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s'en aperçut ; et voilà son petit cœur saisi de douleur et de crainte ; l'impatience de voir sa mère ne lui permet plus de se cacher. On lavait accoutumé à ne paraître que lorsqu'il était appelé ; mais enfin sa tendresse lui donna du courage. Il saisit l'instant où la porte de la chambre est entr'ouverte ; il entre sans bruit et à pas tremblants; il s'approche du lit de sa mère. Est-ce vous mon fils ? demanda-t-elle. — Non , ma mère , c'est Jacquaut. Cette réponse naïve et accablante pénétra de honte et de douleur lame de cette femme injuste; mais quelques caresses de son mauvais fils lui rendirent bientôt tout son ascendant, et Jacquaut n'en fut dans la suite ni mieux aimé , ni moins digne de l'être.
A peine madame Corée fut-elle rétablie, qu'elle reprit le dessein de l'éloigner de la maison : son prétexte fut que de l'Etang, naturellement vif, était trop susceptible de dissipation pour avoir un compagnon d'étude, et que les impertinentes prédilections des maîtres pour l'enfant qui était le plus humble ou le plus caressant avec eux pouvaient fort bien décourager celui dont le caractère, plus haut et moins flexible, exigeait plus de ménagement. Elle voulut donc que de l'Étang fut l'unique objet de leurs soins, et se défit du malheureux Jacquaut, en l'exilant dans un collège.
A seize ans, l'Etang quitta ses maîtres de mathématiques , de physique , de musique , etc. , comme il les avait pris; il commença ses exer-
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ciccs, qu il lit à-poii-pivs coinmc ses études; et à vinf;t ans, il paiiil dans le monde avee la suffisance (Fini sol qui a enleiidn pailer de tonJ, et qui n'a réfléchi sur rien.
De son coté, Jacqnaut avait fini ses luimanités; et sa mère était ennuyée des éloges qu'ijn lui doiniail. Eh hien ! dit-elle, puisqu'il est si sage, il réussira dans l'église; il n'a qu'à prendre ce parti.
Par malheur, Jaccpiaut n'avait aucune inclination pour l'état ecclésiastique; il vint suppher sa mère de l'en dispenser. Vous croyez donc, lui dit-elle avec une hauteur froide et sévère, que j'ai de quoi vous soutenir dans le monde? Je vous déclare qu'il n'eji est rien. La fortune de votre père n'était pas aussi considérable qu'on l'imagine; à peine suffira - 1 - elle à l'établissement de votre aîné. Pour vous, monsieur, vous n'avez qu'à voir si vous voulez courir la carrière des bénéfices, ou celle des armes; vous faire tonsurer, ou casser la tête; accepter, en un mot, un petit collet, ou une lientenance d'infanterie; c'est tout ce que je puis faire pour vous. Jacquaut lui répondit avec respect, qu'il y avait des partis moins violents à prendre pour le fils d'un négociant. A ces mots, mademoiselle de Carandon faillit à mourir de douleur d'avoir mis au monde lin fils si peu digne d'elle, et lui défendit de paraître à ses yeux. Le jeune Corée , désolé d'avoir encouru l'indignation de sa mère, se retira
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en soupirant, et résolut de tenter si la fortune lui serait moins cruelle que la nature. Il apprit qu'un vaisseau était sur le point de faire voile pour les Antilles, où il avait dessein de se rendre. Il écrivit à sa mère pour lui demander son aveii, sa bénédiction et une pacotille. Les deux premiers articles lui furent amplement accordés , mais le dernier avec économie.
Sa mère , trop heureuse d'en être délivrée , voulut le voir avant son départ, et en l'embrassant lui donna quelques larmes. Son frère eut aussi la bonté de lui souhaiter un heureux voyage. C'étaient les premières caresses qu'il avait reçues de ses parents; son cœur sensible en fut pénétré ; cependant il n'osa leur de^nander de lui écrire ; mais il avait un camarade de collège dont il était tendrement aimé; il le conjura, en partant, de lui donner quelquefois des nouvelles de sa mère.
