‹ Œuvres complètes (volume 5)Chapitre 31 sur 46 · L .\ r. ON N E M V. R i:. J I · texte numérisé non relu

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séance? lui dit sa mère négligemment. Il n'est pas possible, répondit Emilie, de bien rendre la nature quand on ne Ta pas sous les yeux. Il était vrai cependant qu'elle ne l'avait jamais plus fidèlement exprimée.

Quelques jours après, Verglan revint avec des fleurs nouvelles. INIadame du Troène, sans affectation , les observa l'une après l'autre ; et dans la prochaine leçon d'Emilie, le bouquet de Verglan fut dessiné. La bonne mère continua d'observer; et chaque épreuve, confirmant ses soupçons, redoubla son inquiétude. Hélas! dit -elle, je m'alarme peut-être de quelque chose de très-inruacent ; voyons cependant si elle y entend malice.

Les études et les talents d'Emilie étaient un secret pour la société de sa mère. Comme elle n'avait eu dessein que de lui assurer par -là des loisirs agréables, de lui faire goûter la solitude, et de sauver son imagination des dangers de la rêverie , et son ame active et sensible des ennuis de l'oisiveté, madame du Troène ne tirait , ni pour elle ni poiu' sa fille, aucune vanité de ces dons qu'elle cultivait avec tant de soin; mais un jour qu'elles étaient seules avec Belzors, et que l'entretien roulait sur l'avantage précieux de s'occuper et de se suffire : INIa fille, dit madame du Troène, s'est fait un amusement qu'elle goûte de plus en plus. Je veux que vous voyiez de ses dessins. Emilie ouvrit son portefeuille; et Belzors enchanté ne se lassait point de l'admirer dans son ouvrage. Qu'ils sont doux

3l() COWTES MOR\lJX.

et purs, (lisait -il, les plaisirs de rinnoccnro! le vice a beau se tournienler, il ucu aura jaujais (le pareils. Avouez, mademoiselle, que l'heure du travail passe vite. Eh bien! vous l'avez fixée, la voilà qui se retrace et se reproduit à vos yeux ; le temps n'est perdu que pour les oisifs. Madame du \voviw fécoutait avec une complaisance secrète. Emilie trouvait ses propos très- sensés; mais elle n'en était point touchée.

Quelques jours après, Verglan vint les voir. Savez-vous, dit madame du Troène, que ma fille a reçu des éloges de Belzors sur son talent pour le dessin? Je veux aussi que vous en soyez juge. Emilie interdite rougit, balbutia, dit qu'elle n'avait rien de fini, et conjura sa mère d'attendre qu'elle eût quelque morceau digne d'être vu. Elle ne se doutait pas que sa mère lui tendait un piège. Puisqu'il y a du mystère , il y a de l'mtention , dit cette mère clairvoyante : elle a craint que Verglan ne reconnût ses fleurs, et qu'il ne pénétrât le motif secret du plaisir qu'elle a eu à les peindre. Ma fille aime ce jeune étourdi; mes craintes n'étaient que trop fondées.

Madame du Troène, sollicitée de tous cotés, se retranchait encore sur la jeunesse d'Emilie , et sur la résolution qu'elle avait prise elle-même de ne pas la gêner dans son choix. Cependant ce choix l'alarmait: Ma fille, disait -elle, va préférer Verglan; il y a du moins lieu de le croire; et ce jeune homme a tout ce qu'il faut pour

rendre sa femme malheureuse. Si je déclare ma volonté à Emilie , si je la lui laisse entrevoir, elle se fera une loi d'y souscrire sans se plaindre, elle épousera un homme qu'elle n'aime point, et le souvenir de celui qu'elle aime la poursuivra dans les bras d'un autre. Je connais son ame, elle sera victime de son devoir; mais est-ce à moi d'ordonner ce douloureux sacrifice? A Dieu ne plaise! non, je veux que son inclination la décide. Mais je puis diriger son inclination en l'éclairant; et voilà le seul usage légitime de l'autorité qui m'est confiée. Je suis sûre de la bonté du cœur, de la justesse de l'esprit de ma fille; suppléons, par les lumières de mon âge, à l'inexpérience du sien ; qu'elle voie par les yeux de sa mère, et qu'elle croie, s'il est possible, ne CGnsulter que son penchant.

