; et pour me punir, il m'en prive. Un jour enfin qu'ils se rencontrèrent sur le penchant de la colline : Berger, lui dit- elle, menez- vous bien loin vos troupeaux? Ces premières paroles d'Adélaïde causèrent à Fonrose un saisissement qui lui ôta presque fusage de la voix. Je ne sais, dit- il en hésitant : ce n'est pas moi qui conduit mon troupeau ; c'est mon troupeau qui me conduit moi-même; ces lieux lui sont plus connus qu'à moi; je lui laisse le choix des meilleurs pâturages. D'où ètesvous donc? lui demanda la berbère. J'ai vu le jour au-delà des Alpes, répondit Fonrose. Étesvous né parmi les pasteurs? poursuivit-elle. Puisque je suis pasteur, dit-il en baissant les yeux, il faut bien que je sois né pour l'être. C'est de quoi je doute y reprit Adélaïde en l'observant avec al-

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tention. Vos talents , votre langage , votre air niènie, tout m'annonce que le sort vous avait mieux placé. Vous êtes bien bonne, reprit Fonrose; mais est-ce à vous de croire que la nature refuse tout aux bergers ? Etes-vous née pour être reine? Adélaïde rougit à cette réponse; et changeant de propos : L'autre jour, dit -elle, au son du hautbois , vous avez accompagné mes chants avec un art qui serait un prodige dans un simple gardien de troupeaux. C'est votre voix qui en est un , reprit Fonrose , dans une simple bergère. — Mais personne ne vous a-t-il instruit ? — Je n'ai , comme vous, d'autres guides que mon cœur et mon oreille. Vous chantiez, j'étais attendri; ce que mon cœur sent, mon hautbois l'exprime; je lui inspire mon ame : voilà tout mon secret ; rien au monde n'est plus facile. Cela est incroyable, dit Adélaïde. C'est ce que j'ai dit en vous écoutant, reprit Fonrose; cependant il a bien fallu croire. Que voulez-vous? la nature et l'amour se font un jeu quelquefois de réunir tout ce qu'ils ont de plus précieux dans la plus humble fortune , pour faire voir qu'il n'y a point d'état qu'ils ne puissent ennoblir. Pendant cet entretien, ils avançaient dans la vallée; et Fonrose, qu'un rayon d'espérance animait , se mit à faire éclater dans les airs les sons brillants que le plaisir inspire. Ah ! de grâce , dit Adélaïde , épargnez à mon ame l'image importune d'ini sentiment qu'elle ne peut goûter. Cette solitude est consacrée à la

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(loiiloiir; CCS échos ne sont point accoutumés à répclcr les accents d'une joie pioiane : ici tout "émit avec moi. J'ai de (|Uoi m'y plaindre, rej)rit le jeune liomme; el ces mots, prononcés avec un soupir, lurent suivis d'un lonj; silence. Vous avez à vous plaindre! reprit Adélaïde; est-ce des hommes? est-ce du sort? Je ne sais, dit-il; mais je ne suis pas heureux ; ne m'en demandez pas davantage. Ecoutez, dit Adélaïde : le Ciel nous donne à lun et à l'autre mie consolation dans nos peines; les miennes sont comme un poids accablant dont mon cœm^ est oppressé. Qui que vous soyez, si vous connaissez le malheur, ^()us devez être compatissant, et je vous crois digne de ma confiance ; mais promettez-moi cpi'elle sera mutuelle. Hélas! dit Fonrose, mes maux sont tels c[ue je serai peut-être condamné à ne les révéler jamais. Ce mystère ne fit que redoubler la curiosité d'Adélaïde. Rendez -vous demain, lui dit-elle, au pied de cette colline, sous ce vieux chêne touffu où vous m'avez entendue gémir. Là je vous apprendrai des choses qni exciteront votre pitié. Fonrose passa la nuit dans une agitation mortelle. Son sort dépendait de ce qu'il allait apprendre. Mille pensées effravantes venaient l'agiter tour- à- tour. Il appréhendait surtout la confidence désespérante d'un amour malheureux et fidèle. Si elle aime, dit -il, je suis perdu.

Il se rendit au lieu indiqué; il vit arriver Adé-

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laide. Le jour était couvert de nuages, et la nature en deuil semblait présager la tristesse de leur entretien. Dès qu'ils furent assis au pied du chêne, Adélaïde parla ainsi : « Vous voyez ces « pierres que Therbe commence à couvrir, c'est « le tombeau du plus tendre, du plus vertueux « des hommes, à qui mon amour et mon impru- « dence ont coûté la vie. Je suis Française, d'une « famille distinguée , et trop riche , pour mon (c malheur. Le comte d'Orestan conçut pour moi « l'amour le plus tendre; j'y fus sensible, je le « fus à l'excès. Mes parents s'opposèrent au pen- « chant de nos cœurs; et ma passion insensée « me fit consentir à un hymen sacré pour les « âmes vertueuses, mais désavoué par les lois. « L'Italie était alors le théâtre de la guerre. Mon « époux y allait joindre le corps qu'il devait comte mander ; je le suivis jusqu'à Briançon ; ma folle « tendresse l'y retint deux jours malgré lui. Ce « jeune homme plein d'honneur n'y prolongea son « séjour qu'avec une extrême répugnance. Il me « sacrifiait son devoir; mais que ne lui avais-je pas « sacrifié moi-même? En un mot, je l'exigeai; il ne « put résister à mes larmes. Il partit avec un pres- « sentiment dont je fus moi-même effrayée. Je l'ac- « compagnai jusque dans cette vallée, où je reçus « ses adieux; et, pour attendre de ses nouvelles, « je retournai à Briançon. Peu de jours après se « répandit le bruit dune bataille. Je doutais si « d'Orestan s'y était trouvé ; je le souhaitais pour sa

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