Celle-ci ne fut plus occupée que du soin d'établir son enfant chéri. Il se déclara pour la robe : on lui obtint des dispenses d'études; et bientôt il fut admis dans le sanctuaire des lois. Il ne fallait plus qu'un mariage avantageux. On proposa une riche héritière; mais on exigea de la veuve la donation de ses biens. Elle eut la faiblesse d'y consentir, en se réservant à peine de quoi vivre décemment, bien assurée que la fortime de son fils serait toujours en sa disposition.
A l'âge de vingt -cinq ans, M. de l'Étang se
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trouva donc un petit conseiller tout rond, né- ^Vvj^vMxt sa femme autant que sa mère, ayant ^rand soin de sa personne, et fort peu de souci des affaires du palais. Comme il était du bon air qu'un mari eût quelqu'un qui ne fut pas sa femme ^ l'iltang crut se devoir à lui-même de s'afficher pour homme à bonnes fortunes. Une jeune personne qu'il lorgna au spectacle répondit à ses agaceries, le reçut ciie/. elle avec beaucoup de politesse, l'assura qu'il était charmant, ce qu'il n'eut pas de peine à croire , et dans peu de temps le débarrassa d'un portefeuille de dix mille écus. Mais comme il n'v a point d'amours éternelles, cette beauté parjure le quitta au bout de trois mois pour un» jeune lord Anglais aussi sot et plus magnifique. L'Etang, qui ne concevait pas comment on renvoyait un homme comme lui, résolut de s'en venger en prenant une maîtresse plus fameuse encore, et en la comblant de bien-, faits. Sa nouvelle conquête lui faisait mille jaloux; et quand il se comparait à cette foule d'adorateurs qui soupiraient en vain pour elle, il avait le plaisir de se croire plus aimable, comme il se trouvait plus heureux. Cependant, s'étant aperçue qu'il n'était pas sans inquiétude, elle voulut lui prouver qu'il n'était rien au monde qu'elle ne fût résolue à quitter pour lui, et proposa, pour fuir les importuns, de venir ensemble à Paris oublier tout l'univers, et vivre uniquement l'un pour l'autre. L'Étang fut transporté de cette
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marque de tendresse. Tout se prépare pour le voyage; ils partent, ils arrivent, et choisissent leur retraite aux environs du Palais-Royal. Fatime (c'était le nom de cette beauté) demanda et obtint sans peine un carrosse pour prendre Tair. L'Etang fut surpris du nombre d'amis qu'il trouva dans la bonne ville. Ces amis ne l'avaient jamais vu , mais son mérite les attirait en foule. Fatime ne recevait chez elle que la société de FÉtaufij^ et il était bien sur de ses amis et d'elle. Cette femme charmante avait cependant une faiblesse : elle croyait aux songes. Une nuit, elle en avait fait un qui ne pouvait, disait -elle, s'effacer de son esprit. L'Etang voulut satoir quel était ce songe qui l'occupait si sérieusement. J'ai révéj lui dit-elle, que j'étais dans un appartement délicieux : c'était un lit de damas de trois couleurs, une tapisserie et des sophas assortis à ce lit superbe, des trumeaux éblouissants de dorure, des cabinets de Boule, des porcelaines du Japon, des magots de la Chine les plus jolis du monde; mais tout cela n'est rien. Une toilette était dressée ; je m'approche, qu'ai -je aperçu? le cœur m'en palpite; un écrin de diamants; et quels diamants encore! l'aigrette la mieux dessinée, les boucles d'oreilles les plus brillantes, le plus bel esclavage, une rivière qui ne finissait pas. Oui, monsieur, je vous le dis, il m'arrivera quelque chose de singulier; ce songe m'a trop «vivement frappée, et mes songes ne me trompent jamais.
M. (le rÉJaiig cul beau employer ton le sou éloquence à lui persuader que les songes ne signifiaient rien, elle lui soutint que celui-ci devait signifier (|uci(jue chose, el il finit par craindre que quelqu un de ses rivaux ne proposât de Teffectuer. Il lallul donc capituler, et à quelques circonstances près se résoudre à faccomplir luimême. L'on juge bien que cette épreuve ne la guérit pas de fliabitude de songer; elle y prit goût , et songea tant , cpie la fortune du bon homme Corée n'était presque plus elle-même qu'un songe. La jeune épouse de M. de f Etang, à qui ce voyage avait déplu, demanda d'être séparée de biens d'iui mari qui l'abandonnait ; et sa dot, qu'il fallut rendre, le mit encore plus mal à son aise.