Toutes les fois que Verglan et Belzors se trouvaient ensemble chez madame du Troène, elle engageait l'entretien sur les mœurs, les usages, les maximes du monde. Elle animait la contradiction, et sans prendre aucun parti, donnait à leur caractère la libeité de se développer. Ces petites aventures dont la société fourmille , et qui entretiennent l'oisive curiosité des cercles de Paris, donnaient le plus souvent matière à leurs réflexions, "ferglan, léger, tranchant et vif, était constamment du parti de la mode. Belzors, d'un ton plus modeste, ne laissait pas de défendre le parti des bonnes mœurs avec une noble franchise.

CO NTK S M O W A U X.

L'arraiigonuMit du comte (rVuherive avec sa feniiiR' faisait alors la nouvelle des soupes. On disait , (ju'après luie querelle assez vive et des plaintes amères de })art et d'autre sur leur unituelle infidélité, ils étaient convenus qu'ils ne se devaient rien ; qu'ils avaient fini par rire de la sottise qu'ils avaient eue d'être jaloux, sans être amoureux; que d'Auberive consentait à voir le chevalier de Clange, amant de sa femme, et qu'elle avait promis, de son coté, de recevoir le mieux du nionde la marquise de Talbe, à qui d'Auberive faisait la cour; que la paix avait été ratifiée dans un soupe; et que jamais deux couples d'amans n'avaient été de meilleure intelligence.

A ce récit, Verglan s'écria que rien n'était plus sage. On parle du ])on vieux temps, disait-il; que l'on me cite un exemple des moeurs de nos pères qui soit comparable à celui-ci. Autrefois une infidélité mettait le feu à la maison; l'on enfermait , Ton battait sa femme. Si l'époux usait de la liberté qu'il s'était réservée, sa triste et fidèle moitié était obligée de dévorer son injure, et de gémir au fond de son ménage, comme dans une obscure prison. Si elle imitait son volage époux, c'était avec des dangers terribles. Il n'y allait pas de moins que de la vie pour son amant et pour elle-même. On avait eu la sottise d'attacher l'honneur d'un homme à la vertu de son épouse ; et le mari , qui n'en était pas moins galant homme en cherchant fortune ailleurs, devenait le ridicule

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objet du mépris public, au premier faux pas que faisait madame. Eu honneur! je ne conçois pas comment, dans ces siècles barbares, on avait le courage d'épouser : les nœuds de Thymen étaient une chaîne. Aujourd'hui voyez la complaisance, la liberté, la paix régner au sein des familles. Si les époux s'aiment, à la bonne heure; ils vivent ensemble, ils sont heureux. S'ils cessent de s'aimer, ils se le disent en honnêtes gens, et se rendent l'un à l'autre la parole d'être fidèles. Ils cessent d'être amants ; ils sont amis. C'est ce que j'appelle des mœurs sociales, des mœurs douces; cela donne envie de se marier. Vous trouvez donc tout simple, lui demanda madame du Troène, d'être la confidente de son mari, et le complaisant de sa femme? — Assurément, pourvu que cela soit mutuel. N'est-il pas juste d'accorder sa confiance à qui nous honore de la sienne; et de se rendre, tour-à-tour, dans la vie, les offices de l'amitié? Peut-on avoir une meilleure amie que sa femme, un ami plus sûr et plus intime que son mari? Avec qui sera-t-on libre, si ce n'est avec la personne qui, par état, ne fait qu'un avec nous? et quand, par malheur, on ne trouve plus de plaisir chez soi, qu'a-t-on de mieux à faire que de le chercher ailleurs, et de l'y ramener, chacun de son côté, sans jalousie et sans obstacle? Rien de plus riant, dit Bclzors, que cette méthode nouvelle; mais nous avons encore, vous et moi, bien du chemin à faire avant que de la

