‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 29 sur 46 · LA MAUVAISE MERE · texte numérisé non relu

LA MAUVAISE MERE

A ARMi les productions monstrueuses de la nature , on peut compter le cœur d'une mère qui aime l'un de ses enfants à l'exclusion de tous les autres. Je ne parle point d'une tendresse éclairée , qui distingue entre ces jeunes plantes qu'elle cultive celle qui répond le mieux à ses premiers soins; je parle d'une tendresse aveugle, souvent exclusive, quelquefois jalouse, qui se choisit une idole et des victimes parmi ces petits innocents qu'on a mis au monde, et pour qui l'on est également obligé d'adoucir le fardeau de la vie. C'est de cet égarement, si commun et si honteux pour l'humanité , que je vais donner un exemple.

Dans l'une de nos provinces maritimes , un intendant qui s'était rendu recommandable par sa sévérité à réprimer les vexations de toute espèce, ayant pour principe d'appliquer la faveur au faible, et la rigueur au fort; cet homme de bien, appelé M. de Carandon, mourut pauvre et presque insolvable. Il avait laissé une fille que personne n'épousait , parce qu'elle avait beaucoup d'or-

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ago CONTES moraux.

gueil , peu d'ai^Témciits, et point de fortune. Un riche et honnête négociant la icchercha , parconsidération pour la niéinoiie de son père. Il nous a fait tant de bien! disail le l)(>n homme Corée (c'était le nom du néi^ociant), il est hien juste que quelqu'un de nous le rende à sa fllfc. Corée se proposa donc humblement; et mademoiselle de Carandon , avec beaucoup de répufjnance, consentit à lui donner la main; bien entendu qu'elle aurait dans sa maison ime autorité absolue. Le respect du bon homme pour la mémoire du père s'étendait jusques sur la fille : il la consultait comme son oracle; et si quelquefois il lui arrivait d'avoir un avis différent du sien , elle n'avait qu'à proférer ces paroles imposantes : Feu M. de Carandon mon père Corée

n'attendait pas qu'elle achevât pour avouer qu'il avait tort.

Il mourut assez jeune, et lui laissa deux enfants, dont elle avait bien voulu lui permettre d'être le père. En mourant, il croyait devoir régler le partage de ses biens; mais M. de Carandon avait pour maxime, lui dit-elle, qu'afin de retenir les enfants sous la dépendance d'une mère, il fallait la rendre dispensatrice des biens qui leur étaient destinés. Cette loi fut la règle du testament de Corée , et son héritage fut mis en dépôt dans les mains de sa femme, avec le droit fatal de le distribuer à ses enfants comme bon lui semblerait. De ces deux enfants, l'ahié faisait

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ses délices; non qu'il fut plus beau, plus heureusement né que le cadet , mais elle avait couru le danger de la vie en le mettant au monde; il lui avait fait éprouver, le premier, les douleurs et la joie de l'enfantement ; il s'était emparé de sa tendresse , qu'il semblait avoir épuisée ; elle avait enfin , pour l'aimer uniquement , toutes les mauvaises raisons que peut avoir une mauvaise mère.

Le petit Jacquaut était l'enfant de rebut : sa mère ne daignait presque pas le voir, et ne lui parlait que pour le gronder. Cet enfant intimidé n'osait lever les yeux devant elle, et ne lui répondait qu'en tremblant. Il avait, disait -elle, le naturel de son père, une ame du peuple, et ce qu'on appelle l'air de ces gens-là.

Pour l'aîné, qu'on avait pris soin de rendre aussi volontaire , aussi nuitin , aussi capricieux qu'il était possible, c'était la gentillesse même : son indocilité s'appelait hauteur de caractère; son humeur, excès de sensibilité. On s'applaudissait de voir qu'il ne cédait jamais quand il avait raison ; or il faut savoir qu'il n'avait jamais tort. On ne cessait de dire qu'il sentait son bien , et qu'il avait l'honneur de ressembler à madame sa mère. Cet aîné , appelé M. de l'Étang ( car on ne crut pas qu'il fut convenable de lui laisser le nom de Corée j , cet aîné, dis-je, eut des maîtres de toute espèce: les leçons étaient pour lui seul, et le petit Jacquaut en recueillait le fruit ; de manière

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qu'au bout de quelques années Jacquaut savait tout ce qu'on avait enseigné à M. de l'Etang, qui en revanche ne savait rien.

Les bonnes, qui sont tians l'nsage d'attribuer aux enfants tout le peu d'esprit qu'elles ont, et qui rêvent tout le matin aux gentillesses qu'ils doivent dire dans la journée, les bonnes avaient fait croire à madame, dont elles connaissaient le faible, que son aîné était un prodige. Les maîtres, moins complaisants ou plus maladroits, en se plaignant de l'indocilité , de l'inattention de cet enfant chéri , ne tarissaient point sur les louanges de Jacquaut. Ils ne disaient pas précisément que M. de l'Étang fût un sot , mais ils disaient que le petit Jacquaut avait de l'esprit comme un ange. La vanité de la mère en fut blessée; et, par une mjustice qu'on ne croirait pas être dans la nature si ce vice des mères était moins à la mode, elle redoubla d'aversion pour ce petit malheureux, devint jalouse de ses progrès, et résolut d'ôter à son enfant gâté l'humiliation du parallèle,

Une aventure bien touchante réveilla cependant en elle les sentiments de la nature ; mais ce retour sur elle-même l'humilia sans la corriger. Jacquaut avait dix ans, de l'Etang en avait près de quinze, lorsqu'elle tomba sérieusement malade. L'aîné s'occupait de ses plaisirs, et fort peu de la santé de sa mère : c'est la punition des mères folles, d'aimer des enfants dénaturés. Cependant on commençait à s'inquiéter; Jacquaut

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