Le jen est nne ressource. L'Etang prétendait exceller an piquet. Ses amis, cpii faisaient bourse commune, pariaient tous ponr lui, tandis que l'un d'eux jouait contre. A chaque fois qu'il écartait : Ma foi, disait fun des parieius, c'est bien jouer! On ne joue pas mieux, disait l'autre. Enfin M. de l'Étang jouait le mieux du monde; mais il n'avait jamais les as. Tandis qu'on l'expédiait insensiblement, la fidèle Fatime, qui s'aperçut de sa décadence, rêva une nuit qu'elle le quittait, et le quitta le lendemain. Cependant, comme il est humiliant de déchoir, il se piqua d'honneur , et ne* voulut rien rabattre de son faste; en sorte que dans quelques années il se trouva qu'il était ruiné.
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Il en était aux expédients, lorsque madame sa mère, qui n'avait pas niieux ménagé sa réserve, lui écrivit poiu' lui demander de l'argent. Il lui répondit quil était désespéré; mais que, loin de pouvoir lui envoyer des secours , il en avait besoin lui-même. Déjà l'alarme s'était répandue parmi leurs créanciers; et c'était à qui se saisirait le premier des débris de leur fortune. Qu'aije fait? disait cette mère désolée; je me suis dépouillée de tout pour un fils qui a tout dissipé.
Cependant qu'était devenu l'infortuné Jacquaut? Jacquaut, avec de Fesprit, la meilleure ame, la plus jolie figure du monde, et sa petite pacotille, était arrivé heureusement à Saint-Domingue. On sait combien un Français, de bonnes mœurs et de bonne mine, trouve aisément à s'établir dans les îles. Le nom de Corée, son intelligence et sa sagesse lui acquirent bientôt la confiance des habitants. Avec les secours qui lui furent offerts, il acquit luimême une habitation, la cultiva, la rendit floris- .sante; le commerce, qui était en vigueur, l'enrichit en peu de temps ; et dans l'espace de cinq ans il était devenu l'objet de la jalousie des veuves et des filles les plus belles et les plus riches de la colonie. Mais, hélas! son camarade de collège, qui jusque-là ne lui avait donné que des nouvelles satisfaisantes, lui écrivit que son frère était ruiné, et que sa mère, abandonnée de tout le monde, était réduite aux plus affreuses ex tré-
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mités. Celte lettre fatale fut arrosée de larmes. Ah! ma pauvre mère! s'écria-t-il , j'irai , j'irai vous secourir. Il ne voulut s'en fier à personne. Un accident, une infidélité, la négligence ou la lenteiu' d'une main étrangère, pouvaient la priver des secours de son fils, et la laisser moiuir dans l'indigence el le désespoir, liien ne doit retenir ini fils, se disait-il à lui-même, quand il y va de l'honneur et de la vie d'une mère.