3'2Ô rONTKS Mon AUX.

j^oÙUt siiicèroMicnt. D'abord il faut pouvoir ne passer (le sa |)roprc estime, de celle de sa feniiTie et de ses enlaiits; il faut pouvoir s'accoutumer à i-egarder, sans répugnance, comme une moitié de soi-même, quel([n'un que l'on méprise assez

pour le li\rer lîon, reprit Vcrglan; préjugés

(jue tous ces scrupules! Qui enlpèche (ju'on ne s'estime l'un l'autre, s'il est décidé qu'il n'y a |)lus aucune honte à tout cela? Quand cela sera décidé, dit lielzors, tous les liens de la société seront rompus. La sainteté inviolable des nœuds de l'hymen fait la sainteté des nœuds de la nature. Souviens-toi, mon ami, que s'il n'y a plus de devoirs sacrés pour les époux, il n'y en aura guère pour les enfants : tous ces liens tiennent l'un à l'autre. Les querelles de ménage étaient violentes du temps de nos pères; mais la masse des mœurs était saine. Les esprits se calmaient, les cœurs se rapprochaient. On ne s'en estimait pas moins, et l'on s'en aimait davantage. Aujourd'hui, cette société domestique, qui te semble si douce, c'est un corps languissant, qu'un poison lent glace et consume. Crois -moi, mon cher Verglan , nous n'avons pas l'idée de ces joies pures et intimes que goûtaient deux époux au sein de leur famille; de cette union qui faisait les délices de leur jeunesse et la consolation de leurs vieux ans. Qu'aujourd'hui une mère soit affligée des égarements de son fils, qu'un père soit accablé de quelque revers de fortune; soni-ils un rehige, un nppin

l'un pour Taiitre ? Ils sont obligés de chercher audehors où déposer leur peine ; et le soulagement est bien faible de la part des étrangers!

Tu parles comme un oracle, mon sage Belzors, disait Verglan ; mais qui t'a dit que deux époux, ne fissent pas mieux de s'aimer, d'être fidèles toute leur vie? Je veux seulement, si par malheur ce goût mutuel vient à cesser, qu'on se console et qu'on s'arrange, sans qu'il soit défendu à ceux qui se seraient aimés du temps de nos aïeux , de s'aimer de même, si le cœur leur en dit. En effet , dit madame du Troène , qu'est-ce qui les en empêche? — Qu'est-ce qui les en empêche? madame, reprit Belzors, l'usage, l'exemple, le bon ton, la facilité de vivre sans reproche au gré de leurs désirs. Verglan m'avouera aisément que la vie que l'on mène dans le monde est agréable, et qu'il est doux de changer d'objet ; notre faiblesse nous y invite. Qui résistera donc à ce penchant, si l'on nous ôte le frein des mœurs? Moi, je n'ôte rien, dit Verglan; mais je veux que chacun puisse vivre à sa guise; et j'approuve fort le parti qu'ont pris d'Auberive et sa femme, de se passer réciproquement ce qu'on appelle des torts : S'ils sont contents, tout le monde doit l'être.

Comme il achevait ces mots, on annonça le marquis d'Auberive. Ah ! marquis , tu viens fort à-propos, lui dit Verglan. Dis -nous, je te prie, si ton histoire est vraie. On prétend que ta femme te passe la rhubarbe, et que tu lui passes le séné.

Contes Moraux. L ^ '

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Bon! quelle folie! dit (rAiihcrivc avec indolence-

— J'ai soutenu que lien n'était plus raisonnable ; mais vodà Belzors qui te condamne sans appel.