Avec de tels sentiments, Corée ne fut plus occupé que du soin de rendre ses richesses portatives. Il vendit tout ce qu'il possédait; et ce sacrifice ne coûta rien à son cœur. Mais il ne put refuser des regrets à un trésor plus précieux qu'il laissait en Amérique. Lucelle, jeune veuve d'un vieux colon qui lui avait laissé des biens immenses, avait jeté sur Corée un de ces regards qui semblent pénétrer jusqu'au fond de lame et en démêler le caractère, l'un de ces regards qui décident l'opinion , qui déterminent le penchant, et dont l'effet subit et confus est pris le plus souvent pour un mouvement sympathique. Elle avait cru voir, dans ce jeune homme, tout ce qui peut rendre heureuse une femme honnête et sensible ; et son amour pour lui n'avait pas attendu la réflexion pour naître et se développer. Corée , de son coté , l'avait distinguée entre ses rivales, comme la plus digne de captiver le cœur d'un homme sage et vertueux. Lucelle , avec la figure la plus noble et la plus intéressante, l'air
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le plus animé, et cependant le plus modeste, un teint brun, mais plus frais que les roses, des cheveux d'un noir d'ébène, et des dents d'une blancheur et d'un émail à éblouir, la taille et la démarche des nymphes de Diane , le sourire et le regard des compagnes de Vénus ; Lucelle , avec tous ces charmes, était douée de ce courage d'esprit , de cette élévation de caractère , de cette justesse dans les idées, de cette droiture dans les sentiments, qui nous font dire assez mal-à-propos qu'une femme a lame d'im homme. Il n'était pas <lans les principes de Lucelle de rougir d'une inclination vertueuse, A peine Corée lui eut -il avoué le choix de son cœur, qu'il obtint d'elle sans détour un pareil aveu pour réponse; et leur inclination mutuelle, devenue plus tendre à mesure qu'elle était plus réfléchie, n'aspirait plus qu'au moment d'être consacrée au pied des autels. Quelques démêlés sur l'héritage de l'époux de Lucelle avaient retardé leur bonheur. Ces démêlés allaient finir, lorsque la lettre de l'ami de Corée vint tout-à-coup l'arracher à ce qu'il avait de plus cher au monde, après sa mère. Il se rendit chez la belle veuve, lui montra la lettre de son ami , et lui demanda conseil. Je me flatte , lui dit-elle, que vous n'en avez pas besoin. Fondez votre bien en effets commerçables , allez au secours de votre mère, faites honneur à tout, et revenez; ma fortune vous attend. Si je meurs, mon testament vous l'assurera; si je vis, au lieu
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crun testament, vous savez quels seront vos titres. Corée, pénélré de leeomiaissanee et d'admiration, saisit les mains de cette femme tj^énéreuse, el les arrosa de ses pleurs; mais comme il se répandait en éloL;es : Allez, lui dit-elle, vous êtes ini enfant; n'ayez donc pas les préjugés de l'Europe. Dès qu'une femme (ait quelque chose de passablement honnête, on crie au prodige, connue si la nature ne nous avait pas donné une ame. A ma place, seriez-vons bien flatté de me voir dans l'éloimement, regarder en vous comme un phénomène le pur mouvement d'un bon coin? Pardon, lui dit Corée, je devais m'y attendre; mais vos principes, vos sentiments, l'aisance, le naturel de vos vertus, m'enchantent ; je les admire sans en être surpris. Va, mon enfant, lui dit-elle en le baisant sur les deux joues, je suis à toi telle que Dieu m'a faite. Remplis tes devoirs , et reviens au plutôt.
Il s'embarque, et avec lui il embarque toute sa fortune. Le trajet fut assez heureux jusques vers les Canaries; mais là, leur vaisseau, poursuivi par un corsaire de Maroc, fut obligé de chercher son salut dans ses voUes. Le corsaire qui le chassait était sur le point de le joindre; et le capitaine , effrayé du danger de l'abordage , allait se livrer au pirate. Ah! ma pauvre mère! s'écria Corée en embrassant la cassette où était renfermée toute son espérance; et puis s'arrachaut les cheveux <lc <louIeur et de rage, Non,
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dit -il, ce barbare africain me dévorera plutôt le cœur. Alors s'adressant au capitaine, à l'équipage et aux passagers consternés : Eh quoi! mes amis, leur dit-il, nous rendrons-nous lâchement? souffrirons-nous que ce brigand jious mène à Maroc chargés de fers , et nous y v^nde comme des bêtes? Sommes-nous désarmés? Ces gens-là sontils invulnérables, ou sont -ils plus braves que nous ? Ils veulent aborder ; qu'ils abordent. Eh bien ! nous nous verrons de près. Sa résolution ranima les esprits; et le capitaine, en l'embrassant, le loua d'avoir donné l'exemple.
Déjà tout est disposé pour la défense. Le corsaire aborde, les vaisseaux se heurtent; des deux côtés on voit voler la mort : bientôt les deux navires sont enveloppés dans un tourbillon de fumée et de flamme. Le feu cesse, le jour renaît, et le fer choisit ses victimes. Corée, le sabre à la main , faisait un carnage effroyable : dès qu'il voyait un Africain se jeter sur son bord , il courait à lui , le fendait en deux , en s'écriant : Ah ! ma pauvre mère ! Sa fureur était celle d'une lionne qui défend ses petits; c'était le dernier effort de la nature au désespoir; et l'ame la plus douce, la plus sensible qui fût jamais, était devenue, en ce moment, la plus violente et la plus sanguinaire. Le capitaine le trouvait par-tout, l'œil en feu et le bras sanglant. Ce n'est pas un homme, disaient ses compagnons, c'est un Dieu qui combat pour nous. Son exemple enflammait leur
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courage. Il se trouve enfin corps à corps avec le clicf (le ces barbares. Mon Dieu, sVcria-L-il, ayez pitié (le ma mère; et à ces mots, d'un coup de revers, il ouvrit le ventre au corsaire. Dès ce moment la victoire fut décidée; le peu qui restait (le lé([uipage maroquin demanda la vie, et fut mis dans les fers. Le vaisseau de Corée, avec sa proie , aborde enfin sur les cotes de Fiance ; et ce digne fils, sans se permettre une nuit de repos , se rend , avec son trésor , auprès de sa mailieureuse mère. Il la trouve au bord du tombeau, et dans un état pour elle plus affreux que la mort même ; dénuée de tout secours , et livrée aux soins d'un domestique qui, rebuté de souffrir l'indigence où elle était réduite, lui rendait à regret les derniers soins d'une pitié humiliante. La honte de sa situation lui avait fait défendre à ce domestique de recevoir personne que le prêtre et le médecin charitable qui la visitaient quelquefois. Corée demande à la voir, on le refuse.— Annoncez-moi, dit-il au domestique. — Et quel est votre nom? — Jacquaut. Le domestique s'approche du lit. Un étranger, dit -il, demande à voir madame. — Hélas! et quel est cet étranger? — Il dit qu'il s'appelle Jacquaut. A ce nom, ses entrailles furent si violemment émues qu'elle faillit à expirer. Ah! mon fils, dit -elle d'une voix éteinte et en levant sur lui sa mourante paupière, ah! mon fils, dans quel moment venez-vous rcN oir votre mère ! votre main va lui
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fermer les yeux. Quelle fut la douleur de cet enfant si pieux et si tendre , de voir cette mère qu'il avait laissée au sein du luxe et de l'opulence, de la voir dans Un lii entouré de lambeaux , et dont l'image soideveralt le cœur, s'il m'était permis de la rendre! O ma mère! s'écria- 1- il en se
précipitant sur ce lit de douleur Ses sanglots
étouffèrent sa voix , et lès ruisseaux de larmes dont il inondait le seiri de sa mère expirante furent long-temps la seule expression de sa douleur et de son amour. Le Ciel me punit, repritelle, d'avoir trop aimé un fils dénaturé, d'avoir.... Il l'interrompit; tout est réparé, ma mère, lui dit ce vertueux jeune homme, vivez, La fortune m'a comblé de biens; je viens les répandre au sein de la nature ; c'est pour vous qu'ils me sont donnés. Vivez; j'ai de quoi vous faire aimer la vie. — Ah! mon cher enfant, si je désire de vivre, c'est pour expier mon injustice, c'est pour aimer un fils dont je n'étais pas digne, un fils que j'ai déshérité. A ces mots , elle se couvrait le visage, comme indigne de voir le jour. Ah ! madame, s'écria-t-il, en la pressant dans ses bras, ne me dérobez point la vue de ma mère; je viens à travers rOcéan , la chercher et la secourir. Dans ce moment le prêtre et le médecin arrivent. Voilà, dit-elle, mon enfant, les seules consolations que le Ciel m'a laissées ; sans leur charité , je ne serais plus. Corée les embrasse en fondant en larmes. Mes amis, leur dit-il , mes bienfaiteurs, qu«
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ne vous dois- je j);is! sans vous je n'aurais plus de mère : aciievez de la lappeler à la vie. Je suis riehe, je viens la rendre heureuse; redoublez vos soins, vos eonsolations, vos vsecours; rendez-lamoi. Le médecin Ait prudemment que celte si-^ tuation était trop Aiolente pour la malade. Allez, monsieur, dit-il à Corée, reposez-vous sur notre zèle, et n'ayez plus d'autre soin que de faire préparer un logement commode el sain. Ce soir madame y sera transj)orlée.