— Pourquoi donc? est-ce qn'il n'en eut pas fait autant? Ma femme est jeune et jolie; elle est coquette : cela est tout simple. Au fond pourtant je la crois fort honnête ; mais quand elle le serait un peu moins, il faut bien que justice se fasse. Je conçois cependant qu'un homme plus jaloux que moi me condamne ; mais ce qui m'étonne , c'est que Belzors soit le premier. Je n'ai jusqu'ici reçu cpie des éloges. Rien n'est plus naturel que mon procédé; et tout le monde m'en félicite comme de quelque chose de merveilleux. Il semble qu'on ne me croyait pas assez de bon sens pour prendre un parti raisonnable. En homme d'honneur, je suis confus des compliments que j'en reçois. Quant à messieurs les rigoristes, je les honore beaucoup ; mais je vis pour moi-même. Que chacun en fasse autant ; le plus heureux sera le plus sage. — Au reste, comment se porte la marquise? lui demanda madame du Troène, pour changer de propos. — A merveille, madame; hier encore nous soupâmes ensemble, et je ne la vis jamais de si belle humeur. Je gage, dit Verglan, que tu la reprendras quelque jour. Ma foi! cela pourrait bien être ; déjà même hier, au sortir de table, je me suis surpris lui disant des douceurs.

Cette première épreuve fit la plus vive impression sur l'esprit d'Emilie. Sa mère , qui s'en aper-

LA BONNE MÈRE. 3a3

rut , laissa un liljre cours à ses réflexions ; mais pour la mettre sur la voie , J'admire, lui dit-elle, comme les opinions dépendent des caractères. Voilà deux jeunes gens élevés avec le même soin, tous deux imbus des mêmes principes d'honnêteté et de vertu : voyez cependant comme ils diffèrent l'un de l'autre ! Et chacun d'eux croit avoir raison. Le coeur d'Emilie faisait de son mieux pour excuser dans Verglan le tort d'avoir pris les mœurs de son siècle. Avec quelle légèreté, disait-elle , on traite la pudeur et la foi ! comme on se joue de ce qu'il y a de plus sacré dans la nature ! Et Verglan donne dans ces travers ! que n'a-t-il l'ame de Belzors !

Quelque temps après, Emilie et sa mère étant au spectacle , Belzors et Verglan se présentèrent à leur loge ; et madame du Troène les invita l'un et l'autre à s'y placer. On jouait Inès : la scène des enfants fit dire à Verglan quelques bons mots qu'il donnait pour d'excellentes critiques. Belzors, sans l'écouter , fondait en larmes , et ne s'en cachait pas. Son rival le plaisanta sur sa faiblesse. Quoi! lui dit-il, des enfants te font pleurer? Et que voulez -vous donc qui me touche? dit Belzors. Oui, je l'avoue, je n'entends jamais sans tressaillir les tendres noms de père et de mère : le pathétique de la nature me pénètre; l'amour même le plus touchant m'intéresse, m'émeut beaucoup moins. Inès fut suivie de Nanine ; et quand ce vint au dénouement. Oh! dit Verglan,

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cela passe le jeu. Que Dolhan aime cette petite fille, à la hoiuie heure; mais Tépouser me pajaîl un peu loii. CVesl [)eut-èlre une folie, rej)iil Belzors; mais je m'en sens capable: cpiand la vertu et la beauté sont léuuies, je ne réponds plus (le ma tète. Aucun de leurs propos n'échappait à madame du Troène : Emilie, plus attentive encore , rougissait de l'avantage que Belzors avait sur son rival. Après le spectacle, ils virent ])asser le chevalier d'Olcet en pleureuses. Qu'est-ce donc, chevalier ? lui dit Verglan d'un air léger. C'est ini vieil oncle à moi, répond d'Olcet, qui a eu la bonté de me laisser dix mille écus de rente. — Dix- mille écus ! viens donc que je t'embrasse ! Cet oncle -là est un galant homme. Dix mille écus ! il est charmant! Belzors , l'embrassant à son tour, lui dit : Chevalier, je m'afflige avec vous de sa mort : je sais que vous pensez trop bien pour en concevoir une joie dénaturée. Il m'a long-temps servi de père, dit le chevalier, confus de l'air riant qu'il avait pris; mais vous savez qu'il était si vieux ! C'est un motif de patience , reprit Belzors avec douceur ; mais ce n'en est pas un de consolation. Un bon parent est le meilleur de tous les amis ; et le bien qu'il vous a laissé n'en paierait pas un semblable. C'est un triste ami qu'un vieil oncle, dit Verglan; et dans la règle, il faut que chacun vive à son tour. Les jeunes gens seraient fort à plaindre, si les vieillards étaient immortels. Belzors changea de propos,