Le changement d'air, la bonne nourriture, ou -plutôt la révohitiion qu'avait faite la joie, et le calme qui lui succéda, ranimèrent insensiblement en elle les organes de la vie. Un chagrin profond avait été le principe du mal; la consolation en fut le remède. Corée a|)pril que son mallieureux frère venait de périr misérablement. Je tire le rideau sur le tableau effrayant de cette mort trop méritée : on en déroba la connaissance à une mère sensible, et trop faible encore pour soutenir, sans expirer, un nouvel accès de douleur. Elle l'apprit enfin lorsque sa santé fut plus affermie. Toutes les plaies de son cœur s'ouvrirent, et les larmes maternelles coulèrent de ses yeux; mais le Ciel, en lui ôtant un fds indigne de sa tendresse, lui en rendait un qui lavait méritée par tout ce cpie la nature a de plus sensible, et la vertu de plus touchant. Il lui confia les désirs de son ame ; c'était de pouvoir réunir dans ses bras sa mère et son ép<:>Mse. Madame Corée saisit avec joie le
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projet de passer avec son fils en Amérique. Une ville remplie de ses folies et de ses malheurs était pour elle un séjour odieux, et l'instant où elle s'embarqua lui rendit une nouvelle vie. Le Ciel, qui protège la piété, leur accorda des vents favorables. Lucelle reçut la mère de Corée comme elle aurait reçu sa propre mère. L'hymen fit de ces amants les époux les plus fortunés; et leurs jours coulent encore dans cette paix inaltérable, dans ces plaisirs purs et sereins qui sont le partage de la vertu.
J jE soin (riiMC niere pour ses enfants est de tous les devoirs le plus fidèlement observé dans la nature. Ce sentiment universel domine toutes les passions, il fcmporte même sur l'amour de la vie. Il rend le plus féroce des animaux sensible et doux ; le plus paresseux, infatigable; le plus timide, courageux à l'excès : aucun d'eux ne perd de vue ses petits qu'au moment qu'il leur est inutile. On ne voit que parmi les hommes les exemples odieux d'un abandon prématuré.
C'est sur- tout au milieu d'un monde où le vice, inoénieux à se déguiser, prend mille formes séduisantes, c'est là que le plus heureux naturel demande à être éclairé sans cesse. Plus il y a d'écueils et plus ils sont cachés, pins la barque fragile de l'innocence et du bonheur a besoin d'un sage pilote. Quel eût été , par exemple , le sort de mademoiselle du Troène, si le Ciel n'eût fait exprès pour elle une mère comme il y en a peu !
Cette veuve respectable avait consacré à l'éducation de sa fille unique les plus belles années
1,11 l>icii I ilisail la l)oiHH' in<>r<> .■iiniiK'l <i<''' il<'ii\ alloiis-
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LA BONNE MÈRE. SoQ
de sa vie. Voici quel avait été son calcul dès l'âge de vingt-cinq ans.
J'ai perdu mon époux , disait-elle ; je n'ai plus que ma fille et moi : vivrai-je pour moi? vivrai-je pour elle? Le monde me sourit et me plaît encore; mais si je m'y livre, j'abandonne ma fille, et je hasarde son bonheur et le mien. Supposons qu'une vie tumultueuse et dissipée ait tous les charmes qu'on lui attribue, combien de temps puis-je les goûter? De mes années qui s'écoulent, combien peu en ai -je à passer dans le monde? combien dans la solitude et dans le sein de mon enfant? Ce monde, qui m'appelle aujourd'hui, me renverra bientôt sans pitié ; et si ma fille s'est oubliée à mon exemple, si elle est malheureuse par ma négligence, quelle sera ma consolation? Embellissons de bonne heure ma retraite, rendons-la douce autant qu'honorable ; et sacrifions à ma fdle, qui est tout pour moi, cette multitude étrangère, à qui dans peu je ne serai plus rien.
Dès-lors cette mère si sage fut l'amie et la compagne de sa fille; mais obtenir sa confiance n'était pas l'ouvrage d'un jour.
Emilie (c'était le nom de la jeune personne) avait reçu de la nature une ame susceptible des plus vives impressions; et sa mère, qui l'étudiait sans cesse, éprouvait une joie inquiète en s'apercevant de cette sensibiUté qui fait tant de mal et tant de bien. Heureux, disait-elle quelquefois,
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heureux l'époux qu'elle .liuicni , s'il esl di^uc desa tendresse ; si, pai- l'esl iuie et l'aniilié, il s;iil lui rendre précieux les soins qu'elle prendra pour lui plaire! Mais malheur à lui, s'il l'Iiumilie et la rebute! sa délicatesse blessée fera leur supplice à tous deux. Je vois que s'il m'échappe à moi-même un reproche, une plainte légère qu'elle n'air pas méritée, des larmes amères coulenl de ses yeux; son cœur flétri se décourage. l{ien n'est plus facile à conduire, ni plus facile à effaroucher.
Quelque modeste que fût la vie de madame du Troène, elle était conforme à son état, et relative au dessein qu'elle avait de s'éclairer à loisir sur le choix d'un époux digne d'Emilie. Une foule d'aspirants, épris des charmes de sa fille, faisaient, selon l'usage, une cour assidue à la mère. De ce nombre était le marquis de Yerglan, qui, pour son malheur, était doué de la plus jolie figure. Son miroir et les femmes le lui avaient dit tant de fois qu'il avait bien fallu le croire. H s'écoutait avec complaisance , se voyait avec volupté, se souriait à lui-même, et ne cessait de s'applaudir. Il n'y avait rien à dire sur sa politesse; mais elle était si froide et si légère en comparaison des attentions dont il s'honorait, qu'on voyait clairement qu'il occupait la première place dans son estime. Il aurait eu , sans y penser, toutes les grâces naturelles; il les gâtait en les affectant. Du côté de l'esprit, il ne lui manquait que de la justesse, ou plutôt de la réflexion. Personne n'eut
pailé mieux que lui, su avait su ce qu'il allait dire; mais son premier soin était d'avoir un avis qui ne fût pas celui d'un autre. Qu'il eût tort, ou qu'il eut raison, cela lui était assez égal ; il était sûr d'éblouir, de séduire, de persuader ce qu'il . voulait. Il savait par cœur tous ces petits propos de toilette, tous ces jolis mots qui ne disent rien. Il était au fait de toutes les anecdotes galantes de la ville et de la cour ; cpiel était l'amant de la veille, celui du jour, celui du lendemain, et combien de fois, dans l'année, telle et telle en avaient changé. Il connaissait même quelqu'un qui avait refusé d'être sur la liste, et qui aurait supplanté tous ses rivaux, s'il avait voidu s'en donner le soin.
Ce jeune fat était le fils d'un ancien ami de M. du Troène; et la veuve en parlait à sa fdle avec une sorte de pitié. C'est dommage, disaitelle , que l'on gâte ce jeune homme ; il était bien né, il pouvait réussir. Il n'avait déjà que trop bien réussi dans le cœur d'Emilie. Ce qui est ridicule aux yeux d'une mère ne l'est pas toujours aux yeux de sa fille : la jeunesse est indulgente pour la jeunesse; et il y a de jolis défauts.
Verglan , de son côté , trouvait Emilie assez belle, seulement un peu trop simple; mais cela pouvait se former. Il ne prenait qu'iui soin trèsléger de lui plaire; mais quand la première impression est faite, tout contribue à l'approfondir. La dissipation même de ce jeune étourdi était un
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nouvel attrait pour Kiuilic; clic y voyait le danger (le le perdre; et rien n'accélère, connue la jalousie, les progrès de l'amour naissant.
En rendant compte de sa vie à madame du Troène, Yerglan se donnait, comme de raison, pour riiommc du monde le plus désiré.