pour épargner à Verglan une réplique luniiiliante. A chaque trait de ce contraste, le cœur d'Emilie était cruellement déchiré. Madame du Troène vit avec joie l'air respectueux et sensible qu'elle prit avec Belzors , et l'air froid et chagrin dont elle répondait aux gentillesses de Verglan; mais pour ménager une nouvelle épreuve , elles les invita l'un et l'autre à souper.

On joua : Verglan et Belzors firent un trictrac tête-à-tète. Verglan n'aimait que le gros jeu : Belzors jouait le jeu qu'on voulait. La partie était intéressante. Mademoiselle du Troène fut du nombre des spectateurs ; et la bonne mère , en faisant son tri , ne laissait pas d'avoir l'œil sur sa fille, et de lire sur son visage ce qui se passait dans son cœur. La fortune favorisa Belzors. Emilie, quelque mécontente qu'elle fut de Verglan, avait le cœur trop bon pour ne pas souffrir en le voyant s'engager dans une perte sérieuse. Le jeune étourdi ne se possédait plus : il se piqua, il doubla son jeu; et avant le souper, il en était au point de jouer sur sa parole. L'humeur l'avait pris; il fit son possible pour être enjoué ; mais l'altération de son visage en écartait la joie. Il s'aperçut lui-même qu'on le plaignait, et qu'on ne riait pas de quelques mots plaisants qu'il tâchait de dire; il en fut humilié; et le dépit allait s'en mêler, si l'on n'eut pas quitté la table. Belzors, que ni son bonheur ni le chagrin de son rival n'avaient ému, fui doux et

3^6 CONTES MORAl \.

modeste, selon sa coutume. Ils se remirent au jeti- IMadarnc du Troène, qui avait fini sa parlie, vint assister à celle-ci, très-inquiète de l'issue qu'elle aurait, mais désirant qu'elle fît son impression siu' l'ame d'Emilie. Le succès passa son attente. Yerglan perdait l'impossible, l^e tremblement de sa main et la pâleur de son visage exprimaient le trouble qu'il voulait cacher. Belzors, avec une complaisance inépuisable, lui donna des revanches tant (pi'il en voulut; et quand, à force de doubler le jeu , il eut laissé Verglan s'acquitter jusqu'à une somme raisonnable : Si vous le trouvez bon, dit- il, nous nous en tiendrons là : je crois pouvoir gagner honnêtement ce que j'étais résolu à perdre. Tant de modération et de sagesse excita dans l'assemblée un murmure d'applaudissements. Le seul Verglan y parut insensible , et en se levant , dit d'un air de dédain : Ce n'était pas la peine de jouer si long -temps.

Emilie ne dormit pas de la nuit, tant son ame était agitée de ce qu'elle venait de voir et d'entendre. Quelle différence! disait-elle. Et par quel caprice faut-il que je soupire d'être éclairée ? La séduction ne devrait -elle pas cesser, dès qu'on s'aperçoit que l'on est séduite? J'admire l'un, et j'aime l'autre. Quelle est cette mésintelligence entre le cœur et la raison qui fait que l'on chérit encore ce que l'on cesse d'estimer?

Le matin, selon son usage, elle parut an lever de sa mère. Je le trouve changée , lui dit madame

LA B O N N E M È R E, Ssy

(lu Troëne. — Oui, ma mère, je le suis beaucoup. — ^ Est-ce que tu n'as pas bien dormi? — Fort peu, dit-elle avec un soupir. — Il faut cependant lâcher d'être jolie; car je te mène ce soir aux Tuileries , où tout Paris doit s'assembler. Je me plaignais que le plus beau jardin de l'univers fût abandonné : je suis bien aise qu'on' y revienne. Verglan ne manqua pas de s'y rendre; et madame du Troène le retint auprès d'elle. Le coupd'œil de cette promenade avait Tair d'un enchantement. Mille beautés, dans tout l'éclat d'une parure éblouissante, étaient assises autour de ce bassin , dont la sculpture a décoré l'enceinte. L'allée superbe que ce bassin couronne, était remplie de ces jeunes nymphes qui, par leurs charmes et leurs talents , attirent les désirs sur leurs pas. Verglan les connaissait toutes , et leur souriait en les suivant des yeux. Celle-ci, disait-il, c'est Fatraé. jlien n'est plus tendre , plus sensible. Elle vit comme un ange avec Cléon ; il lui a donné vingt mille écus en six mois ; ils s'aiment comme deux tourterelles. Celle-là est la célèbre Corine ; sa maison est le temple du luxe; ses soupers sont les plus brillants de Paris ; elle en fait les honneurs avec des grâces qui nous enchantent. Voyezvous cette blonde si modeste , et dont les regards .se promènent languissamment de tous cotés ? Elle a trois amants, dont chacun se flatte d'être le seul heureux. C'est un plaisir de la voir au milieu de ses adorateurs, leur distribuer des fi\-

3^8 CONTF s 1\T O T? A U X.

vclirs légcM'es, et leur persuader tour-à-toiir qu'elle se joue (le leurs rivaux. C'est un modèle de coquetterie; et personne ne trompe son monde avec tant d'adresse et de ïégèreté. Elle ira loin , sur ma parole, et je le lui ai déjà prédit. Vous êtes donc dans sa confidence? demanda madame du Troëne. — Oh! oui. Ce n'est pas avec moi (pielles dissimulent : elles me connaissent ; elles savent bien qu'on ne m'en impose pas. Et vous, Belzors , dit madame du Troène au sage et vertueux jeune homme qui venait de les aborder, étesvous- initié à ces mystères? — Non, madame : je veux croire que tout cela est fort amusant; mais le charme en fait le danoer. Madame du Troène observa que les honnêtes femmes recevaient d'ini air froid et réservé le salut riant et familier de Verglan , tandis qu'elles répondaient avec l'air de l'estime et de l'amitié au salut respectueux de Belzors. Elle plaisanta Verglan sur cette distinction, afin d'en faire apercevoir Emilie. Il est vrai, dit-il, madame, c|u'on me tient rigueur en public; mais tète-à-téte on m'en dédommage.

De retour chez elle avec eux, elle reçut la visite d'Éléonore, jeune veuve d'une rare beauté. Eléonore parla du malheur qu'elle avait eu de perdre un époux estimable; elle en parla , dis-je, avec tant de sensibilité, de candeur et de grâce, que madame du Troène , Emilie et Belzors l'écoutaient les larmes aux yeux. Pour une femme jeune et belle, ditVerglan d'un ton badin, un mari est une