Madame du Troène lui donnait avec ménagement quelques leçons de modestie; mais il protestait que personne n'était moins avantageux que lui; qu'il savait à merveille que ce n'était pas pour lui qu'on le recherchait; que sa naissance y faisait beaucoup, et qu'il devait le reste à son esprit et à sa figure , qualités qu'il ne s'était pas données , et dont il n'avait garde de se prévaloir.
Plus Emilie avait de plaisir à le voir et à l'entendre , plus elle avait soin de dissimuler. Un reproche de sa mère eût fait à son ame une plaie jjrolonde ; et cette sensibilité délicate la rendait craintive à l'excès.
Cependant les charmes d'Emilie, dont Verglan était si faiblement touché, avaient inspiré l'amour le plus tendre au sage et modeste Belzors. Un esprit juste et im cœur droit formaient la base de son caractère. Sa figure douce et ouverte s'ennoblissait encore par la haute idée qu'on avait de son ame ; car on est disposé naturellement à chercher et à croire démêler dans les traits d'un homme ce que l'on sait qu'il a dans le cœur.
Belzors, en qui la nature avait été dirigée au
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bien dès l'enfance, jouissait de l'avantage inestimable de pouvoir s'v abandonner sans précaution et sans contrainte. La décence, riionnéteté, la candeur, cette franchise qui gagne la confiance, cette sévérité de mœurs qui imprime le respect, avaient en lui l'aisance libre de Thal^itude. Ennemi du vice, mais sans faste; indulgent aux ridicules , mais sans en contracter aucun ; docile aux usages innocents, incorruptible aux mauvais exemples, il surnageait au torrent du monde; aimé, respecté de ceux même dont sa vie était la censure , et auxquels l'estime publique avait coutume de l'opposer pour humilier leur orgueil.
Madame du Troène , enchantée du caractère de ce jeune homme , l'avait choisi au fond de son cœur comme le plus digne époux qu'elle pût donner à sa fille. Elle ne tarissait point sur son éloge. Emilie applaudissait avec la modestie de son âge. Madame du Troène se méprit à l'air ingénu et gracieux que sa fille avait auprès de lui. Comme l'estime qu'il lui inspirait n'était mêlée d'aucun sentiment qu'il fallût cacher, Emilie était à son aise. •
Il s'en fallait bien qu'elle fût aussi libre, aussi tranquille avec le dangereux Yerglan; et la situation pénible où la mettait sa présence ressemblait assez à l'ennui. Si madame du Troène pariait de lui en bien, Emilie baissait les yeux et gardait le silence. Il me semble, ma fille, disait madame du Troène , que vous ne goûtez pas ces
grâces légc'res et brillaiiles dont le monde lait tant de cas. Je ne m\ connais point, njadanie, disail lùnilie en roiii^issanl. I>a bonne niere dissimnlait sa joie : elle croyait voir, tians le c(X'ur (iKniilie, lu vertu simple et modeste de lielzors triompher de tous les petits vices aimables de V^erglan et de ses [)areils. In accident , l(''ij;er en apparence, mais frappant pour une mère attentive et clairvoyante, vint la tirer de son illusion.
L'un des talents d iùnilie était la [)einliire au pastel. Elle avait choisi le genre des fleurs, cojume le plus analogue à son âge. Il paraît si naturel de voir éclore une rose sous la main de la beauté! Verglan, par un goût approchant du sien, aimait passionnément les fleurs ; on ne le voyait jamais sans ini bouquet le plus joli du monde.
Un jour, les yeux de madame du Tioëne s'étaient attachés par aventure sur le boucpiet de Verglan, Le lendemain elle s'aperçut qu'Emilie, sans y songer peut-être, en dessinait les fleurs. 11 était tout simple que les fleurs qu'elle avait vues la veille lui fussent encore présentes, et vinssent, comme d'elles-mêmes, s'offrir au bout de ses crayons ; mais ce qui n'était pas aussi simple , c'était l'air d'enthousiasme qu'elle avait en les dessinant. Ses yeux brillaient du feu du génie, sa bouche souriait amoureusement à chaque trait de sa main, et un coloris plus animé que celui des fleurs qu'elle voulait peindre se répandait sur ses belles joues. Etes -vous contente de votre