perte légère et facile à réparer. Non pas pour moi, monsieur, dit la tendre et modeste Éléonore ; un mari qui honorait une femme de mon âge de son estime et de sa confiance, et dont la tendresse délicate n'eut jamais ni les craintes de la jalousie, ni les négligences de l'habitude, n'est pas de ceux qu'on remplace aisément. Il était sans doute d'ime jolie figure? demanda Verglan. — ^Non , monsieur ; mais son ame était belle. Une belle ame, reprit Verglan d'un air dédaigneux ; une belle ame! Etaitil jeune au moins? — Point du tout: il était dans l'âge où l'on est sensé, quand on a de quoi l'être. — Mais, s'il n'était ni jeune, ni joli, je; ne vois pas de quoi vous désoler. La confiance, l'estime, les procédés honnêtes vont tout seuls avec une femme aimable : rien de tout cela ne peut vous manquer. Croyez-moi, madame, le point essentiel est devons assortir du coté de l'âge et de la figure , d'unir les Grâces avec les Amours , en un mot , d'épouser un joli homme , ou de garder votre liberté. Vos conseils sont les- plus galants du monde , dit Eléonore en s'en allant ; mais par malheur ils sont déplacés. Voilà une belle* prude, dit Verglan dès qu'elle fut .sortie. La pruderie, monsieur, reprit madame du Troène , est une copie exagérée de la sagesse et de la raison ; et je ne vois rien, dans Eléonore, que de simple et de naturel. Pour moi, dit Belzors, je la trouve aussi respectable qu'elle est belle. Respecte, mon ami, respecte, reprit Verglan avec vivacité ; qui t'en empêche ? Elle seule peut le

33o CONT!', s MOR\liX.

trouver mauvais. Savcz-vous, intorronipll niaflanic du Troeiic,qui pourrait cousoler Kicouorc? (Test ini homme comme Helzors; et si j'étais l'amie qu'il consulterait pour uu choix, je rengagerais à penser à elle. Vous m'honorez heaucoup, madame, (lit lîelzors en rougissant ; mais Eléonore mérite un cœur libre , et par nialheur le mien ne l'est pas. A ces mots, il sortit accablé du congé qu'il avait cru recevoir. Car enfin, disait-il, m'inviter t^lle-mèrae à rechercher Eléonore, n'est-ce pas m'avertir de renoncer à Emilie? Ah! que mon cœur lui est peu connu! Verglan, qui l'entendit de même, eut l'air de plaindre son rival. Il en parla comme du plus hoiuiète homme du monde. C'est dommage qu'il soil si triste, disait- il du ton de la pitié. Voilà ce qu'ils gagnent avec leur vertu : ils ennuient ; et on les renvoie. Madame duTroëne, sans s'expliquer, l'assura qu'elle n'avait prétendu rien dire de désobligeant à l'un des hommes qu'elle honorait le plus. Cependant Emilie aA'^ait les yeux baissés, et sa rongeur laissait voir l'agitation de son ame. Verglan ne douta point que ce trouble ne fût un mouvement de joie : il se retira triomphant; et le lendemain il lui écrivit un billet conçu en ces mots : « Vous avez dû me trouver bien ro- « manesque, belle Emilie, de n'avoir fait si long- « temps parler que mes yeux! jSe m'accusez pas « d'une injuste défiance: j'ai lu dans votre cœur; « et si je n'avais eu à consulter que lui, j'étais V bien sûr de sa réponse. JMais nous dépendez

« d'une mère, et les mères ont des caprices. Ileu-

« reusement la vôtre vous aime, et sa tendresse

« a éclairé son choix. Le renvoi de Belzors m'an-

« nonce qu'elle s'est décidée; mais votre aveu doit

cf précéder le sien : je l'attends avec l'impatience

ic du plus tendre et du plus violent amour. » Emilie

ouvrit ce billet sans savoir d'où il lui venait: elle en

fut offensée autant que surprise, et n'hésita point

à le communiquer à sa mère. Je vous sais bon

gré, lui dit madame du Troène, de cette marque

damitié ; mais je vous dois à mon tour confidence

pour confidence. Belzors m'a écrit : lisez sa lettre.

Emilie obéit, et lut : « Madame, j'honore la vertu,

« j'admire la beauté, je rends justice à Éléonore;

« mais le Ciel n'a- 1- il favorisé qu'elle? Et après

« avoir adoré, dans votre image, ce qu'il a fait de

« plus touchant, me croyez-vous en état de suivie

« le conseil que vous m'avez donné ? Je ne vous

« dirai pas comJDien il est cruel : mon respect

« étouffe mes plaintes. Si je n'ai pas le nom de

« votre fils, j'en ai du moins les sentiments; et

(f ce caractère est ineffaçable. »

Emilie ne put achever sans la plus vive émotion. Sa mère fit semblant de ne pas s'en apercevoir, et lui dit : Oh! çà , ma fille, c'est à moi de répondre à ces deux rivaux ; mais c'est à toi de dicter mes réponses. — A moi , ma mère! — A qui donc ? Est-ce moi qu'ils demandent en mariage ? est-ce mon cœur que je dois consulter? — Ah ! madame, votre volonté n'est-elle pas la mienne?

n'avez- VOUS pas le droit de disposer de moi? — Tout cela, mon enfant, est le mieux du monde; mais comme il y va de Ion houliejii-, il est juste que tu en décides. Ces jeunes gens sont bien nés tous les deux : letat, la fortune sont à-peu-})rès les mêmes; vois lequel remplit le mieux l'idée que tu le fais d'un bon mari : gardons celui-là, et congédions l'autre. Emilie, pénétrée, baisait les mains de sa mère, et les arrosait de ses larmes. Mettez le comble à vos bontés, lui disait-elle, en m'éclairant sur mon clioix : plus il est important, plus j'ai besoin que vos conseils le déterminent. L'époux que ma mère m'aura choisi me sera cher, mon cœur ose vous en répondre. — Non, ma fdle; on n'aime pas ainsi par devoir; et tu sais mieux que moi-même ce qui est digne de te rendre heureuse. Si tu ne l'es pas, je te consolerai : je veux bien partager tes peines, mais je ne veux pas les causer. Allons, je mets la main à la plume, je vais écrire; tu n'as qu'à dicter.

Qu'on s'imagine le trouble, la confusion, l'attendrissement d'Emilie : tremblante auprès de cette tendre mère, une main sur ses yeux et l'autre sur son cœur , elle essayait en vain d'obéir ; sa voix expirait sur ses lèvres. Eh bien ! disait la bonne mère, auquel des deux allons -nous répondre ? finis ; ou je vais m'impatienter. A Verglan , dit Emilie d'une voix faible et chancelante. — A Verglan, soit. Que lui dirai-je?

« Il n'est pas possible, monsieur, qu'iui homme

û qui se doit , comme vous , à la société , y renonce « pour vivre au sein de sa flmiille. Mon Emilie « n'a pas de quoi vous dédommager des sacrifices u qu'elle exigerait. Continuez d'embellir le monde ; « c'est pour lui que vous êtes fait.» — Est-ce là tout? — Oui, ma mère. — Et à Belzors, que lui dironsnous? Emilie continua de dicter avec un peu plus de confiance. « Vous trouver digne d'une femme (f aussi vertueuse que belle, ce n'était pas, mon- « sieur, vous interdire un choix qui m'intéresse « autant qu'il m'honore ; c'était même vous y ence courager. Votre modestie a pris le change , et a vous avez été injuste envers vous-même et a envers moi. Venez apprendre à mieux juger a des intentions d'une bonne mère. Je dispose u du cœur de ma fille, et je n'estime personne « au monde plus que vous. »

Viens toi-même, mon enfant, que je t'embrasse, s'écria madame du ïroëne : tu remplis les vœux de ta mère; et tu n'aurais pas mieux dit quand tu aurais consulté mon cœur.

Belzors accourut, ne se possédant pas de joie. Jamais mariage ne fut plus applaudi, plus fortuné que celui-là. La tendresse de Belzors se partagea entre Emilie et sa mère ; et l'on doutait dan» le monde laquelle des deux il aimait le plus.

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